Loïc Fel et Géraldine Florin

Le beau est-il désormais indissociable du durable ?

© L'ADN

Comment définir un produit à la fois beau, durable et écolo ? Loïc Fel, philosophe, et Géraldine Florin, directrice artistique chez Maisons du Monde ont débattu sur la nécessité d’associer ces deux notions.

Entre la « lampe à huile » ou le « modèle Amish » , l’écologie et le durable peinent à être associés à la notion de confort. Il est encore fréquent de les renvoyer à un mode de vie sommaire. Pour donner envie aux consommateurs de changer leurs habitudes de consommation et de se tourner vers des produits plus responsables, l’esthétisme est indispensable.

Loïc Fel, philosophe et co-fondateur de l’agence influence for good, et Géraldine Florin, directrice artistique de Maisons du Monde, ont accepté d’échanger à ce sujet. Découvrez la totalité de la conversation en vidéo :

Pourquoi réconcilier beauté et durabilité ?

L’ADN : Pourquoi l’écologie, la durabilité, a-t-elle du mal à être synonyme de beau ? Le beau peut-il être écolo ? Et si oui, à quoi ressemble-t-il ?

Loïc Fel : Dans l'histoire de l'art, chaque mouvement a été défini par des codes formels. On reconnaît un objet, une architecture ou un vêtement parce qu'il utilise les codes du baroque, du classique. En ce qui concerne l'écologie, ce qui définit l'appartenance d'un projet artistique à ce mouvement, ce n’est pas un langage formel, ce sont ses caractéristiques matérielles, physiques et la façon dont il a été conçu. C’est pour cela que l’on a tendance à vouloir imaginer un modèle un peu caricatural de l'écologie : parce que ça rassure et que c'est plus facile à identifier. Mais cela signifie aussi qu'on a une liberté créative immense car n'importe quelle forme peut être utilisée.

Pourquoi est-il primordial aujourd’hui que le beau et le durable soient liés ?

Géraldine Florin : Car ce n’est pas binaire. On n’est pas soit dans le joli, le beau, le style, soit dans l'engagement un peu boring. On doit être dans la responsabilité, quel que soit le style, et nous nous attelons vraiment à cela en proposant des produits engagés. Que l’on aime le vintage, le contemporain, l’industriel ou le bohème, on n'a pas besoin de changer son style ou de se restreindre pour être engagé. Au contraire ! On peut être engagé en s'exprimant de la manière que l'on veut, que ce soit dans son look ou dans sa décoration.

Comment l’esthétique a-t-elle évolué depuis que l’écologie occupe une place centrale du débat public ?

Loïc Fel : À chaque fois qu'une société a demandé à tout le monde de changer sa façon de vivre, elle lui a proposé un imaginaire qui donnait envie. Pour la révolution industrielle, on a vendu aux gens un projet où ils quittaient leur campagne et une certaine autonomie alimentaire pour aller travailler dans des usines dans des conditions beaucoup plus difficiles mais avec la promesse de l'accès à l'éducation pour leurs enfants, l'accès aux soins et aux biens de consommation. Ils ont consenti au sacrifice en échange d'un imaginaire. À quoi ressemblera la vie quotidienne dans un monde post-transition écologique ? Cela a encore été assez peu exploré par les artistes ou par l'imaginaire. Et c'est quand on imagine ces lendemains que l’on donne envie de se bouger.

Comment sortir de la contradiction ?

Comment les designers peuvent-ils intégrer la dimension écologique dans leur création ? Pourquoi l’éco-conception n’est-elle pas le point de départ de chaque objet ?

Géraldine Florin : Chez Maisons du Monde, la RSE est vraiment une lame de fond, c'est-à-dire qu'elle est réfléchie dans tous les métiers. C'est vraiment dans toutes les directions, donc la création, mais aussi le merchandising, les achats et évidemment, la qualité, le retail, les RH. C'est une philosophie de vie, une volonté d'avancer ensemble. Cela vient bien sûr du produit, du sourcing, de l’éco-conception. Et aussi, comment vais-je traduire mes matières recyclées ou mon savoir-faire du Vietnam ou de Bormes-les-Mimosas ? C'est grâce à toute cette chaîne que l’on arrive à être plus engagé et plus durable.

Au final, un designer ne se trouve-t-il pas au cœur d’une contradiction inextricable : créer un produit qui incite à la consommation tout en cherchant des moyens de le rendre le moins nocif possible pour l’environnement ?

Loïc Fel : Je ne suis pas d'accord pour une raison simple : la question écologique est une éthique de la responsabilité. Ce qui compte c'est l'impact de nos actes et pas la raison pour laquelle on les fait. Car quoi qu’on fasse, on a un impact, et ce qui compte c’est de le maîtriser. C’est exactement comme si on avait un capital écologique, tout comme on a un budget, dans lequel on choisit de dépenser son argent de façon rationnelle en priorisant ses choix. Donc, souvent, quand on s'interroge sur le design et l'écologie, on entre par une classification des matériaux, en se disant « bien, pas bien » . Cela n'a aucun sens car ce qui crée un effet négatif c’est l’effet d’échelle : si je surexploite une matière, cela posera un problème écologique. Alors que si ma série a une centaine de bois d’origines différentes, l’impact est absorbable par l’écosystème.

Géraldine Florin : Il y a la matière certes, mais il y a aussi tout ce qu'il y a autour : est-ce que je préserve un savoir-faire ? Est-ce que les personnes sont dans leur dignité ? Est-ce que je préfère envoyer un container avec énormément de produits dessus ou des camions dans tous les sens toute la journée ?

Des solutions qui passent par les usages

Recyclage, seconde main, multi-usages, comment vous êtes-vous approprié ces solutions chez Maisons du Monde ?

Géraldine Florin : Chez Maisons du Monde, on réfléchit à la responsabilité par rapport au sourcing, au savoir-faire mais aussi à la multifonction d'un produit. On réfléchit à des produits qui peuvent se balader de pièce en pièce mais aussi à des produits évolutifs comme une table par exemple sur laquelle je travaille, où j’accueille mes amis pour un apéro. Cette table, est-ce que j’en ai besoin pour deux, pour six, pour huit ? Le produit doit être agile et modulable. Nous réfléchissons à tout cela pour qu’il existe une modularité dans l’espace, comment jouer un produit pour qu’il s’adapte à mon moment de vie ?


Cet article est issu de « Beau et Responsable » , un dossier complet réalisé par L'ADN en collaboration avec Maisons du Monde. Pour accéder aux autres contenus qui le composent, c'est par ici !

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.