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L'interview d'Audrey Pulvar

Le 29 avr. 2015

Trois mois après sa nomination au poste de directrice générale en charge de l'éditorial aux inRocKuptibles, Audrey Pulvar a accepté de nous parler de l'évolution de l'hebdomadaire.

Doc News: On a lu différents papiers sur votre nomination. Quel est votre regard, comment se passe votre arrivée aux Inrocks ?

Audrey Pulvar: Il y a plusieurs choses. En effet, une personne a réagi, estimant que j’étais disqualifiée d’entrée. Je n’ai pas eu le temps de m’exprimer, ni de commander le premier papier, cette personne a dit qu’il était impossible de travailler avec moi et a quitté le journal.

 

Qui est cette personne ? Marc Beaugé ?

Non c’est Thomas Legrand. Marc Beaugé est parti car il avait une proposition ailleurs qu’il ne pouvait pas refuser. Il était déjà sur le départ à mon arrivée.

D’autres personnes sont également parties. Je n’ai viré personne. Les gens partent parce qu’ils ont d’autres propositions ou parce qu’ils estiment qu’ils ne pourront plus faire leur travail de la meilleure des manières. Personne n’a quitté le journal en faisant jouer sa clause de conscience. A priori, les problèmes étaient ailleurs, pas dans une question d’orientation ou quoi que ce soit.

Ce qui m’a agréablement surprise c’est l’accueil des « historiques » du journal. Les Inrocks est un journal très ancré dans la culture. Les journalistes sont très attachés à leur indépendance y compris dans leur traitement et leurs choix culturels. Je me suis dit qu’ils estimeraient que je n’étais pas légitime, pas la personne au bon endroit. Et en fait pas du tout. Cela se passe très bien avec des personnes comme Nelly Kaprièlan, Jean-Marc Lalanne, Jean Daniel Beauvallet, Jean-Marie Durand, avec la rédaction dans son ensemble et le reste de l’entreprise. Ça marche, les gens sont contents, les chiffres sont plutôt bons. Ce n’est pas l’île aux enfants ici, il peut y avoir des frictions, des incompréhensions, mais globalement ça marche. Par ailleurs je suis vraiment passionnée par ce que je fais, je suis très contente d’être là.

Sur les 10 numéros que j’ai pilotés, on enregistre une augmentation des ventes d’environ 2 à 3000 exemplaires à chaque fois.

 

Quelles sont les nouveautés au niveau de la ligne éditoriale des Inrocks ?

Il y a des choses que je souhaite approfondir. Ce que je voudrais c’est mettre encore plus en valeur le patrimoine de ce journal. C’est-à-dire non seulement ses 25 ans d’histoire et les gens qui le font. Il y a des personnalités, des plumes dans ce journal à qui je voudrais donner encore plus de place, plus le moyen de s’exprimer. Rendre le journal un peu plus transversal, que le lecteur n’ait pas la sensation d’avoir deux journaux en un ; un qui serait plus sur l’actualité politique, économique et l’autre composé de séquences avec les chroniques, les livres, etc. Je veux vraiment que Les Inrocks soit un journal qui interroge la société, qui mette en question le pouvoir à travers un prisme culturel, parce que cela reste un journal à dominante culturelle. Je pense qu’il n’y a rien de plus politique que la culture. A travers le prisme de la culture on peut interroger la société sur ses mutations, son évolution, ses idées nouvelles. Sur n’importe quel thème d’actualité et même sur le traité européen de stabilité financière on peut se poser les questions suivantes : qu’est-ce que l’austérité, ses conséquences sur l’humain ? Qu’en pensent les économistes, les philosophes, les artistes, les écrivains, musiciens, metteurs en scènes ; quelle est la place de l’humain ? Comment expliquer la défaite de la pensée et de l’humain par rapport à la puissance capitalistique aujourd’hui? C’est ce que nous avons commencé un petit peu à faire. On a réalisé un dossier sur le Front National. On a ouvert une rubrique sur les idées. On prépare un dossier sur les ouvriers, un autre sur la place des femmes dans la société. À chaque fois tous les services sont réunis. Sur le Spécial Mode que nous avons réalisé, on a essayé de le faire différemment des autres journaux dans nos choix iconographiques, celui de la série photo avec Daphné Burki. C’est un parti pris très Inrocks. Nous avons traité les sujets sous l’angle du savoir-faire, de l’économie.

On parlera des élections américaines, de la mondialisation, de la désindustrialisation de la France, de la crise mais toujours à travers le prisme de la culture. La culture est omniprésente, elle est dans la création, dans le design, dans le mobilier urbain, dans la façon dont les gens se déplacent, dont ils s’habillent…

 

Quelles sont vos relations avec Matthieu Pigasse, intervient-il dans l’éditorial ?

On parle de budgets, de moyens à mettre en œuvre pour augmenter la diffusion, mais pas du tout d’éditorial.

