Personnage de My healing game

Disney is dead ! Les microdramas générés par IA vont le tuer

Le cinéma va-t-il vivre son « moment Shein » ? L’hypothèse tient. Car les microdramas chinois dévorent déjà le temps de cerveau dispo des internautes et hackent toute l’industrie.

10 millions de vues en quatre jours ! C’est le résultat obtenu par deux séries animées générées par IA. Ne cherchez pas. Vous ne pourrez pas les voir : My Healing Game et Traditional Martial Arts sont accessibles uniquement depuis la Chine. Ces formats ultracourts – moins d’une minute par épisodes – adaptent en vidéo deux romans à succès qui n’ont pas non plus été traduits chez nous. My Healing Game raconte les aventures haletantes d’un acteur déprimé qui, via un jeu en VR supposé être relaxant, découvre un monde infernal peuplé des fantômes de personnes assassinées. Pour survivre, il doit élucider les conditions de leur mort. Legend of Martial Arts nous plonge dans l'univers ancestral des chevaliers errants. Le point commun de ces deux productions ? Elles émanent du géant technologique chinois Tencent et ont été réalisées en un temps record par des équipes ultra-réduites. En Chine, elles ont été saluées comme le point de bascule d’une véritable révolution pour l’industrie du divertissement : la consécration des formats courts et verticaux – les fameux microdramas.

Images extraites de My Healing Game

La révolution culturelle en mode short dramas animés

Les microdramas, ce sont ces séries conçues pour être regardées sur smartphone, qui racontent des histoires gonflées aux cliffhangers en 90 secondes max par épisode. Originaire de Chine, là-bas, en 2024, leur chiffre d’affaires a dépassé celui du box-office. Mais ce format connaît un succès fulgurant à l'échelle mondiale. Et dans cette catégorie, les dramas animés par IA se distinguent avec une croissance de 174 % en août 2025 et pas moins de 600 nouveaux titres par mois.

Quant aux audiences, elles adorent ces contenus taillés pour capter sans répit notre temps de cerveau disponible. Les scénarios orchestrés selon la règle des trois S — sweet, short and shock — sont courts, intenses et percutants. Ils répondent parfaitement aux exigences du public élevé aux formats courts de TikTok. Résultat : des utilisateurs addicts qui enchaînent 40 à 80 épisodes d'affilée pour des sessions de deux à trois heures. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 830 millions de Chinois convertis en 2024, dont 60 % d’utilisateurs qui payent pour voir la suite.

Ces productions bouleversent aussi brutalement le marché. Là où un film d'animation traditionnel coûte entre 30 000 à 150 000 yuans la minute (soit 3 850 à 19 230 euros) et mobilise des centaines de personnes pendant des années, un microdrama animé par IA fait chuter ce coût à 2 000 / 5 000 yuans (260 à 640 euros), mobilise moins de 10 personnes et peut se produire en 2 mois. Un électrochoc qui ouvre de telles opportunités qu’en septembre 2025, le gouvernement chinois a carrément lancé un « Plan de soutien aux excellents dramas animés par IA » avec financement et garantie de trafic. En contrepartie, les producteurs ont l’obligation de se soumettre à la censure.

La sauce secrète des microséries

Mais le succès de ces formats repose surtout sur un écosystème chinois incroyablement riche sur les quatre piliers de la chaîne de valeur.

Premier pilier : les éditeurs. Eux contrôlent les romans web, peuvent identifier les blockbusters pour les transformer en franchises. China Literature (Yuewen Group, filiale Tencent) domine avec 14,4 millions d'auteurs, 15 millions d'œuvres, 900 millions de lecteurs mensuels. Son catalogue nourrit la majorité des microdramas premium. My Healing Game et ses 1 000 épisodes viennent dudit catalogue. Jinjiang Literature City, spécialisé dans la romance BL (Boys' Love), alimente un autre segment. Qimao Novel, racheté par ByteDance, finance désormais des projets via préfinancement participatif : les lecteurs votent et les plus populaires sont adaptés en microdramas.

Deuxième pilier : les écosystèmes créatifs locaux. La Chine a transformé plusieurs villes en véritables Hollywood régionaux. Trois villes dominent. Zhengzhou concentre 820 entreprises de production, employant 40 000 personnes et produisant 400 shows/mois. La ville offre studios, infrastructures, formations et avantages fiscaux. Xi'an mise sur les contenus historiques dits « wuxia » auquel la micro série Traditional Martial Arts appartient. Enfin Hengdian, surnommée "Chinawood", possède le plus grand studio au monde avec 13 km² de décors.

