
Quand la Seine déborde ou que le feu menace, que sauver : un Pollock à 140 millions ou un masque africain sans prix ? Les grab lists révèlent l’impossible choix des musées face au chaos.
Face à la multiplication des catastrophes climatiques, les musées établissent des grab lists – ces inventaires d'urgence qui hiérarchisent les œuvres à sauver en priorité. Inondations, incendies, ouragans : ces listes, autrefois confidentielles, deviennent un outil de gestion de crise indispensable. Mais elles posent un drôle de dilemme moral, quasi-parental pour les conservateurs : comment choisir entre un Pollock et des artefacts africains ? Entre valeur marchande et patrimoine irremplaçable ? The Economist s'est penché sur cette question très actuelle.
Geste logistique, curatorial et politique
En 2008, lors de l'inondation de l'université de l'Iowa, c'est le Mural de Jackson Pollock, assuré pour 140 millions de dollars, qui est parti en premier, escorté par gardes armés. Le critère ? La valeur marchande. Si la Seine menaçait Paris, le Louvre attraperait sans hésiter la Joconde et la Vénus de Milo. Mais le reste ? Le musée, qui comme beaucoup d'institutions publiques ne possède aucune assurance pour sa collection permanente (cf. le vol des joyaux de la Couronne dans la galerie d’Apollon), a déjà transféré 100 000 œuvres vers Liévin. Dans un mémo confidentiel de janvier 2025, Laurence des Cars reconnaît que certaines galeries « ne sont plus étanches » et subissent « des variations de température importantes, mettant en danger la préservation des œuvres ».
Face à cette impuissance, des voix proposent une approche radicale : accepter la destruction comme stratégie de conservation. La conservatrice Kim Kraczon développe des « ordres de non-réanimation » pour les œuvres d'art, estimant qu'une « mort digne » est préférable à des processus « totalement insoutenables » écologiquement. Le Socrates Sculpture Park à New York assume que ses œuvres rouillent et deviennent « parties du paysage ». Une étude new-yorkaise révèle que plutôt qu’une copie fidèle, 80 % des gens préféreraient voir les cendres de la Joconde, si celle-ci venait à être détruite par un incendie.
Dans ce contexte, une nouvelle scénographie pourrait-elle émerger ? Alors que l'art digital cherche à imposer une discipline de maintenance logicielle, l'art physique nous force à choisir ce qui mérite d'être sauvé des catastrophes. La « grab list » ne serait plus seulement un outil logistique, mais un acte curatorial et politique qui force à repenser ce que nous préservons, et pourquoi.






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