Andrea-Piacquadio (2)

Comment créer un numérique soucieux de l'intérêt général ?

Avec leboncoin

Une large part de la société semble avoir pris conscience ces dernières années des multiples impacts du numérique sur le monde, l'environnement, ou bien encore les individus... Et si un numérique plus respectueux du bien commun ne constituait pas qu'une simple utopie ?  

Vincent Courboulay, enseignant-chercheur en informatique à La Rochelle Université, cofondateur et directeur scientifique de l'Institut du Numérique Responsable, nous raconte dans une interview au long cours, comment des pratiques numériques inclusives, éthiques, durables et, surtout, d’intérêt général, peuvent émerger dans notre société.

Qu'est-ce que l'Institut du Numérique Responsable ?

Vincent Courboulay : L'Institut du Numérique Responsable est une association loi 1901 créée en 2018 avec un objectif simple : promouvoir les notions de numérique responsable auprès de toutes les organisations qui constituent le tissu économique, associatif et politique français. Un INR (Institut du Numérique Responsable) a également été créé en Suisse, ainsi qu'en Belgique, afin que ces actions dépassent nos frontières.

Quels sont les problèmes engendrés par le numérique et de quoi parle-t-on lorsque l'on appelle à des pratiques numériques responsables ?

En fait, les problèmes liés au numérique sont protéiformes. Ils sont répartis dans l'espace, dans le temps et dans toutes les couches de la société. Ils vont du travail des enfants dans les mines, aux conditions honteuses des ouvriers dans les usines de fabrication d'équipements électroniques, jusqu'aux travailleurs du clic, par exemple en Indonésie ou au Mexique, qui modèrent des contenus de plus en plus choquants. 

Il y a aussi les problèmes engendrés par l'économie de l'attention, l'ubérisation de la société, ou bien encore les décharges à ciel ouvert au sein desquelles on brûle des appareils informatiques. Les problèmes du numérique, qu'ils soient environnementaux ou sociaux, couvrent à peu près toute la planète et s'inscrivent dans une temporalité courte ou moyenne avec des effets à long terme. Et le numérique responsable, finalement, c'est d'accepter le fait que le numérique ne constitue pas uniquement une solution mais aussi un problème.

Comment envisager un numérique qui soit plus vertueux et davantage tourné vers l'intérêt général ?

Il s'agit d'abord de conscientiser, comprendre, lire, apprendre, s'informer sur les problèmes liés au numérique, puis de passer à une étape de mesure : quand je développe un service, je dois être capable d'en mesurer les impacts sociaux, environnementaux, ainsi que ses effets sur l'atteinte ou l'éloignement des objectifs de développement durable de l'ONU. Il faut, en conscience, tenter de réduire au maximum les empreintes du numérique et améliorer le plus possible l'intérêt que les services développés peuvent avoir.

Voit-on des pratiques numériques responsables, raisonnées, sobres, émerger dans la société ?

Oui, depuis 2015/2016, on a vraiment une prise de conscience. Les organisations, qu'elles soient publiques ou privées, mais aussi les législateurs, les formateurs, les écoles, les universités considèrent aujourd'hui la question du numérique responsable comme importante... Le sujet est au cœur de nombreuses discussions : on ne veut pas gâcher ce magnifique outil (le numérique, NDLR) en faisant n'importe quoi comme cela a été le cas avec tant d'autres outils.

Comment l'expliquez-vous ?

Un certain nombre de publications ont été produites sur ce sujet, mais je crois surtout qu'à un moment il y a eu un raz-de-marée d'applications, un raz-de-marée de numérique dans nos vies. Ça a vraiment explosé. On s'est mis à dire que la solution à tout résidait dans le numérique ou la numérisation. Aujourd'hui, tout est numérisé. À force de faire face à ce discours dominant, d'être dans une sorte d'ivresse, je pense qu'on a connu une espèce d'indigestion du numérique. Peut-être que la sobriété numérique dont on parle actuellement survient comme contrepoint à une certaine ébriété numérique des années 2000.

Quelles sont les pratiques, les gestes, ou les réflexes à avoir pour favoriser un numérique plus soucieux du commun, de l'intérêt général ? Comment peut-on devenir un citoyen numérique responsable ?

Il s'agit, pour les fournisseurs qui souhaitent faire un numérique plus responsable et soucieux, d'avoir une vision holistique. Aujourd'hui, ce que vous devez faire c'est un service qui soit en même temps sobre, centré sur le besoin utilisateur, utile et sécurisé. Vous ne pouvez plus faire le choix entre l'une ou l'autre de ces qualités, mais les envisager comme un tout. L'idée, c'est de ne pas opposer les différents piliers du développement durable : People, Planet, Prosperity, et éventuellement même d'y ajouter la cybersécurité. 

Le souci c'est que les réglementations ne sont pas uniformisées. Si vous voulez faire un site qui respecte la vie privée, il faut vous plier au RGPD. Pour un site accessible, il y a le RGAA, etc. Cela nécessite donc d'avoir une multitude de compétences en interne, sans se dire que l'on va d'abord traiter un aspect en priorité plutôt qu'un autre. Quand vous faites un immeuble, vous ne vous posez pas la question de savoir s'il doit répondre à un besoin, être accessible, sûr, bien isolé, et connecté. Quand vous concevez les plans, tout cela est intégré. Un service numérique doit être l'équivalent d'un immeuble : il est nécessaire de prendre en compte toutes les contraintes en même temps. 

En ce qui concerne les utilisateurs, j'aurais tendance à mettre en avant l'indice de réparabilité, c'est-à-dire la réparation, le reconditionné, et la prise en compte des « 5R »  : Refuser l'achat du neuf, Réduire ses besoins, Réutiliser ce qui peut l'être, Réparer et Recycler. Il me semble utile d'essayer de développer cette connaissance des « 5R » auprès du grand public, car ils ont en plus à l'avantage de fonctionner aussi pour les vêtements, les véhicules, ou tout autre bien de consommation.

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.