
Derrière la nomination de Galliano chez Zara, un mouvement de fond : les cerveaux du luxe ont changé d'adresse, emportant avec eux ce que le luxe avait fini par oublier, le vêtement lui-même.
Quand, le 17 mars dernier, Zara annonce la nomination de John Galliano, les réactions sont immédiates, du haussement de sourcils surpris aux cris d'orfraie. Quoi ? Le dernier grand romantique de la mode, dix années flamboyantes à la tête de Dior, puis dix autres plus discrètes chez Margiela, dans les bras du géant de la fast-fashion ? Mais derrière le pacte faustien, quelque chose se fissure peut-être dans la représentation collective du secteur. Avec une forme de logique souterraine, ou en tout cas, la conclusion visible d'un mouvement déjà à l'œuvre depuis plusieurs saisons. Et plus qu'une rupture, l'arrivée de Galliano chez Zara en est l'aboutissement.
En l'espace de dix-huit mois, le Financial Times tient le décompte : Jonathan Saunders, ancien de Diane Von Furstenberg, Vuitton, McQueen, chez & Other Stories, marque du groupe H&M ; Zac Posen chez Gap Studio ; Clare Waight Keller, ancienne directrice artistique de Givenchy, devenue la première DA mondiale d'Uniqlo, propriété de Fast Retailing ; tandis que Francesco Risso est parti de chez Marni pour rejoindre GU, autre marque du groupe japonais. Quant à Kim Jones, il a rejoint le spécialiste chinois du vêtement d'extérieur Bosideng pour sa marque premium Areal, après avoir dirigé les collections de Dior Homme et Fendi.
Le luxe a abandonné le vêtement
Qu'on ne se méprenne pas : pas ici de collaboration capsule, ou d'un partenariat qui dure le temps d'un défilé événementiel vite oublié. Depuis que Karl Lagerfeld a posé ses valises chez H&M en 2004, la collaboration entre créateurs de luxe et enseignes de masse fait partie du paysage. Ces recrutements ne sont pas des coups marketing à durée limitée, mais des nominations à plein temps, où les briefs ressemblent davantage à ceux d'une direction artistique de maison qu'à une capsule saisonnière. Certains observateurs y lisent même une requalification de ce que le consommateur cherche dans un vêtement, et de ce qu'un designer est censé lui apporter.
Car chez ces derniers, si les mots changent, l'écho raconte la même usure : Clare Waight Keller, qui a dirigé Chloé et Givenchy avant de rejoindre Uniqlo en 2024, l'articule sans ambages au quotidien économique : à la fin de son passage dans le luxe, le sentiment de travailler sur « des vêtements [...] qui n'avaient pas leur place au quotidien » devient prégnant. Mais ce qui pourrait a priori sonner comme une désillusion se transforme en challenge personnel (créer des vêtements beaux et pratiques pour tout un chacun), issu d'un constat structurel simple : le luxe s'est progressivement recentré sur les accessoires et l'événementiel, abandonnant de facto le vêtement du quotidien.
Jonathan Saunders, qui présente sa première collection pour & Other Stories ce mois-ci, voit dans ce déplacement une mission renouvelée : « Les attentes sont élevées aujourd'hui, et à juste titre, car les consommateurs ont une vision beaucoup plus globale de l'offre et sont plus exigeants quant à leurs investissements. » Kim Jones formule l'argument économique directement au FT : le manteau moyen de Bosideng, qu'il rejoint en octobre 2025, se vend entre 300 et 600 euros. « Je pense qu'il est important d'être réaliste quant aux moyens dont disposent les gens actuellement. » Ce qui, en passant, en dit autant sur la déformation professionnelle du secteur que sur la redéfinition de l'accessible.
Quand c'est la rue qui juge
Pour Waight Keller, il s'agit aussi de savoir à qui l'on parle : « Aujourd'hui, ce sont les clients qui me donnent leur avis. » Hors du commentariat de la presse et des réseaux, le vêtement se juge ici à l'usage, dans la rue, sur des corps du quotidien. Il ne s'agit pas tant du designer descendant de son piédestal pour gratifier la masse de son trait de génie, que d'un changement de référentiel. Une consultante spécialisée rapporte d'ailleurs que les groupes de fast-fashion ont désormais les moyens de s'offrir ces créateurs, qui viennent aussi y chercher une stabilité professionnelle, un meilleur équilibre de vie au travail, voire une liberté créative renouvelée.
C'est dans ce contexte que la nomination de Galliano chez Zara prend toute sa mesure. Avec une première collection prévue en septembre 2026, le designer travaillera sur deux ans avec un mandat précis : « réinterpréter » les archives de la marque, « en les déconstruisant et les reconfigurant en de nouvelles expressions saisonnières », selon le communiqué officiel. La nomination s'inscrit dans la stratégie de montée en gamme portée par Marta Ortega Pérez, présidente d'Inditex et fille du fondateur Amancio Ortega. L'enjeu, pour celle dont la passion de la mode et l'amitié avec Galliano auraient aidé à boucler le deal, est désormais de distinguer Zara de l'ultra fast-fashion, à commencer par Shein. Les ventes de Zara n'ont progressé que de 1% en 2025.
La caution, pas l'aspiration
Mais réduire ce mouvement à une simple opération de montée en gamme serait passer à côté du signal. En intégrant Galliano sur deux ans pour revisiter ses propres archives, la marque l'enrôle comme un « plug-in » créatif, absorbant le récit du luxe pour légitimer et industrialiser sa montée en gamme.
Ce basculement arrive au moment où le consommateur, étranglé entre des prix du luxe devenus inabordables et un ultra-éphémère incarné par Shein et Temu, cherche une troisième voie. Pas du statut, pas de l'usage jetable, mais peut-être la preuve qu'un regard, une intention, se sont posés sur l'objet. Dans un marché saturé et illisible, la compétence humaine est devenue une caution, plus qu'une éventuelle « aspiration ».
Sabato De Sarno, qui a dû quitter la direction créative de Gucci en février 2025 après deux ans de mandat à peine, n'a atterri nulle part. Dans Vanity Fair Italia en mars 2026, il ne mâche pas ses mots : « Je pense vraiment que le prêt-à-porter est mort. » Et d'expliquer le mécanisme depuis l'intérieur : « Comment se rembourse le voyage en jet privé d'une star de Los Angeles venue voir un show ? Par le prix stratosphérique d'un t-shirt vendu en boutique. »
De Sarno, tout sourire sur la photo de l'interview, semble ne pas regretter d'en être sorti, de ce système qui a fini de se dévorer de l'intérieur, à force de course aux likes et au divertissement. Il plaide pour refonder un prêt-à-porter italien accessible, centré sur le vrai Made in Italy et l'artisanat, tout en s'accordant une pause créative. Mais que ce soit s'établir en mass market ou explorer d'autres territoires, les talents créatifs ont bel et bien changé de maison. Et ce n'est pas la seule chose qui soit partie. Le client semble, lui aussi, avoir déserté les lieux.



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