Deviation du risque

Souvent difficile à éviter, le risque peut-il alors être dévié ?

Aux techniques éprouvées de réduction des risques, se superposent aujourd’hui des approches qui remettent en question nos certitudes scientifiques et morales mais, également, anthropologiques.

Réduire les risques est une chose, mais lorsqu’une catastrophe surgit sans crier gare, parce qu’il est trop tard, parce que celle-ci n’était pas prévisible, il reste peut-être un ultime moyen : celui de la dévier. Sur ce point, les scientifiques se font explorateurs ou aventuriers, en tout cas hommes et femmes de terrain. Face aux risques de submersion marine qui ont progressé de 50 % ces vingt dernières années et menacent aujourd’hui près de 10 % de régions côtières habitées, il est apparu nécessaire d’affiner la surveillance satellite par des études locales qui permettent de comprendre très concrètement les facteurs déclenchants. Certes, les calculs, le monitoring demeurent incontournables. Mais rien ne remplace l’exploration directe et les recherches de terrain comme en témoigne la littérature scientifique et de nombreux cas pratiques comme celui des avalanches en montagne.

Le « whoomph » fatal

On a longtemps rien compris au phénomène des avalanches parce qu’on l’étudiait avec des outils insuffisants, ceux de la science mécanique dont les experts occupaient seuls le « terrain ». C’est de la rencontre du milieu local, des professionnels de la montagne et des spécialistes de la physique (eux-mêmes amateurs de montagne) que viendra l’évolution. Aux apports de la mécanique, la physique ajoutera des notions plus concrètes : une analyse de la rupture et des dangers de propagation en fonction des types de manteaux neigeux et du niveau des précipitations. Un schéma général finira ainsi par apparaître, même s’il reste insuffisant. La plupart du temps, il est nécessaire d’aller directement sur le terrain et d'examiner les spécificités des microreliefs, le transport des neiges par le vent.

Entre pros, on parle notamment d’un effet « whoomph »… Un terme qui évoque une sensation, un bruit caractéristique que produit la neige sous les pas et apporte la preuve, presque instinctive, de la présence d’une couche fragile, sensible à ce que l’on appelle une « amorce ». Le signe objectif d’un risque d’effondrement. Ce « whoomph » est évidemment indétectable par les appareils de surveillance météorologique comme par le skieur qui passe trop vite (et provoque parfois l’incident fatal…). Il est très représentatif du savoir-faire acquis par les professionnels ces quinze dernières années et qui permet de mieux piloter les risques d’avalanches et de les déclencher à distance, au bon moment et au bon endroit, en combinant astucieusement les processus de prévention et de système d’alerte.

Les spécialistes de la déviation du risque sont donc des vérificateurs de terrain. En se confrontant à l’inconnu et aux idées toutes faites, ils sont forcément un peu atypiques, tels ces physiciens de l’équipe « Laser lightning rod » qui cherchent à finaliser un « hyper laser » susceptible d’attraper et de détourner la foudre. Développées en laboratoire, ces expériences seront bientôt testées en « vrai » , au sommet de la montagne du Säntis en Suisse, et pourraient donner naissance à un laser nouvelle génération. Doté d’une forte puissance, il permettra de créer une sorte de canal qui guidera les particules vers un chemin préférentiel, « par impulsions » , en les éloignant des zones sensibles d’habitation. Soit un énorme progrès en matière de réduction des risques.

© Frank Cone

Un système de bifurcation

L’épidémiologie nous apprend aussi beaucoup de choses sur le sujet. Confrontée à la forte contagiosité du sida des années 1990, elle a non seulement permis d’identifier des populations à risque, mais a aussi développé des politiques spécifiques adaptées à leur situation particulière. Face aux usagers de drogues intraveineuses notamment infectés en raison des habitudes d’échanges de seringues, la stratégie a consisté à proposer du matériel propre, voire des espaces sanitaires au moment des injections. Une démarche de bon sens qui obligeait pourtant à outrepasser un commandement de santé élémentaire visant à interdire ou refuser la consommation de drogues. Pour le résoudre, il fallait « bifurquer » en pensée puis, convaincre l’opinion et les usagers eux-mêmes de la nécessité de cette « bifurcation ».

Dans ce débat, ce ne sont pas les idées généreuses des uns et des autres ni des principes politiques venus du monde alternatif qui ont pesé, mais tout simplement le calcul coût / bénéfice de la prévalence du virus V.I.H. en milieu toxicomane et le risque qu’il constitue un foyer d’infection dans la population générale. À quoi s’ajoute in fine une possibilité appréciable d’œuvrer en faveur de ce que l’on appelle pudiquement « la tranquillité publique ». La « réduction des risques » a donc consisté en une négociation avec les acteurs publics de l’État, les maires et leurs administrés afin d’ouvrir de tels lieux d’échanges de seringues et de suivi épidémiologique. Peu à peu, le sida s’est fait moins virulent et le danger s’est éloigné. Mais la toxicomanie pose toujours le même problème de fond et interroge les valeurs associées au serment d’Hippocrate ainsi que les croyances des citoyens. Pas facile, évidemment. D’ailleurs, trente ans plus tard, la question fait encore polémique.  

