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Brad Pitt torse nu dans fight club

Les mâles dominants contre-attaquent

L'ADN
Le 9 janv. 2018

Reconquérir leur masculinité. Tel est le projet des hommes de la "communauté de la séduction". Interview de l'anthropologue Mélanie Gourarier par Vincent Edin.

Pendant trois ans, Mélanie Gourarier a étudié  la « Communauté de la Séduction », un groupe fait par et pour des hommes qui se sentent opprimés par les femmes, et qui veut les aider à retrouver une certaine hégémonie. Après une thèse soutenue à l’Ehess, elle a publié en 2017 un ouvrage intitulé : « Alpha Mâle, séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes ».

 

Pour les non-initiés, pourriez-vous nous présenter la Communauté de la séduction ? Qui sont ses membres, d’où viennent-ils, combien sont-ils ?

MÉLANIE GOURARIER : La Communauté de la séduction est un groupe 100 % masculin, composé majoritairement de jeunes hommes âgés de 20 à 35 ans, issus des classes moyennes à moyennes supérieures, qui se retrouvent à Paris et dans les grandes villes. Ce groupe a pour but de mettre au point pour tous les hommes de nouvelles techniques de drague qui marcheraient avec toutes les femmes. Pour développer ces techniques, les membres de la Communauté s’inspirent des méthodes du coaching et du développement personnel. Le groupe est apparu en Californie dans les années 1990. Deux facteurs majeurs ont en effet favorisé son éclosion : l’essor du développement personnel – la PNL et l’hypnose faisant partie des activités des membres – et l’apparition d’Internet avec des logiques de réseaux favorisant leur rassemblement. Il s’agit ainsi de fournir un apprentissage concret et direct de la séduction tout en favorisant le développement d’un entre-soi masculin et des rapports entre hommes.

Concernant leur nombre, il est très dur de les quantifier. Un bon indicateur est les ventes de The Game, leur livre phare, sorti en 2006. Il reste un best-seller de la littérature du genre et est traduit en plus de quinze langues. Les membres de la Communauté s’y réfèrent eux-mêmes la plupart du temps comme étant la « bible du séducteur ». L’autre source de chiffrage serait le nombre de personnes qui fréquentent les forums, mais entre celles qui se renseignent et celles qui sont véritablement membres actifs, l’écart serait trop grand. D’où le fait que mon travail part en effet de ce que j’ai pu voir sur le terrain, mais au-delà de la Communauté de la séduction, il est important de comprendre que l’idéologie qu’ils véhiculent est loin d’être marginale au moins pour deux raisons. D’une part, l’idée que pour devenir une personne plus performante ou plus « épanouie » il faudrait s’avoir « s’écouter » et révéler son « moi authentique » est une croyance largement diffusée par le développement personnel aujourd'hui. D’autre part, en affirmant qu’il y aurait à présent un problème dans l’empire du mâle, la Communauté de la séduction se situe plus largement dans la continuité d’une pensée masculiniste généralisée.

S’agit-il d’un club, d’un réseau d’entraide ou plus que cela ?

M. G. : Les principes de cooptation ou de parrainage ne sont pas nécessairement présents dans la Communauté. Il suffit d’être un homme pour accéder à la Communauté de la séduction et de pouvoir dépenser pour certaines activités. Le coaching en séduction peut ainsi s’avérer très lucratif puisque les prestations varient entre 40 euros pour assister à un séminaire à plus de 1 000 euros par exemple pour une simple consultation auprès de l’un des coachs les plus en vue du moment. L’activité n’est d’ailleurs pas régulée et tout le monde peut se proclamer coach. La plupart du temps, il s’agit d’anciens apprentis séducteurs qui monétisent leur savoir acquis et doivent, pour se légitimer, se construire une véritable réputation : ceux qui sont le plus reconnus et le plus recommandés sont les plus suivis et les plus commentés sur les réseaux sociaux. Entre les lectures d’articles, de livres, les rencontres dans les bars et les autres aspects de la formation (drague in situ dans la rue, un bar ou une boîte), appartenir à la Communauté est donc extrêmement chronophage et peut s’avérer fort coûteux.

Quelle est l’idéologie commune qui sous-tend leur réunion ?
M. G. : Les membres estiment appartenir à la même génération d’hommes nés après les révolutions féministes qu’ils croient révolues. Pour eux, nous sommes à une époque qui aurait connu un renversement des inégalités hommes/femmes et dans laquelle les femmes auraient tous les pouvoirs. Ils en veulent pour preuve le fait que les valeurs masculines seraient ridiculisées partout. Ils regrettent profondément de n’avoir pas connu ce temps « béni » du patriarcat où les sexes étaient mieux séparés et les pères (et pairs masculins) formaient, selon eux, les fils. Pour autant, la Communauté n’est pas décliniste ou nostalgique. Il ne s’agit à aucun moment de retourner en arrière. Les apprentis séducteurs ont intégré certains discours d’égalité. On assiste davantage à un déplacement du discours inégalitaire dans la sphère du désir et des rapports amoureux. D’après eux, la rencontre hétérosexuelle ne peut se faire qu’en fonction d’une ritualisation de la différence de sexe, qui serait elle-même motrice du désir. Or, cette différenciation est nécessairement un processus de hiérarchisation et donc relève d’un dispositif de pouvoir.
Cette masculinité en souffrance est-elle vraiment inédite ?

