arbre dans la ville

Arbres en ville : « Il faut changer de regard, pas seulement d’essence »

© Dust CT

Face aux canicules, aux maladies et aux plantations conçues au rythme des mandats, l’arbre urbain paie cher notre manière d’aménager la ville. La botaniste Véronique Mure plaide pour un changement de regard : moins compter les arbres, mieux comprendre leurs besoins, leur histoire et leurs alliances.

Pour bien vivre, chacun d’entre nous devrait voir 3 arbres depuis sa fenêtre, habiter dans un quartier couvert à environ 30% d’arbres, et résider à environ 300 mètres d’un parc ou d’un jardin : c’est la règle des « 3-30-300 » élaborée en 2021 par le chercheur en foresterie urbaine Cecil Konijnendijk. Seuls 47% des habitants des villes européennes remplissent aujourd’hui la première condition.

Pour la botaniste et ingénieure agronome Véronique Mure, il y a derrière ces objectifs chiffrés une urgence plus qualitative : celle de retisser un lien entre les citadins et les arbres. Dans son dernier ouvrage Être un arbre dans la ville (Atelier Baie, 2026), elle livre, avec autant de sensibilité que de rigueur historique et scientifique, un plaidoyer pour une ville aménagée à partir des végétaux qui la peuplent.

Le titre de votre ouvrage, Être un arbre dans la ville, invite à un renversement de perspective pour penser la ville à l’aune d’une vie d’arbre. Pourquoi cette inversion ?

Véronique Mure : C’est en étudiant l’histoire de l’arbre en ville que j’ai compris l’importance de ce changement de regard. J’ai travaillé sur le Canal du Midi et me suis aperçue que ses platanes emblématiques sont en réalité récents, puisque la généralisation du platane date du XIXe siècle.

Avant cela, il y a eu l’orme, qui a disparu à cause de la graphiose, une maladie végétale. Et cette maladie s’est propagée précisément parce que l’orme était dans la situation de nos platanes aujourd’hui, c’est-à-dire d’une part en situation monospécifique, et d’autre part bouturé et non produit par semis, ce qui produit des clones.

Aujourd’hui, nous avons exactement le même problème : nous sommes en train de perdre le platane à cause du chancre coloré. Le platane n’est donc pour moi plus une essence d’avenir, alors que c’est la première essence des villes en France. On les reproduit par bouturage plutôt que par semis et on les taille à outrance, or la taille est la première porte d’entrée des maladies. Ce ne sont donc pas seulement les changements climatiques qui ont fait disparaître certaines essences de la ville, mais notre manière de planter, de cultiver et de gérer ces dernières.

Contrairement à ce qu’on entend souvent, la question essentielle n’est donc pas vraiment celle des essences les mieux adaptées à la ville de demain. Car si on se contente de changer d’essence sans changer de regard sur l’arbre en ville, l’essence qu’on choisira pour demain perdurera un siècle, un siècle et demi, puis il lui arrivera la même chose que l’orme et le platane avant elles. Il faut donc d’abord regarder ce que c’est que d’être un arbre dans la ville, comment améliorer son bien-être, sa bonne santé pour qu’il ne lui arrive pas ce qui est arrivé à tous ses congénères.

Vous regrettez la généralisation de la notion d’ « espaces verts » au XXe siècle. Quels dégâts a-t-elle causés ?

VM : Cette notion qui s’est imposée dans les années 1960 a rendu l’arbre immatériel en l’intégrant à une logique purement fonctionnelle. J’ai retrouvé des cartes somptueuses du Canal de Midi, datant de toutes les époques, où les arbres sont positionnés individuellement : on peut les compter dans les champs et le long des routes.

Aujourd’hui, sur les cartes, les arbres sont représentés par des aplats verts. En les faisant disparaître de notre vision, on les fait disparaître aussi de notre imaginaire. On le voit bien dans les cités des années 1960, où les « espaces verts » sont des interstices entre les bâtiments, au même titre que la voirie ou les parkings. Cette vision a laissé des traces : encore aujourd’hui, l’arbre est souvent le dernier maillon de l’aménagement des villes.

