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L’exception culturelle peut-elle arrêter Amazon ?

Edouard Morhange, co-fondateur de StoryPlayR, réagit à l'annonce par Amazon de son offre Kindle unlimited. L'entrepreneur évoque l'arrivée de cette offre et nous donne la vision de l'industrie française du livre.

Amazon a annoncé la sortie prochaine de l'offre Kindle unlimited en France. Vous avez lancé il y a quelques mois l’application Storyplayr, quel regard portez-vous sur cette offre ?

Edouard Morhange : Je doute que le lancement de Kindle Unlimited rencontre le succès, ni en France, ni ailleurs. On joue à se faire peur, comme on l’a fait pour l’arrivée de Netflix. Mais contrairement à la vidéo ou à la musique, le public n’est pas en attente d’une telle solution. Le nombre de "grands lecteurs" (ceux qui lisent plus de 20 livres par an et qui ont été les premiers à s’équiper de liseuses) représente moins de 10% de la population. Ils ne trouveront pas dans le catalogue de kindle unlimited les titres et la qualité éditoriale qu’ils recherchent. Est-ce qu'un fan de musique s’abonnerait à Spotify ou à Deezer si on n’y trouvait pas Jean-Jacques Goldman, Beyonce ou Phoenix ? Pour les lecteurs, le raisonnement est le même !   Or les best-seller de la littérature ne seront pas présents dans l‘offre d’Amazon. Et les autres lecteurs rechigneront à prendre un nouvel abonnement, en plus du portable, de Canal, etc.

D'après moi, cette offre est surtout destinée à éviter le développement d’acteurs comme Oyster aux Etats-Unis ou Youboox en France sur le marché qui explorent ce nouveau modèle d’accès aux livres.

 

Les usages numériques ont bouleversé bien des industries, les éditeurs de livres en ont-ils conscience ? Comment travaillez-vous avec eux ?

Edouard Morhange : D’une façon générale, le digital n’intéresse pas les éditeurs. Ceux qui le peuvent numérisent leur fonds de catalogue, souvent à l’aide de subventions, mais au niveau stratégie digitale, c’est le vide intersidéral! Je suis encore surpris de voir que les grands éditeurs (Hachette, Editis, Gallimard…) commettent exactement les mêmes erreurs que les maisons de disques il y a 10 ou 15 ans. Incompatibilité des formats, stratégie de prix incompréhensible pour le consommateur, toutes les erreurs commises à l’époque par l’industrie musicale sont en train d’être reproduites par les éditeurs. En France, en particulier, on maintient volontairement le niveau de l’édition numérique extrêmement bas pour protéger la chaine du livre telle qu’elle existait (agents, éditeurs, diffuseurs, distributeurs, libraires), et pour sauvegarder certains acteurs, comme les libraires par exemple. Le Ministère de la Communication gronde. Le CNL et le SNE menacent… On fait semblant de croire que la vague numérique pourrait épargner l’édition... Vœux pieux ! Car si on ne fait rien, c’est toute la chaine du livre qui un jour sera renversée par les Apple, Google et Amazon, pour ne conserver que la plateforme numérique entre l’auteur et le lecteur.  On voit déjà le phénomène du piratage s’amplifier, en peer-to-peer ou sur des plateformes comme Youscribe qui servent officiellement à partager des documents libres de droits. Ça ne vous rappellerait pas Napster, au début des années 2000 ? Vous savez, juste avant l’arrivée de iTunes...

StoryPlayR, fête bientôt son premier anniversaire, quel est votre bilan ?
Edouard Morhange : StoryPlayR est la première bibliothèque de livres pour enfants qui donne un accès illimité aux catalogues d’éditeurs partenaires et qui fonctionne sur abonnement. Depuis un an, des milliers de parents et de grands-parents, mais aussi des bibliothèques basées partout dans le monde s’inscrivent au service pour partager leur passion de la lecture avec les enfants, et leur offrir d’autres expériences de divertissement que les jeux et la vidéo sur une tablette. L’album jeunesse, comme la littérature scientifique ou juridique, sont des segments où l’abonnement est parfaitement adapté. D’ailleurs, les grands acteurs de la presse jeunesse (Bayard, Milan) fonctionnent sur ce modèle depuis des dizaines d’années. Mais la France est en retard sur beaucoup de pays en matière d’éducation numérique. Aux Etats-Unis pourtant, ça ne choque personne d’utiliser une tablette pour apprendre à lire aux enfants... Comme beaucoup de startups de la french tech, notre développement passe donc par le développement à l’international. C’est pour cette raison que nous avons délocalisé ce mois-ci nos locaux au French Tech Hub de San Francisco. Là-bas, les libraires ont déjà disparu, et les éditeurs travaillent main dans la main avec les startups pour recréer une économie du livre qui ne repose pas sur un acteur unique. Les Français feraient bien de s’en inspirer !

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