M. G. : Absolument pas. Pour ma thèse, j’ai largement entrepris de remonter les origines de cette crise et la conclusion de l’enquête c’est qu’elle est rémanente ! On peut trouver des thèses sur la masculinité en souffrance que l’on attribue tantôt au déclin des conflits armés entravant l’expression des « vrais hommes » au début du xxe siècle, tantôt à l’affaiblissement d’un système économique avec la disparition de la figure du breadwinner au xixe siècle… On pourrait remonter à l’Antiquité. On trouverait déjà chez les Grecs l’idée que le développement du luxe conduirait à la mollesse des hommes et à l’efféminement. Ce que je veux souligner par cette historicisation des discours de crise c’est que si les hommes d’aujourd’hui ressentent une souffrance qu’ils expriment, cette souffrance n’est pas sans histoire ni sans effets concrets. L’évocation d’une souffrance permet de reconduire la crainte d’une crise dans la masculinité, et ainsi de renforcer un ordre social qui est loin d’avoir faibli.

Pourquoi ce choix de la séduction comme outil de lutte contre l’inégalité femme/homme ?

M. G. : Pour eux la séduction n’est pas un espace anecdotique de la lutte de pouvoir d’un sexe sur un autre, elle en est l’arène principale. S’ils ne reviennent pas sur l’égalité salariale, celle des tâches ménagères ou familiales, en revanche, ils veulent mettre fin à un système qu’ils estiment archaïque, celui de la galanterie, car il ritualise l’inégalité : pourquoi, dans une société qui serait devenue égalitaire, continuer à pratiquer la déférence masculine par des gestes et des cadeaux ?

C’est donc avant tout une revendication économique ? 
M. G. : Sous la nécessité économique se cache surtout une économie plus générale de la masculinité. Je m’explique. Ma thèse est que l’apprentissage de la masculinité repose sur un apprentissage de la rétention : consacrer peu de temps, peu de moyens, peu d’émotions, peu de sexe aux femmes. De façon contre intuitive, le grand séducteur est celui qui n’a plus envie/besoin d’avoir des rapports sexuels avec les femmes puisqu’il serait parvenu à gouverner ses plaisirs. Ils apprennent ainsi autant à masquer leurs émotions qu’à ne plus dépenser lors de leurs tentatives de séduction. Cette économie de moyens à l’égard des femmes est contrebalancée par une incitation à la dépense au sein de la Communauté. Les membres se retrouvent dans des bars onéreux et dépensent énormément dans leur apparence. L’élégance masculine est capitale à leurs yeux car elle est un moyen de distinction non seulement aux yeux des femmes mais aussi – et surtout je dirais – aux yeux des autres hommes. Ce que je montre au final c’est que l’apprentissage de ce contrôle de soi est un apprentissage du pouvoir : savoir se gouverner pour gouverner les autres.
Votre livre montre la forte homophobie de la Communauté : n’est-ce pas paradoxal pour un club 100 % masculin ?

M. G. : C’est un fonctionnement plutôt classique que l’on retrouve dans la plupart des espaces d’entre-soi masculins. Là où il y a une forte proximité affective et des corps des hommes, on retrouve une affirmation hétérosexuelle qui passe par l’homophobie. On pense par exemple assez facilement aux clubs de sports, mais cela se manifeste aussi dans les comités de direction des grandes entreprises…

Vous ne les suivez plus, aujourd’hui, mais, selon vous, comment les membres de la Communauté ont-ils réagi à des campagnes comme #Metoo et #Balancetonporc ?

M. G. : Comme d’autres idéologues réactionnaires, ils expliquent qu’une grosse partie de l’opinion fait une confusion entre harcèlement et séduction dans une volonté puritaniste qu’ils croient influencée par les États-Unis. Ils imaginent une forme de « complot » féministe qui viserait à contraindre le désir masculin. Ils tenaient les mêmes propos au moment de l’affaire DSK alors que je les suivais encore et se retrouvaient sur la ligne de défense de Bruckner et Finkielkraut avec un éloge d’une séduction « à la française » qu’ils croient héritière d’une civilisation supérieur et apaisée des mœurs. La promotion d’un tel modèle qui relève davantage de l’invention que de l’occurrence historique est surtout une manière d’invisibiliser les rapports de pouvoir que sont nécessairement les rapports de séduction.


Cet article est paru dans le numéro 13 de la revue de L'ADN - SEXE, UNE QUESTION DE GENRE. Pour vous procurer un exemplaire de la revue, cliquez ici.


 

PARCOURS DE MÉLANIE GOURARIER

Anthropologue, chercheuse au CNRS, elle a tiré un essai percutant de son terrain de thèse auprès des membres de la Communauté de la séduction.


A LIRE


Mélanie Gourarier, Alpha mâle. Séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes, Seuil, collection « La couleur des idées », 2017.

Neil Strauss, The Game. Les secrets d’un virtuose de la drague, J’ai lu, 2009.


 

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