Ce fonctionnalisme nous a aussi empêché de considérer la valeur patrimoniale des arbres qui, du fait de leur durée de vie bien supérieure à la nôtre, sont les témoins du passé. Alors que le bâti patrimonial est très encadré, il n’y a aucun positionnement patrimonial sur les arbres en France, si ce n’est sur les sites classés où ils sont liés à un monument.

J’accompagne en ce moment des architectes d’Arles sur un plan de sauvegarde du centre-ville. Un bureau d’études est venu faire une analyse des aspects patrimoniaux : sur leurs plans, on voyait bien les bâtiments, mais les jardins XIXe du centre-ville d’Arles étaient schématisés par une tache blanche. Ce genre de représentation n’est plus possible. Les jardins doivent être considérés comme un élément patrimonial, au même titre que les autres monuments de la ville. On en est encore loin aujourd’hui.

Comment vont les arbres de nos villes ?

VM : Comme je l’écris dans le livre, l’arbre urbain du début du 21e siècle va plutôt mal. Le dérèglement climatique a un impact terrible sur eux : on a vu par exemple l’année dernière les platanes nîmois perdre leurs feuilles dès l’été, comme si c’était l’automne. Michel Vennetier, qui est ingénieur forestier et docteur en écologie, a montré que les houppiers des arbres, c’est-à-dire l’ensemble de leur feuillage, sont de moins en moins denses. Les arbres régulent leur activité entre consommation d’eau par les racines et production de sucre par les feuilles : réduire leur feuillage fait partie de ces stratégies de survie face aux sécheresses.

Ces impacts du dérèglement climatique sont doublés par des décennies d’un aménagement inadapté dont nous avons parlé. Les arbres sont souvent isolés en ville et ne peuvent pas s’appuyer sur leur environnement pour faire société. Leur système racinaire est empêché, et ils font face à des tailles excessives qui viennent les fragiliser très régulièrement. Résultat : si l’on prend l’exemple de Nîmes, près de 40% des arbres d’alignement meurent avant d’atteindre 30 ans, alors que l’espérance de vie des arbres en milieu naturel dépasse un siècle.

Le réflexe des municipalités depuis plusieurs années est celui de la plantation d’arbres à tour de bras. Vous rappelez pourtant que 30 à 50% des arbres en ville meurent dans les premières années suivant leur plantation. Qu’est-ce qui ne va pas ?

VM : Il faut arrêter de penser en termes purement quantitatifs. Les engagements à la plantation d’arbres sont nés au moment du Covid, notamment aux élections municipales de 2020 où les candidats ont promis des arbres en masse. Au lendemain des incendies de l’été 2022, le président de la République avait même annoncé la plantation d’un milliard d’arbres d’ici 2030.

Cet engagement par le nombre pose beaucoup de questions. La plupart du temps, les maires trouvent un espace et calculent combien d’arbres ils peuvent faire rentrer dedans, puis additionnent les zones jusqu’à ce que cela fasse 50 000.

Mais personne ne réfléchit au fait que quand on plante un arbre, c’est pour un ou deux siècles, ni à la question des essences. On ne pense pas non plus au fait qu’il faut choisir l’arbre pour une année entière : par exemple, en ville, on veut de l’ombre en été et de la lumière en hiver ; il faut donc des arbres à feuillage caduc, dont les feuilles tombent en hiver.

Plus encore : tous les arbres n’ont pas la même qualité d’ombre. Je cite dans le livre un très beau texte de Pline qui, au Ier siècle, expliquait qu’un platane, un figuier ou un orme ne produisent pas la même ombre, et qu’on ne les plante donc pas aux mêmes endroits.