 

En 2010, lors du lancement de la nouvelle maquette des Inrocks, Louis Dreyfus alors DG de la publication nous avait confié ses objectifs, à savoir doubler la diffusion et les rentrées publicitaires. Qu’en est-il aujourd’hui ? Quels sont vos propres objectifs ?

Aujourd’hui nous sommes à peu près à 60 000 exemplaires OJD (Diffusion France payée). Les chiffres sur le site sont très encourageants avec 2,3 millions visites en septembre (Médiamétrie –e Stat –OJD) et près d'1 million de visiteurs uniques.

Le doublement de la diffusion payante a eu lieu, nous étions il y a deux ou trois ans aux alentours de 25 000 ex vendus. J’aimerai d’ici fin 2013, milieu 2014, arriver au seuil de 100 000 ex. en DFP.

 

Quelle est votre stratégie sur le digital pour la marque ?

Renforcer le site web, le rendre encore plus réactif même si on se rend compte que les internautes n’y viennent pas pour chercher un énième papier sur un fait d’actu, mais un éclairage différent. Ce qui les intéresse, c’est qu’on traite la dernière info d’une façon singulière, ils cherchent chez nous le « pas de côté ». On l’a constaté à chaque fois. Et puis il y a la musique, les jeux, le Lab. Je sais qu’on a beaucoup d’efforts à faire sur nos applis smartphones et tablettes.

 

Vous avez réalisé avec Orange, un supplément dédié au numérique l’été dernier. Allez-vous poursuivre cette politique de suppléments ?  Quels sont vos autres projets ?

On va sortir un spécial cadeau, un best-of en fin d’année. Ce côté prescripteur répond à la demande de nos lecteurs. Les annonceurs en sont très friands. On essaye de rester Les Inrocks, d’être différents.

Les résultats de la pub à ce jour sont plutôt bons. Nous sommes en augmentation par rapport à l’année 2011 sur la publicité commerciale et culturelle. Maintenant, cette augmentation est moins importante que ce que nous souhaitions, parce qu’il y a eu un peu de flottement entre le départ de David Kessler et mon arrivée. On subit l’impact de la crise de la presse, et de la crise tout court, qui fait que les annonceurs sont plus frileux et les budgets plus réduits.  On le subit néanmoins de manière beaucoup moins forte que la plupart de nos confrères.

Nous débutons en novembre le Festival des Inrocks Volkswagen, les billets ont été vendus en 10 minutes.

 

Il y a une rumeur sur le rapprochement entre Libé et Les Inrocks pour une sortie d’un magazine de fin de semaine. Qu’en est-il ?

Il n’a jamais été question pour nous d’être le supplément de Libé ou l’inverse. Une chose est sûre c’est que nous sommes assez cousins dans notre ADN, dans nos coups de cœur. Nous ferons certainement des tas de choses avec Libé. Pas de fusion, ni de rapprochement d’ordre capitalistique. Ce n’est pas à l’ordre du jour.

 

Quel regard portez-vous sur la presse écrite française ?

Je ne vais certainement pas me faire des amis en disant cela, mais je suis assez déçue par le fait qu’au nom de la crise et du fait qu’il faille vendre du papier, on fasse parfois n’importe quoi.

Je crois qu’il faut faire attention, car on abîme le métier : celui de journaliste de presse écrite. Faire des couv’ outrancières pour le plaisir de vendre du papier ou parce que la presse écrite est dans une situation de crise très profonde, je crois que c’est un calcul qui peut marcher à court terme : à moyen et long terme cela peut se révéler très néfaste pour la profession. En tous cas aux Inrocks on ne fonctionne pas comme ça. Quand je vois toutes les Unes de presse sorties cet été sur la bataille Ségolène Royal/ Valérie Trierweiler. Je considère que c’est n’importe quoi. J’ai trouvé certaines Unes outrancières sur Nicolas Sarkozy à l’époque où il était au pouvoir, elles ont marché un temps. Ce genre de papier nous décrédibilise et nous fait plus de mal que de bien. Je constate, hélas, que c’est la tendance. 

 

En effet, la Une de Libération « Casse-toi, riche con », à propos du départ éventuel de  Bernard Arnaud à l’étranger, leur a coûté très cher. Des annonceurs, dont le groupe LVMH, ont coupé leurs investissements publicitaires. Le manque à gagner serait de plus de 800 000 euros. 

