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Le slop est en train de devenir l’anti-contenu préféré de la géneration Z

© infinite slop

InfiniteSlop ou Fairground TV proposent aux viewers de regarder un flux infini de vidéos absurdes générées par IA. Et si leur visionnage est souvent comparé à du brain rot, il peut aussi constistuer une manière de résister aux logiques d'attention des plateformes.

Un clown qui pleure au milieu d'insectes géants à tête de cheval, une usine de saucisses qui produit de longues gerbes de viande, une grenouille qui rape, un présentateur téléachat qui tient une mangue dans un gant de boxe, des chevaux morveux qui mâchouillent un portable... j'en passe, et des pires. Rester quelques minutes sur le site infiniteslop.ia laisse une drôle d'impression, à la croisée entre le rêve fiévreux et l'épisode « interdimensionnel câble » de la série Rick et Morty durant lequel on assistait à une série de sketchs absurdes et improvisés. Cette bouillie continue de slop, créée grâce aux prompts des internautes qui défilent juste à côté, est parfois interrompue par des publicités, elles aussi générées par IA, pour des plateformes de vente de software ou de crypto.

Ce site étrange qui semble vouloir porter encore plus haut le concept de brain rot est une production de Pieter Levels, un influenceur entrepreneur bien connu du monde de l'IA qui s'était déjà illustré en 2024 pour avoir publié un simulateur de vol créé en vibe coding, et lui aussi rempli de publicité (la combine lui aurait rapporté dans les 90 000 dollars). Spécialiste des coups médiatiques qui ne tiennent jamais vraiment dans le temps, Levels explique sur son compte X avoir réussi à faire venir plus de 37 000 internautes en simultané sur InfiniteSlop. Il indique aussi que l'infrastructure qui permet de générer 4 vidéos de 15 secondes en l'espace d'une minute est assurée par l'entreprise FAL.ia qui développe une plateforme permettant de générer rapidement des images et des vidéos. Le coût de fonctionnement d'InfiniteSlop est d'environ 4 000 dollars par jour ; une somme qui est offerte par FAL qui profite ici du coup de projecteur.

Immersion dans le slop

Cette expérience un peu étrange pourrait en rester là. Pourtant l'idée selon laquelle on pourrait regarder sans jamais s'arrêter une continuité de petites vidéos de slop est déjà une réalité. Roku, le service de streaming gratuit que vous pouvez lancer sur votre télévision, propose déjà Fairground TV, une chaîne qui ne diffuse que des courts métrages générés par intelligence artificielle. Point d'interaction ici, les internautes ne peuvent pas rentrer leur prompt et surtout les vidéos se veulent moins absurdes dans leur traitement. On est plus sûr de la démonstration technique et esthétique, du genre que l'on voit apparaître sur LinkedIn ou X avec des messages enjoués expliquant à quel point l'IA progresse. On trouve aussi de vrais courts métrages scénarisés empruntant à l'hyperréalisme ou à l'animation japonaise. Si l'animation est honnête, la plupart de ces vidéos manquant cruellement de sens du montage et de rythme, donnant juste l'impression d'avoir une succession de scènes un peu flottantes et pas forcément intéressantes.


Le journaliste Charlie Warzel s'est d'ailleurs astreint à plusieurs heures de visionnage de ce contenu. Dans un article publié sur The Atlantic intitulé The Home Slopping Network, il résume très bien l'effet que produit cette succession de contenu « sans intérêt et vite oublié » : « Regarder ces vidéos, c'est comme converser avec une autre personne par l'intermédiaire d'un traducteur ou lire un résumé plutôt qu'un roman : on comprend l'essentiel, mais quelque chose d'ineffable et de profondément humain se perd en cours de route. » Au cours de l'expérience, le journaliste va même vivre une drôle de sensation, celle d'un affaiblissement de la frontière entre la réalité et le monde extérieur. « Je suis tombée sur la photo adorable d'une tortue marine qui semblait faire coucou à l'objectif. J'ai souri, puis je me suis retrouvée soudainement paralysée, incapable de dire si cette tortue était réelle ou générée par une intelligence artificielle. Soudain, le flot habituel d'influenceurs qui défilaient dans mon algorithme Instagram m'a paru immédiatement suspect, peut-être même artificiel. En quelques heures seulement, j'avais perdu le nord. »

Le brain rot libératoire

Cette sensation de se perdre dans un flux continu de contenu slopesque a de quoi alimenter les paniques morales. Depuis 2024 et l'adoption du terme brain rot par le dictionnaire d'Oxford, on s'interroge sur les effets délétères que peut avoir le visionnage répétitif de ces vidéos sans queue ni tête sur nos cerveaux. Pourtant, au-delà de l'opinion selon laquelle ce contenu affaiblirait nos capacités cognitives, le docteur Maxi Heitmayer, chercheur en psychologie et professeur adjoint à Rowan University, livre dans le New York Times une analyse plus complexe. D'après une étude qu'il a menée avec la chercheuse Anna Götzfried auprès de jeunes âgés de 13 à 26 ans, cette sensation d'avoir le « cerveau pourri » par cette succession de vidéos absurdes agirait comme une forme d' « anti-gratification » : face à des plateformes qui cherchent constamment à capter, mesurer et monétiser leur attention, les jeunes se tournent vers des contenus qui revendiquent leur vacuité. Le non-sens devient alors une manière de refuser les injonctions habituelles des médias numériques, qu'il s'agisse de s'informer, de se divertir efficacement, de progresser ou de se montrer sous son meilleur jour. Cette échappatoire reste toutefois profondément ambivalente. Le brain rot peut procurer un sentiment de liberté, de complicité et d'appartenance, tout en laissant derrière lui de la fatigue, de la culpabilité et l'impression d'avoir perdu son temps.

L'aspect communautaire du visionnage du slop doit aussi être pris en compte. D'après Maxi Heitmayer, ceux qui font l'expérience du brain rot y voient une forme d'appartenance, une participation à un visionnage absurde, une gigantesque blague qui agit comme un répit face à un environnement médiatique qui exploite leur engagement. C'est d'ailleurs ce qui ressort le plus de l'expérience participative d'InfiniteSlop. Les internautes construisent à coups de prompts des petites séquences vidées de sens tout en reprenant les codes visuels qui dominent le flux. Pendant une dizaine de minutes, les vidéos vont invoquer des personnages pizza, puis vient ensuite le tour des chevaux ou des clowns. Un peu à la manière de mèmes qui se font et se défont en temps réel, le slop devient une sorte de blague collective, un anti-contenu dont l'objectif n'est pas de porter du sens mais au contraire, de laisser les viewers dans un état de confusion nonsensique qu'ils apprennent à surfer à l'infini.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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