Il y a un autre problème avec cette logique du nombre : où trouver les arbres ? Les pépinières d’arbres en France ne sont pas très nombreuses. Faire un arbre, c’est long, cela demande des années de culture. La filière est sous pression ; il faut la soutenir car en l’état, nous sommes obligés d’aller chercher des arbres en Espagne et en Italie.

Que proposez-vous comme alternative à cette politique purement quantitative ?

VM : Il faut interroger la notion de plantation. Plutôt que de planter, ne peut-on pas accepter les arbres qui viennent tout seuls et décider qu’ils vont participer à un aménagement ? Dans les lisières des villes, il y a souvent une quantité extraordinaire d’arbres qui sont déjà là. Il suffit de les voir pour identifier, parmi eux, les arbres d’avenir.

Aujourd’hui, on parle de nature en ville, mais c’est toujours une nature décidée par nous. On n’accepte pas la nature qui vient seule, on l’élimine parce que ce sont des arbres pionniers dont les stratégies nous les font classer dans la catégorie des plantes invasives. En réalité, leur stratégie est d’être peu exigeants, de venir n’importe où et de se multiplier beaucoup, d’avoir des durées de vie assez courtes pour créer des écosystèmes émergents où d’autres essences vont prendre le relais. Pour moi, la nature en ville, c’est arriver à enclencher des dynamiques où la nature se fait une place dans la ville, et où l’on vit avec. L’arbre spontané devient alors l’arbre de demain, sans coûts de plantation, d’arrosage ou d’entretien.

L’intelligence du vivant végétal est d’avoir toujours su se développer en coopération avec un autre être vivant. L’acquisition de la photosynthèse s’est faite par endosymbiose avec des bactéries. L’acquisition des systèmes racinaires, par symbiose avec des champignons. L’acquisition de la fleur et des fruits, par symbiose avec le règne animal.

Le botaniste Francis Hallé donne souvent le modèle du figuier comme futur du règne végétal. Pour sa pollinisation, le figuier a besoin d’une petite guêpe, le blastophage, dont il abrite la ponte. Les blastophages se reproduisent dans la figue, puis la femelle va passer d’une figue à l’autre et ainsi polliniser le figuier. L’arbre et l’animal ont donc besoin l’un de l’autre, et le blastophage vit en endosymbiose avec le figuier, c’est-à-dire que le mâle naît et meurt dans la figue sans jamais en sortir.

C’est avec cette idée qu’il faut penser l’aménagement des villes, pour vivre « à plusieurs peuples sur un même sol », pour reprendre une expression du philosophe Antoine Hennion.

Concrètement, comment faites-vous advenir cette vision dans les municipalités ?

VM : Les villes font appel à moi pour participer au chantier du regard sur l’arbre. J’aide les équipes municipales à considérer l’arbre comme un être vivant, non comme du mobilier ou comme un objet multifonctionnel.

Les villes ont un grand avantage aujourd’hui : elles disposent de services de nature très techniques, qui n’existaient pas avant. C’est sur leurs épaules que repose l’arbre dans la ville. Il faut leur apporter une attention particulière, les former, leur donner des moyens, car ils sont au cœur de la transformation.

De la même façon, il faut réhabiliter la botanique. Les études que j’ai faites il y a cinquante ans ont disparu aujourd’hui. Les botanistes que je connais ont tous mon âge ; les relais plus jeunes sont rares.

Par où commencer pour renouer un lien avec les arbres qui font notre habitat ?

VM : Cela peut passer par le fait de remettre les mains dans la terre, par exemple à travers l’agriculture urbaine ou les cours-oasis dans les écoles. J’aime aussi beaucoup raconter des histoires, créer des récits autour des arbres, pour qu’ils ne soient plus simplement un aplat de couleur sur une carte mais des individus vivants.

Enfin, il y a une recommandation par laquelle j’aime conclure mes conférences. Elle peut sembler simpliste, mais je vous encourage à y réfléchir : « quand vous sortez, allez voir un arbre et demandez-vous si vous aimeriez vivre dans les conditions dans lesquelles il vit. »

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