Sécurité routière

Aux hypothèses soutenues par les approches statistiques s’ajoute le renfort de supercalculateurs qui permettent d’améliorer la rapidité des diagnostics. Appliquées à la sécurité routière, ces machines sont capables de produire des résultats probants en économisant de longues années de collectes laborieuses de données. S’appuyant sur l’analyse de vidéos et de l’Intelligence artificielle, la ville de Bellevue dans l’État de Washington a, par exemple, identifié 40 intersections dangereuses et a déterminé 20 000 potentiels risques d’accidents en moins d’une semaine alors qu’il faut souvent des années – cinq ans au bas mot – pour faire émerger de nouveaux systèmes de sécurité.

L’avantage est décisif et permet d’inclure rapidement ces données dans les modelages urbains et les plans de circulations. À terme, il faut imaginer que ces informations seront intégrées dans les GPS et l’électronique embarquée. Les progrès sont donc significatifs. Reste à travailler sur le risque induit par les comportements individuels, mus par la recherche du plaisir et, en cela, beaucoup plus difficile à formaliser sur le plan de la prévention rationnelle. Et c’est une tout autre histoire.

© Nataliya Vaitkevich

Les oracles et les sentinelles 

Ces quarante dernières années, la prévention des risques relevait d’abord du monde de l’assurance et pour le coup d’assurance auto (la fameuse « franchise »). On avait oublié qu’elle était aussi une affaire de santé publique, et donc d’épidémiologie, science pratique au service du militaire et de la vaccination, longtemps ignorée en France et devenue à la faveur du covid une technique de référence en matière de prévention. Le sida a ouvert une brèche mais le covid l’a définitivement remise sur le devant de la scène.

À travers l’épidémiologie, deux grandes approches se dégagent. Un premier modèle de prévention vise à traiter la globalité des phénomènes en tentant de les saisir au niveau de populations cibles (en mesurant leurs incidences, en procédant, dans le cas des animaux, à des abattages). Un second modèle, plutôt répandu dans les pays asiatiques, relève d’une démarche de préparation et invite à suivre la piste des virus, à tracer chaque cas, à identifier les chaînes de contamination. Une approche qui repose notamment sur la désignation de « sentinelles », capables d’envoyer des signaux d’alerte aux équipes de surveillance, épidémiologique et – de plus en plus – environnementale. Cette technique consiste par exemple à ne pas vacciner ou soigner certains oiseaux vivants à proximité de fermes de façon à ce que leur contamination alerte rapidement sur la présence d’un virus. Devenus des sortes de vigiles des pandémies, ces volatiles permettent de détecter des phénomènes que l’on n’aurait pas pu repérer.

Pour le dire autrement, l’observation de ces sentinelles révèle une série de données qui n’étaient pas raccordées à la chaîne de surveillance et que l’on n’a pas pris le temps d’analyser. La philosophe Isabelle Stengers a insisté sur ce point en soulignant que la notion de « probable » présuppose une réalité construite sur des éléments et modèles préexistants (un seul monde possible et « déjà là » ) alors qu’il y a tous les autres que l’on peut, que l’on devrait explorer. Vinciane Despret – philosophe également – va à peu près dans la même direction lorsqu’elle écrit sur la « science » de ces oracles anciens qui disaient déchiffrer l’avenir en ouvrant le ventre des oiseaux. Pensée magique ou pensée rationnelle ? Sans doute un peu des deux, sachant que celui qui s’aventure aujourd’hui à ouvrir le ventre d’un oiseau y trouvera souvent beaucoup de matières plastiques, c’est-à-dire des indices permettant de mieux comprendre l’évolution de notre écosystème.

Le signal du réchauffement

Dans son livre La Chute du ciel, le chaman amazonien Davi Kopenawa propose un autre exemple d’une telle « reformulation » en développant une prophétie animiste dans laquelle on retrouve certains aspects du discours du  Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). Kopenawa affirme, par exemple, que le réchauffement de la Terre est dû à la « fumée du métal », elle-même émise par les « Blancs » du fait de leur passion extractiviste, précisant au passage que cette fumée est également une cause de la variole. Bien sûr, écrit le sociologue Patrice Maniglier : « un climatologue n’accepterait que la première partie de la proposition et pas la seconde. »

« Cependant, si on veut comprendre la Terre en tant qu’entité globale, on ne peut pas dire que le discours du chaman est une métaphore approximative dont le discours du GIEC serait la version littéralement vraie. (À l’inverse ), il faut mettre ces deux discours à égalité, sur le même plan, et se demander comment il est possible de traduire l’un dans l’autre, en quoi l’un et l’autre peuvent être conçus comme deux manières complémentaires, dans leur divergence même, de poser la question de l’identité de ce qui nous rassemble ». La réduction des risques est toujours une confrontation avec l’inconnu, de la science, mais aussi de ses limites. Elle oblige à réviser nos modes de pensée en observant très concrètement les environnements qui posent problème, en multipliant les points de vue, tous instructifs et utiles selon les cas.


Cet article est issu de « L'Amour du Risque » , un dossier complet réalisé par L'ADN en collaboration avec le groupe Aéma. Pour accéder aux autres contenus qui le composent, c'est par ici !

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