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Activisme actionnarial : ils entrent au capital des gros pollueurs pour les transformer de l'intérieur

© Lara Jameson

Acheter des actions des majors du pétrole pour leur demander des comptes sur leur stratégie climat… Un nouvel activisme écolo qui séduit de plus en plus les citoyens.

On en ferait presque un film : à lui seul, un actionnaire a réussi à forcer le plus gros émetteur de gaz à effet de serre australien à abandonner un projet ultra-polluant, le mois dernier. Comment ? Simplement en utilisant son pouvoir d’actionnaire. Le milliardaire de la tech Mike Cannon-Brookes a d’abord tenté de racheter la société AGL Energy avant de se rabattre sur une stratégie d’influence pour convaincre un maximum d'actionnaires que la société devait abandonner son projet de centrale à charbon. Lundi 30 mai, AGL a annoncé qu’elle renonçait au projet, face à la mauvaise publicité que commençait à lui faire cet actionnaire un peu trop bruyant.

Mike Cannon-Brookes est devenu le chef de file d’une nouvelle catégorie de militants, les actionnaires activistes, qui utilisent leurs prérogatives pour inciter voire contraindre les entreprises à avancer dans une certaine direction. Le premier trimestre 2022 a été le plus chargé de l’histoire en matière d’activisme actionnarial. 73 nouvelles campagnes ont été lancées dans le monde, selon le rapport trimestriel de la banque Lazard. Et alors que le phénomène était surtout visible aux États-Unis jusqu’à la pandémie, l’Europe a vu l'engagement de ses actionnaires bondir de 50 % en un an avec 15 nouvelles campagnes ce trimestre.

Une bonne partie de ces campagnes concerne des sujets environnementaux. Qu’ils soient militants écolo ou simples investisseurs en quête d’un portefeuille d’actions plus propre, les actionnaires se montrent de plus en plus exigeants sur la stratégie climatique des entreprises. Et si TotalEnergies et consorts sont habitués aux manifestations de Greenpeace ou d'Alternatiba devant leur siège, cet activisme-là est autrement plus menaçant pour eux, car il vient de l’intérieur.

« Les entreprises n’écoutent que leurs actionnaires »

Money is power : c’est de ce constat vieux comme le monde qu’est parti le fonds activiste néerlandais Follow This à sa création en 2015. Les entreprises pétrolières « n’écoutent pas les journalistes, ni les groupes activistes, ni les gouvernements. Les seuls qui peuvent les convaincre, ce sont leurs actionnaires », explique le fonds sur son site. Follow This a donc décidé d’entrer au capital des entreprises pétrolières pour leur demander de s’aligner sur les Accords de Paris, signés en 2015 pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C par rapport au niveau préindustriel.

Pourquoi viser en priorité les entreprises pétrolières ? Parce que l’énergie est la clé de voûte de notre transition écologique, et qu’à ce stade, « aucune société pétrolière n’est alignée avec les Accords », explique Tarek Bouhouch, directeur de la branche française de Follow This. « Nous sommes convaincus que ce sont les pétroliers qui vont faire ou défaire les Accords de Paris. »

Le mode d’action de Follow This est simple : entrer au capital des entreprises pour déposer en assemblée générale des « résolutions climatiques » – ou plutôt une résolution climatique, car c’est toujours le même texte qui est présenté, explique Tarek. Avec une seule exigence toute simple : « que la société aligne ses émissions sur les Accords de Paris. »

Follow This s’est d’abord attaqué à Shell en proposant sa toute première résolution climatique en 2016. Le fonds a récolté… 3 % de votes « pour » . Sans se décourager, Follow This a généralisé sa présence aux AG des plus grandes entreprises pétrolières : BP, TotalEnergies, ExxonMobil… En 2017, le groupe d’actionnaires est revenu à la charge chez Shell, obtenant cette fois 6 % de votes « pour » , soit le double de l’année précédente. Depuis, le groupe est présent tous les ans à l’AG, bien déterminé à ne pas lâcher l’affaire. En 2021, la résolution climatique a obtenu 30 % de votes « pour » , un record. La preuve pour Tarek que les actionnaires commencent à prendre la mesure de l'urgence écologique. La majorité est pour bientôt, espère-t-il.

Du « Say on Pay » au « Say on Climate »

Ce que les actionnaires militants aimeraient par-dessus tout, c’est un « Say on Climate », sur le modèle du « Say on Pay » qui oblige depuis 2017 chaque entreprise française à soumettre la rémunération de ses dirigeants au vote de l’assemblée générale des actionnaires.

Pour l’instant, il n’existe pas de « Say on Climate » légalement institué dans aucun pays, tempère Noëlle Lenoir, juriste et membre du Conseil constitutionnel pendant près de dix ans. Mais pour elle, l’Autorité des marchés financiers a tout intérêt à se pencher sur la question. Car l’activisme actionnarial est le signe d’une demande croissante de démocratie directe dans les entreprises : « On va vers plus de transparence sur la stratégie climatique des entreprises. »

Des règles plus contraignantes en France

Mais en France, l’activisme se heurte à des règles bien plus contraignantes qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, où les campagnes d’activisme actionnarial pullulent. Non pas que le pays ne soit pas propice à ce genre d’activisme, au contraire : « Nous sommes un pays très énergétique et financier, notre droit est favorable à l’action des ONG, et nous avons une mentalité d’intérêt général », énumère Noëlle Lenoir. Seulement, pour déposer une résolution à l'assemblée générale d’une entreprise valorisée à plus de 15 millions d’euros, il faut représenter 0,5 % du capital de l’entreprise – alors qu’aux États-Unis, il suffit de posséder pour 2 000 dollars d’actions, quelle que soit la taille de l’entreprise. Cela change tout : 0,5 % du capital de TotalEnergies, c’est 700 millions d’euros. Une somme inatteignable pour les 8 500 actionnaires de Follow This, « même avec toute la bonne volonté du monde », sourit Tarek Bouhouch.

