Croyance en la science

Faire confiance à la science, une prise de risque ?

C’est prouvé : la raison n’est jamais totalement pure et toujours mélangée avec une part de croyance, d’ailleurs consubstantielle à la démarche scientifique. Alors pourquoi l’irrationalité des conversations ordinaires et des réseaux sociaux serait-elle si grave ? Juste une mise au point.

La crise du Covid aura au moins servi à ça : projeter une lumière crue sur les processus de décisions politiques et permettre au citoyen de constater à quel point – comme le souligne le philosophe Jürgen Habermas – ces mêmes « décisions sont prises dans la nette conscience des limites du savoir des virologues. » Il n’y aurait donc pas d’agenda secret, pas d’expertise écrasante et supérieure, mais juste le sentiment de ne pas tout comprendre. Une belle promesse d’humilité qui aura peut-être pour vertu de semer quelques doutes dans les esprits complotistes pour qui la démocratie n’est qu’un théâtre qui divertit son public dans le but de cacher des intérêts privés et inavouables.

En réalité, nous en serions tous à peu près au même point, dans la nécessité de se confronter aux zones d’ombre de la factualité et de « nager » seul dans cet impensé qui constitue la matière scientifique elle-même. Et s’il en fallait une preuve un peu concrète, il suffirait de se pencher sur les conditions de production de la science physique d’aujourd’hui pour constater qu’in fine, celle-ci ne répond à aucune équation plausible tant elle est intriquée dans des sous-systèmes peu compréhensibles. Et ne parvient pas à expliquer d’où viennent matière noire et énergie sombre qui formeraient, selon elle, l’essentiel de l’univers. Du coup, quelle raison objective nous pousserait à croire à cette théorie plutôt qu’à celle – créationniste – qui considère que c’est Dieu et Dieu seul qui a créé l’univers ? Qu’est-ce qui nous garantit exactement que le réchauffement climatique est suffisamment majeur pour bousculer l’ordre terrestre ? Qu’est-ce qui prouve enfin que le capitalisme de marché est globalement vertueux sinon l’affirmation sans preuve de l’économiste Adam Smith (1723-1790) qu’une « main invisible » le régule positivement ? « La toute-puissance donnée à la science en fait un avatar tardif de la foi chrétienne », résume le philosophe Michaël Fœssel.

Si l’on s’éloigne de la description des phénomènes et du « comment » pour aborder les rives perfides du « pourquoi » , on en passe nécessairement par quelques convictions plus personnelles que rationnelles. Même l’historien Yuval Noah Harari, auteur d’un best-seller scientifique en convient : pour comprendre pourquoi les Hommes ont réussi à dominer la planète, il faut s’en remettre à leurs talents d’imagination, leurs capacités à créer des mythes partageables par tous qui rendent possible la coopération à grande échelle (Sapiens, 2011), comme le culte des morts et ces premières sépultures du paléolithique faisant l’objet de gestes cérémoniels, à Skhul ou dans les grottes de Qafzeh (Israël). Au bout du compte, rien de vraiment rationnel.

Pour comprendre, il faut y croire

La croyance serait donc au cœur de la démarche scientifique et du consentement rationnel. Même si la connaissance n’a jamais été aussi concrète et appliquée, elle ne peut rien dire de très sûr et de démontré. Pire : à rebours de l’optimisme d’un Jürgen Habermas, le dévoilement des incertitudes scientifiques et de leur traduction politique semble plutôt déchaîner les passions de ceux qui se méfient de toute preuve labellisée, « officielle », et finissent par adhérer à des théories alternatives selon un raisonnement de type « on nous cache tout on nous dit rien », ou plus exactement « on n’en sait rien ».

