
L’arrivée de la traduction automatique a transformé la plateforme en scène de battle entre pays, et sur fond d'une internationale anti-immigration.
Dans la série Star Trek, le traducteur universel est dépeint comme une merveille de technologie qui parle de diplomatie, de commerce et de coopération entre civilisations terrestres et extraterrestres. Sur X, la même promesse technologique a été introduite en mars 2026. Mais elle est surtout utilisé pour que Français et Japonais se balancent les pires vannes depuis maintenant deux semaines. Alors que les internautes asiatiques comparent les manifestants à des terroristes, la France réplique dénonce jusqu’à la popularité des mangas porno incluant des mineurs. Ouch, ça pique.
Tout a commencé le 19 octobre dernier. Alors que la France sort d’un week-end marqué par des manifestations et des pillages, les images de chaos et d’incendies se répandent sur les réseaux. Sur X, le compte Anime Spotlight suivi par 24,2k personnes fait remonter des remarques venant de la part de comptes japonais qui s’agacent de voir le drapeau du manga One Piece sur les photos des manifestations. Pour rappel, l’œuvre d’Eiichirō Oda qui évoque le combat de pirates contre un gouvernement global corrompu est largement utilisée par les différents mouvements de la génération Z à travers le monde. Mais pour certains Japonais, l’usage de ce symbole en France serait un détournement pour justifier des « actes criminels » voire « terroristes ».
« Molecular supuku »
Très vite, des insultes racistes viennent s’ajouter. Certains internautes nippons comparent la France à « un pays du tiers-monde » envahi « de singes noirs » tandis que la sénatrice japonaise Mizuho Umemura, membre du parti nationaliste Sanseitō, en profite pour pousser sa rhétorique anti-immigration. Rapidement, les internautes français vont se défendre. Tous les stéréotypes concernant les Japonais vont être mis en avant à coups de GIF détournés. Culture du travail toxique, taux de suicide élevé, appétence pour de la pornographie incluant des personnages enfantins, taux de natalité, tout y passe, même les bombes nucléaires de Hiroshima et Nagasaki. La charge est d’autant plus ironique que la plupart des twittos utilisent des images de personnages de manga sur leur photo de profil et enchaînent les références aux animés les plus populaires.
Roast sur fond de lutte contre l'extreme droite
Au-delà du simple plaisir du roast, ce concours collectif de vannes va virer pour se jouer sur un champs plus clairement politique. Cet angle n’aura de cesse de se renforcer au fur et à mesure des jours en incluant des personnalités du web. Ainsi, le 25 octobre, l’influenceuse japonaise Jirai-chan (compte @amatsuuni) publie la vidéo d’une collaboration avec Thaïs d’Escufon, présentée comme une « influenceuse française qui diffuse des infos politiques » et devenue son amie depuis les émeutes du 17 octobre. Les deux jeunes femmes tiennent une ligne politique identique, réactionnaire et fortement opposée à l’immigration : Jirai-chan n’hésite pas à qualifier les hommes racisés de « singes au QI bas » tandis que Thaïs a été condamnée en 2021 à deux mois de prison avec sursis pour « injures et provocation à la haine raciale ». Face à cette alliance, un internaute rebondit en invoquant la victoire du candidat de gauche Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil contre le candidat d’extrême droite Flávio Bolsonaro (et dont les stratégies de blocage ou de contournement de l’extrême droite en ligne commencent à prendre racine en France).
La chine, les Etats-Unis et le reste du monde
Le 27 octobre, la polémique internationale autour du footballeur Kylian Mbappé qui a qualifié Mao de « dictateur chinois » prend le relais. Sur X, des internautes chinois interpellent les Français à propos de Napoléon, et demandent si on se sent vexé de voir l’ancien empereur de France être qualifié de « dictateur ». En réponse, des mèmes évoquent des haussements d’épaules ou une mise à distance ironique montrant que les Français sont libres de critiquer leurs anciens dirigeants, contrairement aux Chinois.
À présent, ce concours de roasting se dirige vers les États-Unis avec le même pattern : une attaque venue d’outre-Atlantique, en l’occurrence des critiques et des sous-entendus racistes de la part du vice-président JD Vance à propos des émeutes du 17 octobre, et une réponse autour des fusillades dans les écoles, de la nourriture et du prix des soins médicaux.
Qui profite du clash ?
Si ces cycles de guerre culturelle peuvent sembler anodins, plusieurs questions se posent, notamment autour de cette fameuse traduction automatique. La mise en place de cette fonctionnalité semble avant tout être une stratégie permettant d’augmenter les taux d’interaction entre différentes bulles linguistiques et donc d’augmenter les revenus de la plateforme. Sur ce point, le fait de pouvoir comprendre ce que disent les Japonais est intéressant puisque ces derniers constituent le 2e marché mondial de X en nombre d’utilisateurs (entre 70 et 78 millions), derrière les États-Unis.
Une autre hypothèse, plus politique, peut aussi être formulée : il est possible qu’Elon Musk souhaite mettre sa plateforme au service des mouvements d’extrême droite qu’il soutient déjà comme l’AfD en Allemagne, le RN en France, Reform UK au Royaume-Uni ou bien le Sanseitō au Japon. En permettant à ces différentes communautés d’interagir et de se coordonner, il fait mécaniquement monter les idées réactionnaires. C’est notamment le cas avec la communauté japonaise de X qui est marquée par un courant idéologique d’extrême droite qui porte le nom japonais de netto-uyoku qui signifie « droitiers du net ». Concrètement, une grande partie des influenceurs japonais de X sont issus d’imageboards anonymes du même type que 4chan et propagent une rhétorique ultranationaliste, une minimisation des crimes de guerre japonais et une hostilité marquée envers la Corée, la Chine et, plus récemment, l’immigration.
L’arrivée de la traduction a donc permis de rendre cette frange radicale plus visible et plus vocale. C’est d’autant plus vrai qu’une étude publiée dans la revue Nature le 18 février 2026 a montré que le flux algorithmique « Pour toi » de la plateforme a 20 % de chances en plus de faire apparaître du contenu conservateur, contre seulement 3,1 % pour du contenu progressiste, tout en réduisant de 58 % la visibilité des médias traditionnels. Et cela n'est pas sans effet. Les chercheurs ont aussi constaté qu’au bout de sept semaines, les utilisateurs exposés au flux algorithmique avaient réellement changé d’opinion, devenant plus favorables aux politiques restrictives sur l’immigration et plus critiques envers les enquêtes judiciaires visant Donald Trump.
Reste à voir si les insultes racistes récentes ont réellement pu influencer qui que ce soit sur X. À voir les réactions amusées face à cette guerre culturelle, beaucoup semblent dire que l’humour noir utilisé à l’encontre des Japonais a fait remporter la première manche aux Français.


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