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L'IA va-t-elle créer une « sous-classe » de travailleurs ?

© The Expanse-Amazon

À mesure que l’intelligence artificielle progresse, une idée autrefois cantonnée à la science-fiction gagne du terrain dans la Silicon Valley : celle d’une société où une partie des travailleurs deviendrait économiquement inutile.

Dans la saga de science-fiction spatiale The Expanse, James C. Corey décrit la Terre comme une planète surpeuplée, où l'humanité est majoritairement concentrée dans des mégalopoles et surtout, payée à ne rien faire. Dans cette histoire qui se déroule au XXIIIe siècle, l'automatisation a été tellement poussée à son paroxysme que le travail humain est devenu superflu. La plupart des citoyens qui n'ont pas quitté la Terre vivent sous un régime d'oisiveté forcée et sont rémunérés via une allocation universelle appelée « Basic », qui leur assure logement, nourriture et temps libre illimité.

« Sous-classe » permanente

Écrit en 2011, il est fort possible que The Expanse soit passé entre les mains des grands patrons de l'IA comme Sam Altman d'OpenAI et Dario Amodei d'Anthropic, car les deux considèrent avec sérieux l'avènement d'une société similaire. Dans un long article publié dans le New York Times, la journaliste Jasmine Sun évoque justement la montée en force d'une idée au sein de la Silicon Valley : celle de l'émergence d'une « sous-classe » permanente.

Le terme « underclass », utilisé par les Américains, est emprunté à un phénomène qui remonte aux années 1960 aux États-Unis. Plus de dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'automatisation dans l'industrie manufacturière va détruire massivement les emplois dans les usines situées surtout dans le nord du pays, dans des villes comme Chicago ou Detroit. Dans son livre Challenge to Affluence (1962), le sociologue suédois Gunnar Myrdal explique que cette classe de travailleurs ne se retrouve pas vraiment dans la pauvreté par manque de ressources, mais se situe dans une position encore plus radicale : celle de l'inutilité structurelle, faisant qu'ils sont directement sortis du système productif.

Soixante ans plus tard, le spectre de l'inutilité ressurgit et plane, non pas au-dessus des ouvriers qualifiés, mais plutôt des cols blancs. Dès 2021, Sam Altman prédisait déjà que les systèmes d'IA pourraient remplacer la quasi-totalité des tâches humaines. Au-delà de sa technique marketing favorite, qui consiste à faire des prophéties catastrophistes pour vendre ChatGPT, il a tout de même envisagé une taxation forte des actifs des entreprises d'IA pour redistribuer la manne.

De son côté, Dario Amodei a multiplié les sorties médiatiques depuis le début de l'année pour prédire la disparition de 50 % des emplois de cols blancs débutants d'ici 2030. Dans un essai de 20 000 mots publié sur son blog en janvier, il va jusqu'à évoquer une sous-classe aux « capacités intellectuelles moindres », dont l'extension progressive menacerait non seulement les salaires, mais la démocratie elle-même. « L'équilibre des pouvoirs repose sur la capacité du citoyen lambda à créer de la valeur économique », a-t-il déclaré à Axios. « Si cette capacité disparaît, la situation devient assez inquiétante. »

Un revenu universel... peut-être

Reste à voir si l'industrie qui est précisément responsable de ce risque vis-à-vis de l'emploi n'est pas forcément la mieux placée pour y remédier, contrairement aux déclarations tonitruantes et aux billets de blog éclairés. En 2024, Sam Altman a recruté le lobbyiste Chris Lehane pour piloter la communication économique d'OpenAI. Ce dernier a relégué au second plan les recherches sur les effets délétères de ChatGPT sur le travail, tandis que l'entreprise a participé au financement d'un super PAC (une organisation conçue pour lever et dépenser des sommes d'argent à des fins de lobbying) pro-IA. Ce méga-lobby a dépensé deux millions de dollars en publicités contre un candidat au Congrès qui proposait... une taxe sur l'IA pour financer des paiements directs aux Américains. Au même moment, l'entreprise a sorti un livre blanc en avril dernier qui préconise exactement la même chose : semaine de 32 heures, hausse des impôts sur les sociétés, fonds de richesse publique donnant à chaque citoyen une part du capital des entreprises d'IA. OpenAI prêche la redistribution le matin et finance ceux qui s'y opposent le soir.

De son côté, Anthropic, qui se voit comme l'acteur le plus éthique du milieu, a lancé en mars 2026 un institut dirigé par le cofondateur et responsable des politiques publiques de l'entreprise, Jack Clark, afin de travailler sur l'économie, l'impact sociétal et la sécurité. Pour le moment, ce dernier a fait un don de 20 millions de dollars à un groupe politique soutenant Alex Bores, le candidat au Congrès qui proposait une taxe sur l'IA, tout en suggérant d'orienter les travailleurs déplacés vers des métiers relationnels comme l'enseignement ou les soins infirmiers, mieux rémunérés grâce aux revenus de l'IA.

Les ingénieurs d'Anthropic vivent cette contradiction de l'intérieur. Jasmine Sun raconte que beaucoup enchaînent des semaines de 80 heures à construire des outils qui pourraient les rendre obsolètes, tout en s'interrogeant sur ce qu'il restera à faire après. Peut-être deviendront-ils, eux aussi, infirmiers ou professeurs.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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