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une scène de mariage à un banquet
© I Am Not a Wedding Photographer - Ian Weldon

L'esthétique Instagram vous gonfle ? Ce photographe (de mariage) devrait vous plaire

Le 20 nov. 2019

« Je ne suis pas un photographe de mariage ! », scande Ian Weldon. Jeune protégé du photographe Martin Parr, l'artiste anglais vit pourtant de ce métier. Entre deux coupes de champagne, un canapé et une demoiselle d'honneur éméchée, il nous accorde une interview sur son travail documentaire, à rebours des clichés parfaits d'Instagram.

Lors d’un échange avec Martin Parr, vous expliquiez avoir eu une adolescence turbulente. Vous avez rejoint l’armée, où vous êtes devenu camionneur, vous l’avez quittée pour rejoindre un groupe de musique, avant de vous lancer dans la photographie de studio : c’est un parcours atypique !

IAN WELDON : En sortant de l’armée, j’ai dû choisir entre la musique et la photo. Avec les contraintes financières que j’avais à l’époque, si j’avais fait le choix de la musique, j’aurais dû trouver un autre boulot. Je ne savais pas réellement ce que je voulais faire, mais j’ai choisi la photo parce que je pensais que j’aurais l’air cool en me lançant là-dedans. Ce n’était pas une réelle passion. Je trouvais que c’était mieux, bien mieux que de conduire des camions !

une enfant à un mariage fait la grimace

© I Am Not a Wedding Photographer, Ian Weldon

Vous avez appris la photo documentaire en vous intéressant aux autres photographes, à leur philosophie...

I.W. : Initialement, ce que je connaissais de la photographie se limitait à de jolies images, à de la photographie automobile, des mannequins sur une plage, des portraits studio, bref, à des représentations de nature commerciale. En parallèle, je prenais quand même des cours. J’ai découvert des photographes comme Martin Parr, Bruce Gilden, Bruce Davidson, Eve Arnold, mais je ne comprenais pas leur travail, ça n’avait rien à voir avec les jolis clichés publicitaires de mon quotidien. Alors j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire de la photographie. Étant musicien autodidacte, j’ai appliqué cette façon de faire à la photo. J’ai fait mes recherches, autant sur le plan idéologique que technique. J’ai laissé infuser tout ça avant de me confronter une nouvelle fois à leur travail.

un vieil homme qui danse

© I Am Not a Wedding Photographer, Ian Weldon

Richard Avedon m’a aussi beaucoup marqué. Il disait que lorsqu’il photographiait les autres, il se photographiait lui-même. Lorsqu'il photographie William Casby, un homme noir né esclave, on ne peut pas s’empêcher de se demander : « Quel est le rapport entre un homme blanc de classe moyenne et un homme noir victime de l’esclavage ? ». En comprenant comment un photographe fonctionne et pourquoi il fait ce qu’il fait, j’ai débloqué quelque chose en moi. Je me suis autorisé à mixer différentes références. La plupart des photographes que j’admire, anthropologues autant qu’artistes, sont comme Richard Avedon, des historiens du genre humain. Ils m’ont non seulement aidé à comprendre le monde qui m’entoure, mais à me comprendre moi-même. Avant tout ça, je n’avais pas de ligne de conduite et ça m’a fondamentalement changé. La photo est devenue pour moi un moyen d’étudier les gens, mais aussi d’adopter une philosophie de vie pour vivre mieux. 

Comment avez-vous abandonné les standards de la photographie de mariage pour basculer dans l’exploration documentaire ?

I. W. : Les photographes que j’ai cités étaient dehors, en train de visiter le monde et de raconter des histoires. Je voulais faire pareil. Au début, je faisais ce qu’on attendait d’un photographe de mariage. On a tous été à une cérémonie, pas besoin d’être photographe pour savoir à quoi ressemble une photo de mariage classique. Peu à peu, j’ai réalisé que j’avais en face de moi de vrais gens, la vraie vie. C’était un terrain fertile en matière de photographie documentaire. Quand on force les gens à se mettre en groupe et à poser, quand on leur dit de se comporter de telle ou telle manière, de faire semblant de s’amuser, et qu’en plus ils ont bu de l’alcool, ça les rend juste encore plus dissipés ! Après un an de ça, j’ai arrêté et j’ai changé mon approche. Je voulais prendre des photos de mariages typiques de notre époque. Je me suis rendu compte que personne ne le faisait vraiment. Il y a une telle prévalence de genres en matière de photographie, tellement de photographes qui approchent la vie de l’exacte même manière. Ce n’est pas que je ne fais plus de photos de groupe ou de portraits, mais ce n’est pas le plus important pour moi.

