Jeune fille assise par terre avec ordinateur portable

Comment agir concrètement pour un univers plus inclusif ?

Avec leboncoin
© Bowie15 via Getty images

Si le confinement a mis un nouveau coup de projecteur sur le problème de la fracture numérique en France, le problème n’est pourtant pas résolu. Entre difficulté d’accès aux équipements et éducation aux outils du numérique, comment rendre le numérique plus inclusif auprès de ceux qui en ont le plus besoin ?  

Marie Cohen-Skalli, co-directrice de Emmaüs Connect, qui lutte contre la précarité sociale et numérique, nous raconte dans une interview au long-cours les moyens d’agir pour un numérique facteur de réussite commune et de société plus équitable. 

Quel est le rôle d'Emmaüs Connect ?

Marie Cohen-Skalli : Emmaüs Connect a un double rôle. Nous sommes un acteur de terrain, qui lutte contre la précarité sociale et numérique. Dix millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et cinq millions d’entre eux sont en situation de précarité numérique et sociale. Notre objectif, c’est de faire en sorte que le numérique ne soit pas un facteur aggravant d’exclusion sociale et de pauvreté, donc nous travaillons avec ces personnes pour qu’elles bénéficient des mêmes opportunités que tout le monde en matière de numérique. 

Le premier cercle d’action, c’est de répondre aux urgences. Généralement, il s’agit de personnes qui n’ont pas les moyens d’acquérir un équipement numérique, car elles peuvent gagner moins de 650 euros par mois. Notre rôle est de les équiper à prix solidaire, puis de les connecter, par exemple avec des recharges Internet, et enfin de les accompagner sur les compétences numériques de base pour créer l’autonomie. 

En parallèle, notre second rôle est celui d’activateur, si l’on peut dire. On va utiliser notre savoir-faire pour le transmettre à des structures sociales pour les encourager à passer à l’action en matière d’inclusion numérique au sein de leur structure.  On est aussi impliqué dans différents dispositifs d’animation éditoriale pour que de plus en plus d’acteurs s’intéressent à l’inclusion numérique. 

Dans le détail, comment le numérique peut-il être un facteur aggravant de précarité sociale ?  

Il peut agir comme une double peine. Le plan gouvernemental Action publique 2022 fait passer presque 100% des démarches administratives en ligne. Qu’est-ce que ça provoque ? Les personnes exclues du numérique peineront plus pour avoir recours à leurs droits tandis que les personnes qui se déplaçaient ou faisaient leurs démarches par papier ne seront plus autonomes. 

C’est une question d’accès aux droits, mais aussi aux services essentiels : accéder à l’emploi, à la santé, aux transports, etc. Ces éléments sont essentiellement en ligne aujourd’hui. Elles peuvent être des barrières supplémentaires, créer une sorte de parcours du combattant pour ces personnes qui n’ont pas accès au numérique. Être exclu du numérique, c’est un facteur stigmatisant supplémentaire, qui creuse l’écart dans le pouvoir d’agir des personnes. 

Notre objectif c’est de leur redonner, leur offrir les mêmes chances et perspectives que les personnes qui ont accès aux informations ou opportunités des utilisateurs du numérique. Comment on accompagne tout le monde dans cette transition, en particulier ceux qui en ont le plus besoin ? C’est ce que l’on cherche à faire. 

Il y a l’accès à la connaissance des outils et leur fonctionnement, mais aussi celui de l’équipement. Comment faire pour équiper les personnes qui n’en ont pas les moyens ? Est-ce un problème en France aujourd’hui ?  

C’est un problème énorme. Il y a eu une prise de conscience à la suite du confinement sur la question du matériel.  Selon le défenseur des droits, 15 % des Français n’ont pas accès au numérique chez eux faute d’équipements. De nombreuses personnes n’ont pas accès à un smartphone de capacité suffisante, qui coûte a minima un quart de RSA. Il faut l’avoir en tête.

Durant le confinement, on a réussi à équiper et connecter 41 000 personnes en un an.  Nous avons ensuite voulu poursuivre en massifiant nos capacités d’approvisionnement solidaire. Nous avons alors créé Lacollecte.tech, qui est à la fois une méthodologie de mise en place de filière solidaire sur les territoires et une plateforme qui nous permet d’outiller ces filières de réemploi. C’est-à-dire que des entreprises du territoire qui font don de leur flotte d’équipements usagés, des structures qui vont reconditionner ce matériel à prix solidaire en renonçant à une marge commerciale et enfin des structures sociales qui vont le distribuer – cela peut être Emmaüs Connect, mais aussi des centres sociaux ou des associations diverses. 

C’est un maillage, un écosystème qui permet d’avoir de la traçabilité pour rassurer les donateurs (les entreprises) sur l’utilité de leur don et sa justification. 

Qu’est-ce qui manque pour que ce maillage continue à se développer ? Quelles sont encore les limites à ce système pour qu’il évolue ?  

Ce qu’il nous manque, c’est un engagement massif des entreprises et sociétés spécialisées. Le nerf de la guerre, ce sont les appareils en eux-mêmes. Que les entreprises s’engagent à donner plus massivement leurs ordinateurs, par exemple, qu’elles utilisent généralement 4-5 ans alors que nous pouvons les faire vivre 15 ans. 

Ensuite, il faut aider les structures d’insertion de ce domaine et les structures sociales à s’outiller, à se former, à se développer. Il faut un vrai soutien de la filière, puisque cela demande du temps et des compétences. 

Comment, chacun, peut être acteur d’un numérique plus inclusif ?  

On peut tous être aidant numérique bénévole. Si l’on est un tant soit peu à l’aise avec ces outils, Emmaüs Connect peut accueillir et former des bénévoles pour que les personnes puissent s’investir. Une, deux, trois heures par semaine : l’impact que l’on a auprès des personnes soutenues est vraiment immédiat. Les salariés peuvent aussi aller voir leur DSI (Direction des systèmes d’information, ndlr) pour leur demander si des appareils peuvent être donnés. 

En tant que citoyen, il faut aussi avoir conscience qu’il est important de ne pas laisser nos appareils électroniques dormir dans un placard. Ils peuvent avoir une seconde jeunesse et changer la vie de quelqu’un ! Sensibiliser le grand public à l’allongement de la durée de vie des équipements est important. Il y a aujourd’hui 80 millions de smartphones qui trainent dans les placards des Français, et c’est un gisement qu’il faut absolument utiliser. 

Pour conclure, si l’on devait dresser un bilan de l’évolution de la fracture numérique en France ces dernières années, quel serait-il ?  

Il y a eu une vraie prise de conscience et il était temps. La situation sanitaire a mis en lumière l’isolement numérique que l’on peut vivre en France. À travers le plan de relance, il y a eu tout de même 250 millions d’euros investis. C’est une première étape, mais il faut donner de la perspective au secteur, mobiliser massivement, soutenir les structures sociales qui se sont emparées du sujet. 

La transition numérique ne fait qu’accélérer, donc il faut répondre à l’usage de la fracture numérique immédiate, mais aussi préparer l’avenir et embarquer les citoyens dans l’éducation à ces questions. C’est un travail au long cours, qui nécessite aussi l’engagement des entreprises.

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