
Le film de Lance Oppenheim raconte les coulisses de la première émission de télévision à avoir créé une panique morale sur Internet et lancé la chasse aux pédocriminels.
« Why don’t you take a seat right over there ? » Cette petite phrase, les Américains l’ont régulièrement entendue sur la chaîne MSNBC pendant près de 4 ans, entre 2004 et 2007, dans l’émission To Catch a Predator. Il s’agissait du gimmick de l’animateur et journaliste Chris Hansen qui prenait « sur le fait » des pédocriminels que son émission avait attiré dans une maison en simulant des échanges avec une mineure. Avec la sortie du film Primetime de Lance Oppenheim, le monde a l’occasion de réentendre cette phrase mais aussi de découvrir pour la première fois cette émission qui fut sans doute la première à instiller la peur du « prédateur en ligne ».
Chasseurs de pervers
Comme le raconte le film produit par A24 (qui a décidément bien compris comment digérer la culture web), To Catch a Predator était un segment récurrent de l’émission Dateline NBC produite en collaboration avec Perverted Justice, un groupe de bénévoles se présentant comme des justiciers du web. Ces derniers parcouraient les forums en arborant de faux profils de mineurs de 12 ou 13 ans et engageaient des conversations à caractère sexuel avec des adultes. Une fois leur cible hameçonnée, un rendez-vous était pris dans une maison bardée de caméras et une actrice à l’air juvénile accueillait les hommes avant de s’éclipser dans une autre pièce et de laisser la place au présentateur Chris Hansen. Le journaliste proposait aux hommes « Et si vous vous asseyiez ? » avant de mener un interrogatoire inquisiteur. Le segment s’arrêtait avec la sortie des hommes de la maison et leur arrestation par une équipe de police.
L’émergence de cette émission ne doit rien au hasard. Un an auparavant, le réseau social Myspace est lancé et devient, grâce à son adoption massive par la scène rock indé, le grand carrefour musical et culturel des collégiens de 11 à 15 ans, qui y trouvent un terrain idéal pour leur mise en scène identitaire. À son apogée, le site revendique plus d’un milliard de comptes et 75 millions d’utilisateurs actifs mensuels, dont une forte proportion de mineurs qui y affichent sans filtre leurs discussions sur le sexe, la drogue ou des tenues provocantes, portées notamment par l’esthétique émergente des scene kids, ces gamines émos qui ont inventé les selfies duck face. Cette concentration d’adolescents dans un espace mixte et non cloisonné des adultes ouvre la voie à des approches malvenues en messagerie privée — un phénomène qui deviendra banal sur la plupart des plateformes ados à venir.
C’est dans ce climat d’angoisse collective que To Catch a Predator connaît un succès populaire. Chris Hansen et sa catch phrase deviennent un mème sur le forum 4chan et apparaissent dans des gifs en réponse à des messages ou des photos impliquant des mineurs. Même South Park y va de sa petite parodie, preuve que le personnage a véritablement marqué les années 2000.
Les enfants de Chris Hansen
S’il a habilement surfé sur les paniques de l’époque, To Catch a Predator a aussi donné naissance à une niche de contenu à part entière qui consiste à piéger des doxers, des hommes censés être des prédateurs. Aux États-Unis, des dizaines de chaînes YouTube ou de comptes de streaming Rumble ont repris la formule en version musclée comme Predator Poachers, Truckers Against Predators, Creep Catcher, POPSquad ou encore Dads Against Predators (D.A.P.). Ce dernier finit d’ailleurs ses vidéos par une confrontation directe et un passage à tabac de la cible. Le phénomène a aussi traversé l’Atlantique et gagné en sophistication technologique. En mai 2026, Finnyzyy, un créateur spécialisé dans la chasse aux pédocriminels, a piégé en direct sur Twitch et TikTok un ancien professeur d’EPS de Haute-Saône, déjà condamné par le passé, en le faisant discuter avec une adolescente de 14 ans entièrement générée par intelligence artificielle devant plus de 40 000 spectateurs connectés en simultané.
Si ces activités de « justiciers » sont souvent adoubées par les internautes, elles restent émaillées de nombreux dérapages. En 2020, deux hommes ciblés par Dads Against Predators se sont suicidés ; en 2022, une confrontation a dégénéré en fusillade dans un Target de Caroline du Nord ; en 2023, un membre du groupe a trouvé la mort lors d’une altercation en plein restaurant. En son temps, To Catch a Predator s’est brutalement arrêté après le suicide, en 2006, du procureur texan Bill Conradt, acculé par une équipe de tournage et la police venues l’arrêter chez lui après un rendez-vous manqué avec l’émission originale.


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