Alors ça, c’est encore autre chose. Cette Une m’a d’abord fait rire : le jeu de mot, le fait que ce soit Bernard Arnaud, ex-soutien de Nicolas Sarkozy... Pour toutes ses raisons, j’ai trouvé que c’était une bonne idée. Là où ce n’était pas une bonne idée, c’est que cela a mis le journal dans une situation financière encore plus compliquée, même si théoriquement nos choix éditoriaux ne devraient pas être dictés par ces impératifs là. Finalement on retourne le problème comme souvent dans ces cas là. On ne s’intéresse plus à la question de savoir pourquoi Libé a fait ça. Quels sont les faits qui ont motivés cette Une ? Celui que Bernard Arnault, première fortune de France et d’Europe décide de quitter le pays, de changer de nationalité  manifestement pour des raisons fiscales, même s’il le dément. On a oublié ça, pour se concentrer uniquement sur un débat « fallait-il faire ou pas ? » cette Couv. Si j’ai une réserve à émettre sur cette Une, c’est le fait que finalement on en vient à oublier l’essentiel : Bernard Arnaud quitte la France. C’est sur ce sujet que l’on doit débattre. Or on débat sur : est-ce que la presse de gauche déteste les patrons ?  Est-ce que la presse de gauche en fait trop ? et sur les conséquences financières pour Libé.

Quand je parlais de Unes outrancières, je pensais à tout un tas de choix faits par la presse dans son ensemble, ces derniers mois, qui au nom de la nécessité de vendre des journaux, des journaux réputés sérieux, on fait des choses qui ne l’étaient pas.

 

Dans le papier de Technikart paru à votre sujet, c’est aussi votre style de vie qui est mis en avant. On juge l’apparence et non plus le fond. Comment analysez-vous cet article ? Il y a toujours eu une petite bataille Les Inrocks vs Technikart, est-ce toujours d’actualité ?

Après avoir fait la Une des Inrocks, Technikart m’a proposé une grande interview dans Technikart et pourquoi pas la Une. Je leur ai dit que venant de faire la Une des Inrocks cela me semblait un peu rapproché. Finalement cela ne s’est pas fait pour cause d’agenda mais n’était que partie remise. Un mois plus tard, ils ont sorti un papier sur « la gauche converse » avec Stéphane Guillon en Une. Nicolas Demorand, d’autres personnes et moi-même figurions dans ce papier qui était assassin, sur la forme, constitué uniquement d’attaques gratuites. Attaques sur mon style de vie, sur qui je suis. J’ai trouvé le procédé un peu curieux de la part de gens qui voulaient m’interviewer et qui, trois semaines après, publiaient ce papier d’une agressivité tellement caricaturale qu’ils se décrédibilisaient eux-mêmes.

Quand je suis arrivée à la tête des Inrocks, ils m’ont rappelée pour une interview, que j’ai déclinée, jugeant qu’il n’y avait rien d’urgent. Puis arrive ce papier après d’autres chroniques. Ce qui m’épate, c’est qu’on ne parle plus du fond, ni de la ligne éditoriale des Inrocks, de ce que je fais ou ne fait pas, de ce que j’écris ou n’écris pas. Ce qui les intéresse, c’est le prix de la monture de mes lunettes, les endroits où je vais, ma paire de chaussures et tant pis si l’info est totalement fausse. Si on peut salir, on salit. On n’est plus sur le fond. Ce sont des gens qui me donnent des leçons de journalisme, ce qui est assez particulier. Je ne considère pas cela comme un article : des conversations et des mails privés que j’ai pu échanger avec des gens s’y retrouvent évidemment sortis de leur contexte. Je n’appelle pas cela du journalisme. C’est le parti pris de Technikart.

 

 Vous êtes une femme engagée. Vous avez été la première à pointer du doigt les propos de Jean-Paul Guerlain,  une des seules à avoir participé au mouvement de protestation lors de l’arrêt de la pub sur France TV. Vous êtes une des rares journalistes à répondre à vos followers, quelles-que soient les questions. Engagement, transparence, est-ce votre philosophie ?

C’est ma façon d’être. Je m’expose certainement trop. Je suis quelqu’un d’engagé. J’ai choisi ce métier, pour les mêmes raisons que beaucoup d’autres, quand j’avais 14/15 ans. Je voulais devenir journaliste pour parler de la veuve et de l’orphelin, des conflits comme la plupart des journalistes qui s’engagent dans ce métier, sauf que je n’ai pas perdu ça. Evidemment je relativise des tas de choses, mais je n’ai pas perdu cette flamme là. Je continue de considérer que le métier de journaliste est un métier de très grande rigueur et d’honnêteté intellectuelle, c’est indispensable. C’est un métier de respect de l’autre, puisqu’on est sensé expliquer, interroger sa parole même si on ne partage pas le même avis. Mais c’est aussi un métier qui peut être un métier d’engagement, moi je l’ai choisi pour ça. Alors je ne suis pas dans une région lointaine en train de faire un reportage sur les viols de femmes par les armées rebelles, mais je tiens à garder cette capacité d’indignation, à ne pas être blasée et garder cette ouverture aux autres.

 

Cela ne vous manque pas justement le terrain ?

Bien sûr, tous les jours. J’ai encore au moins trente années, sinon plus, de vie professionnelle devant moi, pour retourner sur le terrain. Je suis persuadée que j’y retournerai un jour.

 

Propos recueillis par Virginie Achouch

 

 photo (c)philippe garcia

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