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Reporters de guerre : « La peur est une bonne compagne »

Le 11 janv. 2018

Véronique de Viguerie et Lucas Menget ont su apprivoiser la peur pour en faire une « compagne de reportage ». Rencontre avec la photojournaliste et le grand reporter, à l'occasion de leur présence au sommet Les Napoleons.

Lorsqu’on les rencontre dans un café parisien, Véronique de Viguerie vient de rentrer du nord du Yemen, où elle a réalisé un reportage sur les rebelles Houthis pour Paris Match. Elle s’apprête à repartir pour l’Irak en Janvier. Lucas Menget connaît parfaitement cette région, puisqu’il lui a consacré en 2016 un documentaire (Bagdad, chronique d’une ville emmurée, pour Arte) ainsi qu’un livre en forme de carnet de route pour raconter ses années passées à Bagdad, et plus largement au Moyen-Orient, à couvrir les conflits pour RFI, France 2 (Envoyé Spécial) ou encore France 24.

L'art délicat de raconter la guerre

Ils se sont rencontrés en 2008, au festival international du photojournalisme Visa pour l’image, alors que Véronique de Viguerie venait de réaliser un « reportage exceptionnel » selon les mots de Lucas Menget, sur l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan, qui avait coûté la vie à dix soldats de l’armée française : « J’avais déjà passé trois ans en Afghanistan, j’avais de très bons contacts et je savais donc qu’il y avait des villages qui avaient été bombardés à la suite de l’embuscade. Je voulais réaliser un reportage sur les victimes collatérales. Pour accéder à ces villages, je devais demander l’autorisation aux talibans (…). Quand je suis arrivée pour faire l’interview, je me suis rendue compte que l’un d’entre eux portait un fusil très moderne qui ressemblait au FAMAS [fusil d’assaut français fabriqué à Saint Etienne]. Il m’a dit qu’il l’avait pris aux français et qu’ils étaient responsables de l’embuscade. Ils m’ont également donné une montre à remettre à la famille de la victime. »

À l’époque, les photos de la journaliste font polémique : on lui reproche d’avoir choisi de montrer les soldats talibans. Lucas Menget défend le travail de sa consœur : « On a reproché à Véronique de donner la parole aux ennemis d’un pays (…) pourtant le rôle d’un journaliste ce n’est pas de porter un drapeau sur le front, son rôle est d’aller voir les différentes parties d’une guerre et de passer des deux côtés des lignes de front. »

Frôler la mort au quotidien

Lui-même a pratiqué le « journalisme embarqué », notamment en 2003 pour couvrir la bataille de Falloujah au sein d’une unité de Marines américains. L’immersion au cœur des unités de guerre est l’un des seuls moyens d’atteindre ces zones dangereuses et instables : en Juin 2017, le journaliste Stéphane Villeneuve est mort à la suite de l’explosion d’une mine à Mossoul. Il venait de quitter le char blindé depuis lequel il couvrait la bataille pour Envoyé Spécial.

En 2017, 65 journalistes ont été tués dans le monde (Reporters Sans Frontières). Tous les deux confirment que le climat s’est tendu depuis les années 2000 et le développement des réseaux d’Al Qaeda et de Daech : les prises d’otages visant les journalistes se sont multipliées. Comme le rappelle Lucas Menget : « les journalistes sont désormais considérés comme des prises de guerre, pour l’argent mais aussi pour la notoriété qu’ils représentent », et Véronique de Viguerie d’ajouter : « Un soldat tué on n’en parle pas, mais un journaliste tué fait les gros titres ».

©Véronique de Viguerie / Getty Images reportages

La peur, cette alliée fidèle

Aujourd’hui, les jeunes journalistes reçoivent des formations ad hoc. On leur apprend à savoir distinguer un départ ou une arrivée de tir, mais aussi à administrer les premiers soins. Lucas Menget reconnait qu’il existe « une forme d’appétence pour les zones à risque. Ce qu’il s’y passe est extrêmement puissant : la force des gens, leur courage et même les émotions, joie, la tristesse, tout y est exacerbé. »

Quant à la peur, il l'envisage comme l'un de ses outils : « La peur qui tétanise est dangereuse, mais elle est aussi une conseillère permanente de gestion de l’espace et du temps. Elle permet d’avoir tous ses sens en éveil et de rester toujours vigilant. Finalement, la peur est une bonne compagne de reportage ! »

À voir : Bagdad, chronique d’une ville emmurée, Lucas Menget et Laurent Van der Stockt, 2016
À lire :  Lettres de Bagdad : Carnet de route, Lucas Menget, Les Editions Marchaisse, 2013
À visiter : veroniquedeviguerie.com

Image de couverture : ©Lucas Menget

Cet article est initialement paru dans le hors-série / programme de la septième édition des Napoleons à Val d'Isère, en Janvier 2018.

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