Le scepticisme crée une béance dans laquelle s’engouffre une galaxie insaisissable qui inonde les réseaux sociaux et inquiète grandement les élites traditionnelles et les scientifiques. Et pour cause : si on analyse dans le détail les modes de fonctionnement cognitifs et comportementaux de ces nouveaux citoyens, on repère quelques traits communs et notamment l’impulsivité, la difficulté à recueillir des éléments pertinents en vue d’une décision, ainsi qu’une facilité à prendre des risques éthiques (Leor Zmigrod, 2019). Bref, on pensait que le bon sens était partagé par tous les êtres doués de raison. On s’était peut-être trompé…

Des bulles sociales et numériques

Ardent défenseur de la rationalité, le psychologue cognitiviste Steven Pinker dresse, à ce sujet, un tableau alarmant. Il constate notamment que plus un énoncé se confirme, plus il fait l’objet de contestations. Il cite, par exemple, les phénomènes de violence ou de racisme qui sont vivement dénoncés sans jamais prendre en compte le fait qu’ils sont aujourd’hui mieux surveillés et plutôt en régression vis-à-vis du passé. Les informations, théoriquement accessibles à tous, sont déformées par l’émotion des militants et des victimes. Les éléments de preuves peinent à convaincre et se perdent dans les intérêts divergents, les biais cognitifs ; ces fameuses bulles où l’on cultive l’entre-soi et la méfiance envers « les autres ».

Rien de très nouveau finalement puisque ces bulles existent depuis longtemps. Elles étaient autrefois des classes sociales, des familles, des territoires. Elles étaient même totalement étanches dans les années 1950 et 1960 aux États-Unis où très peu de blancs et de noirs vivaient des expériences communes, où très peu de femmes pouvaient s’affirmer à titre individuel, en dehors d’un rôle social assigné. La croissance et l’avenir étaient alors magnifiques et le risque de se mélanger avec ceux et celles qui ne pensent « pas comme soi » était anecdotique. Sauf que cet « état de bulle » s’est dangereusement renforcé par la suite, si l’on en croit l’essayiste Vincent Cocquebert qui pointe un mouvement de repli dans un cocon protecteur (La civilisation du cocon, 2021). Ce retrait de chacun·e est d’ailleurs sans cesse ressassé par les intellectuels d’aujourd’hui : l’odyssée de l’espace domestique racontée par la journaliste Mona Chollet (Chez soi, 2015) ou celle plus lyrique d’un retour à la nature dans ces « cabanes » qu’exalte Marielle Macé (Nos cabanes, 2019).

Pas non plus des best-sellers, mais des livres qui ont marqué leur époque et reprennent à leur façon le même diagnostic que résume Cocquebert : « À force de multiplier nos bulles (numériques, idéologiques) et ne plus chercher qu’à côtoyer une altérité finalement très semblable à la nôtre, notre niveau d’empathie ne fait que baisser, en même temps que monte une certaine anxiété, ce qui peut malheureusement laisser présager une balkanisation toujours plus grande du corps social. » Pas vraiment les conditions idéales pour partager ces mythes qui rendaient possible « la coopération humaine à grande échelle » dont parlait Harari.

Un régime de « breaking news » permanent

Alors, concentrons-nous sur les coupables présumés de ce repli radical, à savoir les réseaux sociaux. Les bulles, en effet, créent une « communauté de croyances » et pas seulement en raison de comportements déviants, de mauvaise éducation ou de génération. Les effets de « capture d’attention » dont on parle tant (Gérald Bronner, Apocalypse cognitive, 2021) ne suffisent pas à tout expliquer. Cette capture de l’attention qui, on le sait est aussi une économie, est plus complexe qu’on ne le pense. Elle se combine à la surprise, à la nouveauté, à ce que le sociologue Dominique Boullier appelle un « régime d’attention de l’alerte », parce qu’il ne suffit pas de raconter toujours la même chose au « groupe-bulle », il faut le divertir, le surprendre et permettre à chacun d’exprimer ses émotions : en l’absence de certitude, ce « vrai moi » peine à s’affirmer dans une société jugée de plus en plus anxieuse. Et c’est peut-être ici que la science et l’opinion se rencontrent.

« Ce régime d’attention de l’alerte » qui a pour effet de décoincer les bulles en spectacularisant les évènements sur le mode du direct et de la « breaking news » est un système bien connu des scientifiques. Il fut d’ailleurs adopté par l’un de ses plus éminents représentants, Louis Pasteur lui-même qui, pour convaincre de ses découvertes au sujet de son vaccin contre la maladie du charbon, en a mis en scène « la chaîne conséquentielle » lors de la (re)présentation de Pouilly-le-Fort au printemps 1881. Dans ce hameau de Seine-et-Marne, ses équipes ont réuni les influenceurs du moment pour une triple démonstration entre science et spectacle de foire. Un : on inocule le microbe actif à deux groupes de moutons pour montrer en direct live que les ovins vaccinés demeurent indemnes. Deux : on prouve ainsi que c’est le même organisme étudié en labo qui tue le mouton. Trois : on garantit à tous que le vaccin de Pasteur est la meilleure solution pour s’en prémunir.