Troisième pilier : les studios IA. Ce sont eux qui révolutionnent la production en étant capable de transformer un roman en animation complète en 2 mois avec 7 personnes, contre 4-6 ans et 1 000 personnes en méthode traditionnelle. Wanxing Technology, Jiecheng Holdings et Yuguan Tongchen Group développent leurs propres outils d’IA de Generated Content.

Quatrième pilier : les indispensables plateformes de diffusion. Elles sont au microdrama ce que les salles de projection étaient au cinéma. Mais elles ne donnent pas uniquement accès aux audiences. Elles savent aussi monétiser ce type de contenus via la publicité intégrée (pre-roll, mid-roll) et freemium (5-10 épisodes gratuits puis paywall à 0,5-2 yuan/épisode). Par ailleurs, elles utilisent les microdramas comme tests de marché à faible coût. Quand une série fonctionne, une version premium peut être envisagée, un jeu vidéo et des produits dérivés. Sur ce marché, on peut citer des acteurs comme Douyin (la version de TikTok en Chine), Kuaishou, Bilibili, iQIYI et Tencent Video.

On le comprend. Avec les microdramas, la Chine ne crée pas seulement un format : elle change la manière de produire, de financer et de consommer les histoires. Risquons une comparaison. Les microdramas IA sont aux films d'animation, et au cinéma, ce que Shein est aux marques de mode : ils disruptent les coûts, font exploser les volumes, reposent sur des logiques algorithmiques et peuvent satisfaire tous les goûts de toutes les audiences.

Soft power : la Chine va-t-elle partir à la conquête du monde ?

Une question se pose : ce modèle chinois peut-il s'exporter ? Ou restera-t-il confiné au marché domestique ? Difficile de trancher. Certes, la Chine n’est pas la Corée du Sud. En matière de soft power, l'empire du Milieu ne sait pas faire. L’obsession de contrôle de ses gouvernants enferme les créateurs dans des thématiques niaiseuses et une esthétique de télénovela.

Cependant, plusieurs signaux pourraient signaler que Pékin nourrit quelques ambitions à l’international. Une production comme My Healing Game pourrait tout à fait séduire un public international avec son histoire de science-fiction empreinte de culture gaming. Par ailleurs, la Chine et la Corée du Sud viennent de se rapprocher. Le 5 janvier 2026, lors du sommet Lee-Xi à Pékin, les deux pays ont convenu de « reprendre graduellement les échanges culturels et de contenus », mettant fin à près de dix ans de restrictions côté chinois. Si le « ban Hallyu », l’arrêt forcé depuis 2016 de toute coopération artistique entre les deux pays, n'est pas encore officiellement levé, 15 accords de coopération ont été signés. Ils concernent l'industrie, la technologie et, implicitement, la culture.

Pour le développement des microdramas, ce rapprochement est stratégique. La Corée du Sud, leader mondial des webtoons (BD numériques) et des K-dramas, pourrait exporter ses formats courts vers le marché chinois. Mais surtout, les studios chinois pourraient s'inspirer du savoir-faire narratif coréen pour sophistiquer leurs productions.

Quelles perspectives pour le marché français ?

La France aurait tous les atouts pour se positionner sur le marché du microdrama. Elle possède un patrimoine littéraire colossal (Maupassant, Dumas, Hugo), elle est aussi le deuxième marché de la BD du monde. Elle a des éditeurs leaders comme Média-Participations (Astérix, Lucky Luke, Spirou) et Glénat qui a la main sur la propriété intellectuelle de milliers de titres adaptables. Ces catalogues, couplés aux 560 000 auteurs actifs, aux écoles de cinéma prestigieuses (La Fémis, Gobelins, Louis-Lumière) et aux studios d'animation reconnus mondialement comme Illumination Studios Paris (Les Minions) et Fortiche Production (Arcane), forment une base idéale pour des microdramas IA. Surtout, la France est devenue un hub européen pour les formats numériques avec des plateformes comme Delitoon. Bref, si le moment Shein devait advenir, Paris aurait une carte à jouer pour proposer son esthétique.

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

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