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Quand le code casse les règles de l’enseignement

Le 20 mai 2015

Une école gratuite, sans professeurs, sans cours, sans cursus… C’est le pari un peu dingue de l’école 42 lancée en 2013 et financée par Xavier Niel avec plusieurs associés. Est-ce que la culture code va bouleverser aussi nos manières de transmettre les savoirs ? Interview de Nicolas Sadirac.

L’ambition de 42 pour ses étudiants est avant tout de leur apprendre à apprendre. Comment en êtes-vous arrivés là ?

Nicolas Sadirac : Cela repose sur un constat. En matière de code, les choses changent en permanence et de plus en plus rapidement. Dans les écoles, on mettait un temps fou à élaborer des programmes et quand les étudiants décrochaient leur diplôme, le langage qu’on leur avait appris n’existait plus... Former des gens ne peut plus consister à les enfermer dans un environnement en leur transmettant des réflexes d’utilisation de connaissances.

 

Comment avez-vous conçu votre méthode pédagogique ?

N. S. : À l’Épita, j’ai enseigné une discipline très abstraite : l’optimisation de performances. Mes étudiants étaient nuls. Quand une entreprise nous a demandé de travailler sur une de leur problématique, j’étais certain qu’ils allaient se planter. Pourtant, ils ont très bien réussi et certains ont même trouvé des solutions littéralement épatantes. Leur moyenne est passée de 3 à 15. L’année suivante, on a décidé de remplacer le cours théorique par un projet et les élèves ont obtenu 18 de moyenne.

 

Ne pensez-vous pas nécessaire d’acquérir d’abord un socle de connaissances pour ensuite pouvoir être créatif ?

N. S. : Pour entrer à 42, les candidats passent l’épreuve de la piscine. Pendant 4 semaines, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, on leur demande de trouver des solutions à des problèmes sur lesquels ils n’ont ni références, ni connaissances. Les exercices sont à base de code mais 40 % des gens reçus n’ont jamais codé. Le rapport entre connaissances et créativité est très complexe. Elles se nourrissent mutuellement mais quand on est habitués à piocher dans notre mémoire pour y trouver la solution,  cela devient un réflexe : soit notre cerveau connaît la solution, soit il doit trouver quelqu’un qui la connaît. Ainsi, il oublie qu’il peut l’inventer. Ici, nous apprenons à nos étudiants à être capables de s’adapter, à être collaboratifs, résilients, innovants et créatifs…

 

En quoi votre mode d’enseignement prépare-t-il mieux aux attentes des entreprises ?

N. S. : Le système éducatif français a été conçu autour de la discipline. Cela semble négatif de s’affirmer, mais il faut comprendre que cela nous a permis d’avoir une armée efficace puis des entreprises performantes. Cela répondait à un modèle. Aujourd’hui, nous avons moins besoin de gens consacrés à la logistique tout simplement parce que ces tâches sont ou vont être largement automatisées. La chaîne de valeur basculant vers la créativité, on se doit de libérer la puissance créative…

 

Pas de cours théoriques, pas de profs, pas de notes… une école peut-elle fonctionner sans contrôle et sans discipline ?

N. S. : Notre rapport au contrôle et à la discipline est sans doute différent. Nous fonctionnons avec des tests de validation. La sanction vient dans le fait que les projets rendus marchent ou ne marchent pas. Chez nous, quand on se plante, ce n’est pas une histoire de professeur qui ne vous aime pas ou qui a mal expliqué… Notre méthode est psychologiquement exigeante. Les élèves comme les parents réclament régulièrement une approche plus scolaire et le travail de notre dizaine de responsables pédagogiques est de préciser pourquoi ici l’on n’explique pas plus les choses. Nous stimulons beaucoup le côté ludique des projets, la notion de challenge, on gamifie de plus en plus leur présentation. Dans quelques mois, les étudiants proposeront eux-mêmes des challenges.

 

Comment suivez-vous les résultats des étudiants ?

N. S. : Nous avons développé un logiciel : l’Intra. On stocke toutes les données : où se trouve l’étudiant, quels sont les gens autour de lui, on remarque les coalitions qui se font, la taille du clan…

Si quelqu’un avait un gros réseau et tout à coup reste isolé, cela déclenche une alerte. Le logiciel propose à l’étudiant des projets qui vont être plus ou moins proches de ses compétences. À la fin de chaque projet, tout le monde note les participants avec lesquels il a travaillé… Cela nous permet ensuite de proposer à chaque étudiant des coéquipiers plus ou moins compatibles avec lui. Si l’étudiant ne choisit que la facilité, c’est un choix, mais cela ne lui apporte pas beaucoup d’expérience.

 

Est-ce que le modèle de l’école 42 intéresse l’Éducation nationale ?

N. S. : Nous participons à beaucoup de débats. L’État est conscient des enjeux mais personne ne sait comment faire évoluer la chose. Quelques écoles font des trucs formidables, mais dès qu’il s’agit de répliquer cela devient très compliqué.

 

Comment ressentez-vous la maturité de nos entreprises à intégrer des profils tels que ceux que vous proposez ?

N. S. : On a vu presque 80 % des boîtes du Cac 40. Ils nous écoutent sans nous prendre pour une bande de hippies. Ils ont intégré que l’on ne reviendra pas en arrière et qu’il n’y a pas d’autres options… Elles vont y arriver, je ne m’inquiète pas là-dessus.

 

Retrouvez notre rubrique Datas Datas - Dossier spécial "Culture code". Plus d'informations, cliquez ici.

 

Parcours de Nicolas Sadirac

Informaticien français. Diplômé de l’université de Californie à Los Angeles en 1986, de Stanford en 1989, d’HEC en 2011 puis de l’Épita en 1992 où il a par la suite enseigné. Il a été directeur de l’Epitech de 1999 à 2013. En 2013, il cofonde avec Xavier Niel l’école 42.

Béatrice Sutter - Le 20 mai 2015
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