La science est (aussi) un réseau social

Pour « avoir raison » et emporter l’adhésion de tous, Pasteur ne s’est pas contenté de « faire un coup ». Il s’est d’abord assuré l’appui d’alliés influents, en l’occurrence les associations de médecins hygiénistes. C’est en effet en convainquant les membres de ce puissant lobby que le microbe qu’il contrôlait et modifiait en labo était bien de même nature que ceux qui peuplaient les habitats insalubres des villes, que les intérêts de l’hygiénisme ont convergé avec les siens, et permis de créer cette « story » qui a nourri les imaginations. Quelques siècles auparavant, Galilée n’a pas eu cette chance : sans alliés de poids, remettant en cause des valeurs essentielles de son époque, il ne pouvait déclencher qu’une sévère allergie à son encontre. Et quand bien même il pensait prouver que la Terre tournait autour du Soleil, il n’a pas pu convaincre. Sans doute parce que son idée était bien trop anxiogène.

Ces enjeux d’alliances et de storytelling se retrouvent aujourd’hui au cœur du développement de la médecine prédictive. On le sait, celle-ci est pleine de promesses, parfaite pour agir en prévention des maladies génétiques et détecter des traitements inappropriés à certains génotypes. Mais elle manque d’arguments pour assurer ses financements. En effet, s’il est possible de montrer que l’on peut soigner une maladie avec une nouvelle molécule (lors des fameux essais de phase III), il est, en revanche, plus difficile de prouver comment cette maladie pourrait ne pas advenir. Pour le démontrer, il faudra s’appuyer sur des éléments rétrospectifs, sur la qualité de l’air ou les problèmes de sommeil. Mais la bureaucratie de la recherche résiste, elle n’est pas assez convaincue ni suffisamment « ralliée » pour prendre le risque d’y croire. Là encore, il n’y a pas assez de consensus, et donc pas assez d’alliés.  

Check ta vie numérique

Alors qu’est-ce qui peut permettre le « triomphe de la raison », et par exemple la diffusion d’une application médicale que l’on sait véritablement profitable ?  Pas seulement un accord entre scientifiques et lobbys dominants (comme le montrent les déconvenues du vaccin AstraZeneca), mais un lien plus transversal entre différents types d’acteurs : les décideurs des Big Pharma, les startup de biotech (à qui la recherche est pour une bonne part sous-traitée) et les capital-risqueurs qui jugent avec leurs propres critères si oui ou non ces startups valent la peine d’être financées et, à terme, rachetées à prix fort. Un scientifique suggérerait sans doute au capital-risqueur de rencontrer la communauté des personnes intéressées par la diffusion de cette application : les malades eux-mêmes, les fonctionnaires en charge de la santé publique, les professionnels dont l’activité serait impactée de près ou de loin par les bénéfices induits.  

Trouver des alliés, c’est aussi clarifier la chaîne des causalités en démontrant « en même temps » l’intérêt bien compris de chacun. Même chose pour ce qui concerne notre épineuse question des réseaux sociaux. Sur ce point, la chercheure Célia Zolynski a le bon sens de proposer d’instaurer « un droit qui permettrait à l’utilisateur de disposer d’un tableau de bord pour évaluer la manière dont son attention a été captée, le nombre de contenus identiques auxquels il a été exposé, avec la possibilité, s’il le décide, de modifier les critères d’exposition voire de migrer sur une autre plateforme sans perdre ses contacts pour autant ». Une façon de miser sur la capacité rationnelle de l’être humain et de parier sur son « bon » potentiel, celui qu’appellent de leurs vœux Habermas et Harari. Sauf que pour être applicable, cette proposition obligerait les entreprises à ouvrir leur système aux utilisateurs de réseaux concurrents. Là encore, une stratégie d’alliances autour de « l’intérêt bien compris » de chacun devra d’abord s’imposer à tous.


Cet article est issu de « L'Amour du Risque », un dossier complet réalisé par L'ADN en collaboration avec le groupe Aéma. Pour accéder aux autres contenus qui le composent, c'est par ici !

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