Je ne demande pas aux mariés de poser sur une plage, de se tenir par la main, de grimper aux arbres ou que sais-je encore. Je photographie les choses telles qu’elles arrivent, de la façon la plus objective possible.

C’est ce que vous entendez quand vous dites « je ne suis pas un photographe de mariage » ?

I. W. : J’ai réalisé que je ne faisais pas partie de cette communauté. Avec les autres photographes, une fois qu’on avait abordé les sujets de la mariée, des appareils, des objectifs ou du business en général, on n’avait plus rien à se dire. Ils ont tous la même vision mécanique de la photographie. Alors aujourd’hui oui, je fais des photos de mariage, mais je ne suis pas un photographe de mariage.

© I Am Not a Wedding Photographer, Ian Weldon

Comment expliquez-vous votre approche aux mariés, aux convives ?

I.W. : C’est une affaire de communication. Mes indications concernant mes photos, mon travail, sont visibles sur mon site. Si les gens le comprennent, alors c’est gagné, ils sont partants. Je n’essaye pas de les piéger, je leur dis simplement ce que je fais et pourquoi je le fais. Je leur explique directement que je ne demanderai pas aux mariés de poser sur une plage, de se tenir par la main, de grimper aux arbres ou que sais-je encore. Je photographie les choses telles qu’elles arrivent, de la façon la plus objective possible.

Tout ce que je dois faire, c’est laisser faire, justement, être présent surtout, c’est très important. 

Comment est-ce que vous procédez pendant les festivités ? 

I.W. : J’essaye d’arriver assez tôt, je me mêle à la foule, je traîne et je vois ce qu’il se passe. Je ne sais jamais ce que je vais shooter, je n’ai jamais d’idée préconçue. J’ai aussi bien photographié des mariages dans des arrière-cours du comté de Durham que dans des villas sur les collines d’Hollywood. Peu importe où se déroule le mariage, c’est souvent pareil. Ce qui change, ce sont les gens, pas l’institution du mariage. Je trouve excitant d’être réceptif à tout, d’attendre que des choses se passent. Si j’y vais en sachant déjà ce que je veux, alors je m’impose des restrictions et ça ne fonctionne pas. Par exemple, la photo où tout le monde se rue sur les petits fours était censée être une photo de groupe. Les gens se rassemblaient parce qu’ils voulaient faire une photo ensemble dans les escaliers. Sauf que la lumière n’était pas flatteuse du tout alors tout le monde s’est rué dehors. Si je les avais suivis pour faire une photo avec une lumière parfaite, je n’aurais ni capté le moment où la serveuse passe avec son plateau de petits fours, ni la foule derrière restée pour se servir. Tout ce que je dois faire, c’est laisser faire, justement, être présent surtout, c’est très important. 

des mariés dans une voiture décapotable

© I Am Not a Wedding Photographer, Ian Weldon

Vous prenez beaucoup de photos intimes. Est-ce qu’il vous arrive d’outrepasser certaines limites ou d’aller dans des endroits où vous n’avez pas nécessairement votre place ? 

I.W. : Certains mariages se prêtent plus que d’autres à l’exercice. Certains sont calmes, on se dit qu’il n’y a pas grand-chose à y photographier, mais une fois que les gens arrivent, qu’ils commencent à boire du champagne dès 9 heures du matin, on n’est jamais à l’abri de se marrer ! Je pense que les gens s’habituent à ma présence. Je deviens familier, pendant la réception et au fur et à mesure de la soirée. Je suis là toute la journée et je fais partie de la noce en quelque sorte. Cette intimité est importante. C’est aussi pour ça que j’utilise un tout petit appareil. J’ai arrêté d’essayer de tout rendre spectaculaire. Lorsque j’utilise des zooms, le résultat ne me semble pas assez naturel. L’image est compressée, il y a trop de distance entre le sujet et moi, et, par extension, entre la photo et le spectateur. Plus le plan est large, plus je m’approche moi-même de mon sujet, plus la connexion est forte. 

Je finis toujours par m’impliquer dans ces situations, en comprenant qui est qui par rapport à qui. On me propose une coupe de champagne, j’accepte et je festoie, plutôt que de rester de côté. C’est comme rencontrer des gens dans un bar, on traîne, on échange et puis on se sépare !