C’est d’autant plus frustrant pour Tarek Bouhouch que « la résolution climatique est l’outil le plus proportionné et efficace pour faire advenir le changement au sein des entreprises. » Pour l’instant, à défaut de déposer des résolutions, Follow This se présente à chaque AG des grands groupes, pour « activer la discussion sur la place de Paris. »

L’entreprise contre-attaque

Les banques et majors du pétrole visées par des campagnes d’activisme actionnarial ont évidemment développé des stratégies de contre-attaque. La plus efficace à ce jour consiste à présenter une contre-résolution climat, un plan édulcoré qui dissimule soigneusement les dommages environnementaux causés par les activités de l’entreprise – et qui ne s'inscrit souvent pas dans la trajectoire des Accords de Paris. C’est ce qu’a fait la banque Barclays en 2020. Un groupe de onze investisseurs représentant 130 milliards de livres (environ 150 milliards d'euros) d’actifs a exigé de la banque qu’elle cesse progressivement tout soutien financier aux entreprises énergétiques non alignées sur les objectifs de l’Accord de Paris. La résolution était portée par l’ONG ShareAction mais elle n’a récolté que 24 % des suffrages, tandis que la contre-résolution de l’entreprise, présentée le jour même, a été adoptée à 99,93 % de votes pour.

La fronde est bien loin d’avoir gagné tous les actionnaires et la majorité affiche le plus souvent de la tiédeur voire de l’indifférence. Vincent Kaufmann, pionnier de l’engagement actionnarial depuis 1997 avec sa fondation Ethos, confie : « Sur une résolution de transparence ou un rapport climatique, oui, on peut obtenir une majorité. Mais une résolution qui propose un changement de système – car je crois que c’est ce dont on a besoin – ne trouvera pas suffisamment d’écho chez les investisseurs. » Les contre-résolutions climatiques des banques et des majors du pétrole recueillent quasi-systématiquement plus de 90 % des voix… Alors que celles des militants plafonnent autour de 20-30 %. En France, Vinci, TotalEnergies et Atos ont toutes trois été confrontées à des projets de résolutions climatiques en AG, et ont préféré y substituer leur propre résolution.

Vincent Kaufmann reconnaît que l’engagement actionnarial est un numéro d’équilibriste. Il faut éviter de braquer l’entreprise et ses actionnaires… sans pour autant renoncer à leur demander des comptes. « Le dialogue et le vote vont de pair. Si on se contente d’écrire une gentille lettre pour demander le changement, le président va lire la gentille lettre, envoyer un gentil remerciement… Et il n’y aura pas de conséquences. Il faut que les dirigeants sentent que les actionnaires sont prêts à exercer leur pouvoir via le vote. »

« Chaque résolution climatique soumise aux voix obtient quelque chose »

Tarek Bouhouch veut croire que la présence de fonds activistes aux AG est déjà une victoire. « Chaque résolution climatique soumise aux voix obtient quelque chose », assure-t-il, quand bien même ce ne serait pas le changement espéré. « On obtient toujours un pas en avant, et à chaque pas, les entreprises ne peuvent plus revenir en arrière. » En 2019, les actionnaires d’ExxonMobil ont voté contre une résolution climat, mais les activistes ont tout de même obtenu en 2021 l’entrée au conseil d’administration de trois membres spécialisés sur la transition écologique.

Follow This a conscience de son statut d'outsider. Le fonds activiste ne réussira pas à faire plier à lui seul les majors du pétrole, mais il entend faire des émules. Cette année, deux résolutions externes ont été déposées par deux groupes d’actionnaires institutionnels chez TotalEnergies. Chacun des deux groupes rassemblait un milliard d’euros d’actions, se réjouit Tarek Bouhouch. Si les actionnaires institutionnels se mettent à demander des comptes sur le modèle de quelques groupes militants, le changement est à portée de main.

Le grand public en prend progressivement conscience. Au Royaume-Uni, ShareAction propose des formations et recrute des volontaires pour participer à des AG et y poser des questions. L'ONG ClientEarth a publié en octobre un rapport intitulé « Connaissez vos droits » , à destination des actionnaires qui voudraient faire bouger les entreprises sur les sujets environnementaux. Follow This propose aux visiteurs de son site d’acheter des actions chez BP, Shell ou Total, à partir de 9 euros, ou de rejoindre le mouvement avec les actions que l’on possède déjà dans l’entreprise. Le grand public commence à comprendre que l’actionnariat est un levier puissant dans la lutte contre le dérèglement climatique, assure Tarek Bouhouch. « Nous participons à montrer que les actionnaires ont un pouvoir d’électeurs. L’activisme actionnarial, c’est une extension du domaine de la démocratie. »

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