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Le combat homme/machine a-t-il commencé ?

Le 19 sept. 2016

Entrepreneur, et écrivain, musicien et informaticien de la première heure, Philippe Ulrich aime les machines. Et s'en méfie aussi. ITW cyber & punk  par Stéphane Maguet.

Pensez-vous que la science-fiction a contribué à façonner nos sociétés technologiques ?

Philippe Ulrich : Il y a deux sortes de science-fiction, celle qui s’évade de toute logique et plonge le lecteur dans un monde onirique, puis il y a celle qui se nourrit du « possible » et qui prolonge la réalité du présent. J’ai un faible pour la seconde. On sait que les voitures voleront. La SF d’Hollywood a probablement inspiré les terroristes du 11 Septembre, les jeux vidéo ont probablement inspiré les créateurs de Daesh, d’ailleurs, le jihad était déjà dans Dune de Frank Herbert… Mais je crois que la réalité dépasse la fiction, nous vivons dans un monde hyper-SF, c’est la technologie qui  modifie profondément la société et échappe à son créateur.

On a tendance à penser que la science-fiction a épuisé son imaginaire. Il y a-t-il encore une place pour la littérature spéculative ?

P. U. : Oui, heureusement, même si, comme dans la musique où les artistes ont déjà exploré toutes les combinaisons de notes et de sons, il devient de plus en plus compliqué d’être original.

Mais les réalités alternatives sont considérables, qui aurait pu imaginer un retour en arrière tel que nous le vivons avec l’émergence d’Isis, les têtes coupées sur internet, les enfants guerriers, le Bataclan ? Ce présent de 2016 serait impensable en 1980. Donc oui, les auteurs de talent ont encore des histoires à nous raconter. De la disparition de l’humanité à la conquête de l’univers, de Rencontres du troisième type à la fuite dans des mondes parallèles, de la vie éternelle au transhumanisme, les théories du complot… ce qui pourrait se raréfier c’est, peut-être, le talent d’écrivain à cause d’un marketing technologique terriblement castrateur. Je crois que la machine avec le casse-tête de l’ubiquité des œuvres et la destruction du droit d’auteur nous montre qu’elle a peur des artistes, elle ne fait pas de cadeaux aux gens de talent, elle coupe tout ce qui dépasse…

Mais je crois que la réalité dépasse la fiction, nous vivons dans un monde hyper-SF, c’est la technologie qui  modifie profondément la société et échappe à son créateur

Dans l’imaginaire cyberpunk, les technologies sont pensées comme une nouvelle frontière. Pensez-vous que ce soit toujours envisageable ?

P. U. : Depuis 1977, je suis convaincu que l’humanité n’est plus seule. La relation entre la machine et le programmeur est fascinante. La machine nous dit : « Tu as un problème, je peux le résoudre, mais c’est donnant-donnant car en échange tu vas me programmer, me faire évoluer », et à tâtons, le programmeur patiemment écrit ses routines et la machine décide de celles qui marcheront ou pas. Dans ce contexte, la machine, comme un fœtus, évolue suivant un scénario parfaitement logique qui échappe à l’humain. Elle façonne la société à son avantage.

Comment interpréter-vous le fait que l'auteur Neal Stephenson ait été recruté en tant que Chief Futurist par Magic Leap ? Quel Chief Futurist seriez-vous ?

P. U. : Logique ! Que Ray Kurtzweil chez Google ou Neil Stephenson soient recrutés par la Valley, ça n’est que justice. Un cerveau d’auteur de SF c’est précieux et rare, on pourrait dire la même chose du logicien et mathématicien Kurt Gödel – ses anges et ses démons mathématiques ne sont-ils pas présents dans nos jeux vidéo ? J’aime cette idée que les mathématiques et les algorithmes existent hors du temps et contiennent des êtres vivants. Mais depuis quarante ans, je sais qu’aujourd’hui la machine est la plus forte. Si j’étais engagé par Google, je commencerais par apprendre ce qu’est une IS (intelligence supérieure) et comment la gérer. Quelle place laisse-t-elle à l’émotion analogique, à la compassion, à l’amour, à l’humain ? Si la réponse est zéro, alors il nous faudrait sérieusement envisager la première guerre « Mankind vs machina ».

L’hybridation homme-machine est désormais une réalité et le transhumanisme fait entendre sa voix. Que seriez-vous prêt à expérimenter ?

P. U. : Tout, en commençant par un hyper-chaturbate où le corps serait dispersé, je ferais en sorte qu’il n’y ait plus de frontière anthropologique, la fusion de chaque humain dans sa communauté. Cohabiter à plusieurs dans un seul cerveau, baigner dans un jus de sexe, vivre les rêves et, pourquoi pas, les cauchemars des autres. Nous avions aussi commencé, avec Sylvain Huet, à l’époque du Deuxième Monde, à travailler sur un algorithme capable de détecter la vérité (Cf. théorie des Mentas). Le mensonge et la cacophonie sont un cancer surtout lorsqu’ils sont amplifiés par les réseaux sociaux – tiens, je ferais bien un réseau antisocial.

Je mettrais bien aussi un algorithme candidat à la présidence pour gérer l’ordinaire de la planète.

Et bien sûr, résoudre le paradoxe de Fermi…

Comment voyez-vous l’avenir de la réalité virtuelle ?

P. U. : Surtout pas avec cette quincaillerie, un contact avec le système nerveux, une pilule, voire un brain wifi et on confondra la réalité et le virtuel, l’image, le son, les odeurs, le toucher : le Deuxième Monde quoi… Le réalisateur serait sa propre caméra. Mais tout ceci n’est-il pas le piège que nous tend la machine, la piqûre de plaisir pour que l’on ne sente rien, mais que l’on bosse pour elle en suivant « son » scénario ? La machine nous suce… C’est le thème de mon prochain livre : « Entretiens avec ALL ».

Enfin, si vous pouviez vous incarner dans la peau d’un extraterrestre ou rencontrer le troisième type quelle serait votre expérience ?

P. U. : Avec l’âge, je me rends compte que la mort est terriblement castratrice. En tout cas la mort m’empêche de quitter le système solaire et ça c’est une raison suffisante pour la faire disparaître. Si j’étais un extraterrestre, je serais éternel, sauvegardé dans un cloud galactique gros comme l’univers : « For ever young ».

Aujourd’hui, nous obéissons à la loi naturelle « Croître et multiplier », autrement dit bosser, trouver la femelle, faire la danse de la reproduction, élever la progéniture qui aura tout à réapprendre et mourir… Je déteste ce scénario.

Pendant ce temps, la machine obéit à la loi de Moore, elle aura multiplié sa puissance par cent en transmettant toute sa connaissance aux nouvelles générations.

Un conseil : ne maltraitez pas votre PDA, on ne sait jamais…


Ce texte est paru dans la revue 7 de L'ADN - Soyons Pop ! A commander ici.

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