Après sept ans de photo de mariage et quelques centaines de cérémonies, est-ce que certaines vous restent encore à l'esprit ?

I.W. : Elles ont toutes des énergies particulières. C’est à chaque fois différent et c’est ce qui m’intéresse. J’ai shooté quelques mariages en Italie où je me suis bien marré, où tu commences à manger à midi et finis à 2 heures du matin… En général, il y a aussi beaucoup d’alcool… Mais des choses marrantes peuvent toujours arriver. Je pense à la photo où la demoiselle d’honneur est étendue par terre. C’était au château de Durham en Angleterre. Tout le monde avait beaucoup bu, il était 4 heures du matin ; elle cherchait son mari et ne savait plus où était sa chambre. Elle était dans une tour du château et s’est étendue de tout son long en arrivant en haut. J’étais là pour la chute et c’était très drôle. Je finis toujours par m’impliquer dans ces situations, en comprenant qui est qui par rapport à qui. On me propose une coupe de champagne, j’accepte et je festoie, plutôt que de rester de côté. C’est comme rencontrer des gens dans un bar, on traîne, on échange et puis on se sépare !

© I Am Not a Wedding Photographer, Ian Weldon

Dans un monde où Instagram nous pousse à être parfaits et finalement à tous nous ressembler, c’est aussi ce qui expliquerait notre besoin actuel d’authenticité ?

I.W. : Je pense que beaucoup de gens vivent leur vie par procuration à travers les réseaux sociaux. Mais on commence à avoir le contrecoup de tout ça. Les gens commencent à comprendre que c’est ça, le ridicule. On le comprend aussi en publicité. Il faut proposer autre chose que la « perfection », surtout quand vous vendez un « mode de vie » réaliste. J’ai davantage de projets à long terme en cours, mais je travaille aussi sur d’autres projets commerciaux, je shoote des images pour le rebranding d’organisations. Les gens m’embauchent maintenant pour ma façon de faire et en ont marre des photos de banques d’images. Peut-être que certains projets sur lesquels je travaille en ce moment n’ont pas encore de sens mais qu’ils en auront plus tard, exactement comme ça s’est passé pour la photo de mariage...

© I Am Not a Wedding Photographer, Ian Weldon

Vous avez également exploré d’autres sujets. Des vieux qui jouent au bingo, des festivals de musique, des culturistes, des éleveurs de pigeons… Qu'est-ce qui vous anime le plus dans la photographie documentaire ?

I.W. : Découvrir pourquoi les gens font ce qu’ils font, je crois. La série sur le bingo est un bon exemple. Elle parle de la disparition des clubs d’ouvriers dans le nord de l’Angleterre. J’avais envie d’en capturer l’essence avant qu’il n’y en ait plus du tout. Les personnes âgées qui s’y rendent sont friandes de bingo et prennent ces retrouvailles très au sérieux ! Dans ces endroits, si tu as le malheur de faire un seul bruit, tout le monde te fait « chuuuuuuuut ». Les jeunes ne vont pas dans ce genre de lieu, plus personne n’a envie de jouer au bingo. 

Quant au culturisme, c’est à mon club de gym que j’ai eu l’idée d’y consacrer un projet. J’avais rencontré un mec qui entraînait sa compagne pour une compétition de bodybuilding. Forcément, ça m’a intéressé. En plus de ça, la compétition avait lieu dans un autre club d’ouvriers, à Gateshead dans la banlieue de Newcastle. Et je me suis dit… « Merde, ça a quand même l’air sacrément ridicule ! Il faut absolument que j’aille voir ça ! » Alors j’y suis allé. C’était sérieux et risible à la fois. C’est d’ailleurs ce que j’essaye de transmettre dans ma pratique, cette juxtaposition du sérieux et du ridicule. Parce qu’au final rien n’a vraiment de sens. Plus je photographie ces gens, leurs hobbies, leurs obsessions, plus je me sens « normal » parce que je suis comme eux, au final. Si on y réfléchit bien, on a tous un grain, alors acceptons-le et célébrons !


La série « I Am Not a Wedding Photographer » a été exposée à la Fondation Martin Parr. Son livre est co-publié par RRB Photobooks et la Fondation Martin Parr.

Portrait du photographe Ian Weldon

IAN WELDON

Son site : ianweldon.com

Son podcast : Outerfocus

Son (anti) Instagram : @ianjweldon

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