Lieux de travail : demain tous hybrides ?

Lieux de travail : demain tous hybrides ?

Au-delà du « télétravail » et du « présentiel », l'hybridation des lieux de travail pourrait recouvrir d'autres modalités et renvoyer à d'autres visions du monde … du travail.

Depuis la crise sanitaire, le futur du travail fait l’objet d’interrogations, de colloques, de recherches et d’une myriade d’articles journalistiques. De la quête de sens au travail à distance, nos repères ont volé en éclat en trois ans à peine. Se pose dès lors notamment la question de l’avenir de nos lieux de travail. Quand on sait que nous passons entre 15 et 20% de notre vie au travail, il se pourrait bien que la norme soit en train de changer…

À l’image des espaces de co-living qui ont fleuri dans les années 2000 aux États-Unis et se propagent petit à petit en France, les lieux hybrides vont-ils devenir le modèle à suivre demain ? La science-fiction et nos imaginaires collectifs peuvent-ils nous aider à dessiner les prochains lieux de travail ? Toutes ces problématiques ont été développées par les invités de la Longue-Vue du 7 décembre 2022, organisée par la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain (CEMD) impulsée et développée par La Région Occitanie / Pyrénées Méditerranée, un lieu unique de prospective et d'expérimentation pour embarquer vers une économie durable et inclusive.

L’hybridation : la grande tendance du monde qui vient

Premier constat : il n’y a pas que le travail qui soit devenu hybride. Malgré les nombreuses injonctions contradictoires qui nous accablent, il y aurait tout autour de nous de nombreux signaux faibles positifs, des signaux faibles d’hybridation. L'hybridation est d’ailleurs le maître mot de la philosophe Gabrielle Halpern. Elle définit le concept de la façon suivante : « c’est le fait de mettre ensemble des choses, des métiers, des personnes, des générations, des activités, des secteurs qui semblent contradictoires. Mais mis ensemble, ils permettent de créer quelque chose de nouveau. »

Les tiers-lieux en sont l’incarnation parfaite. Pouvant rassembler au même endroit une épicerie solidaire, une crèche, un incubateur de start-up ou des ateliers d’artistes, les tiers-lieux sont des lieux hybrides par excellence. Et les territoires s’engagent pour développer et visibiliser ces initiatives. La Région Occitanie en comptabilise plus de 120.

Pour la philosophe, l’hybridation est bel et bien « la grande tendance du monde qui vient ». Le problème, c’est que le concept souffre encore d’une connotation négative. Le centaure, mi-homme, mi-cheval, n’est-il pas présenté comme un être monstrueux par la mythologie grecque ? L'hybridation serait l’héritière de ce « mariage interdit ». « Notre cerveau est une usine de production massive de cases », précise Gabrielle Halpern. Il nous est en effet difficile d’arrêter d’opposer les choses : travail manuel et travail intellectuel, ville et campagne… Bonne nouvelle néanmoins : tout ceci n’est pas une fatalité. Et de nombreux exemples inspirants en sont la preuve.

Les entrepreneurs préparent déjà les lieux de travail de demain

Bien que la crise sanitaire ait contribué à faire tomber quelques barrières et rebattre quelques cartes, sur le travail notamment, la crise énergétique que nous traversons nous a fait prendre conscience que nous ne pouvons plus nous reposer sur une seule forme d’énergie. Cela, l’entreprise occitane Bulane l’a bien compris depuis sa création en 2009. Cette société qui a mis au point une flamme oxy-hydrogène remplaçant ainsi la combustion de gaz fossile est un projet hybride par nature. « Bulane c’est le mariage improbable d’une flamme produite à partir d’électricité, de vent et de soleil. On veut montrer que l’on peut se passer de gaz », rappelle Nicolas Jerez, son président.

Sortir d’une hyper spécialisation pour se diversifier, c’est l’une des caractéristiques centrales de l’hybridation. « Les jeunes générations questionnent la division du travail où chacun évolue dans un monde hyper spécialisé, où l’on a perdu le sens de l’action collective dans l’entreprise », indique la philosophe Gabrielle Halpern. Cette jeune génération qui est en train de se libérer de la théorie d’Adam Smith vit pleinement l’hybridation du travail, en transposant d’un secteur à un autre différentes compétences et différentes manières de voir. Ce faisant, l’on peut dire qu’elle réinvente peu à peu nos métiers.

Julien Tuffery, PDG de l’Atelier Tuffery, plus ancien atelier de confection de France fondé par son grand-père au siècle dernier, a l’habitude de se battre contre les cases. Tout particulièrement celles qui tentent de classer la confection textile comme « un vieux métier territorialisé » par opposition à la « start-up nation ». L’entreprise occitane qui travaille avec des filateurs du Tarn cultive « l’ultra-polyvalence »: « une formation chez nous prend environ deux ans et demie, car justement nous ne croyons pas dans le mono-tâche », précise l’entrepreneur. Et ce n’est pas parce que l’entreprise cultive son savoir-faire local qu’elle ne s’exporte pas : les jeans de l’Atelier Tuffery voyagent jusqu’au Japon ou même aux États-Unis.

Comment transposer cette hybridité à nos lieux de travail ? Dans le fameux « monde d’après », sommes-nous condamnés à opposer télétravail et présentiel ? Pour Dominique Valentin, créateur des Relais d’Entreprises, la réponse est non, évidemment. Ce réseau de tiers-lieux en milieu rural ou périurbain a pour vocation de réduire les déplacements vers les métropoles et permettre à tous de travailler à proximité de chez soi. « Je me sens moins seul qu’il y a 10 ans », confesse-t-il. Celui qui milite pour que les villages ne soient pas les grands perdants du développement économique, se réjouit aujourd’hui des innovations comportementales. « L’idée est que chacun puisse choisir son lieu de vie et ne plus le subir », ajoute-t-il.

« Il est temps de mettre en avant le territoire »

Raison pour laquelle la question du territoire est centrale quand il s’agit d’hybridité des lieux de travail. « On entend parler de la responsabilité sociale, environnementale. Mais il est temps de mettre en avant la responsabilité territoriale, celle qui incombe à tous les acteurs de la cité de créer des ponts au sein du territoire », énonce Gabrielle Halpern. Pour la philosophe, dans le futur, les entreprises, les collectivités ou encore les associations seront évaluées selon leur capacité à jouer un rôle de repère dans le territoire. « Tous les lieux sont donc appelés à devenir des tiers-lieux », précise-t-elle. L’heure du passage d’une société de service à une société de la relation a sonné !

Que l’avenir soit fait de robotisation ou de travail à distance, « le monde de demain se construit autour de micro-récits et la bonne échelle pour ces récits, c’est le territoire qui permet un temps long », indique Nicolas Minvielle, professeur de design et spécialiste des imaginaires et de la science-fiction. C’est ce à quoi l’Occitanie contribue : imaginer, préparer le futur de nos lieux de travail à l’aide de ses entrepreneurs mais aussi de son travail de prospection. Marie Thérèse Mercier, conseillère régionale, espère que l’Occitanie sera un modèle inspirant pour les autres régions mais aussi pour les jeunes. Son combat : la lutte contre le déterminisme social. « Les métiers de demain devront lutter contre les déterminismes sociaux », conclut-elle.

La Cité de l’Économie et des Métiers de Demain impulsée et développée par La Région Occitanie / Pyrénées Méditerranée est un lieu unique de prospective et d'expérimentation pour embarquer vers une économie durable et inclusive. Pour recevoir les actualités de la Cité de l’Économie et des métiers de Demain, c'est ici.

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