
Le point commun entre un drone FPV sur le front ukrainien et une Tesla sortant d'usine ? L'Electric Tech Stack – batteries lithium-ion, moteurs électriques, puces de calcul. Ce socle technologique s'impose aujourd'hui comme le noyau dur de toute production stratégique, du champ de bataille aux usines mondiales.
Des champs de bataille ukrainiens aux usines occidentales : dans un premier article, nous avons vu comment les drones transforment la physionomie de la guerre et servent de laboratoire d'innovation accéléré. Trois grandes leçons industrielles émergent de cette mutation – flexibilité, électrification, souveraineté – qui redéfinissent déjà la manière de produire.
Adaptation et vitesse d'exécution
En juin 2025, l'OTAN adoptait un « plan d'action pour une adoption rapide » des technologies, largement inspiré par le conflit ukrainien. Jean-Charles Ellermann-Kingombe, secrétaire général délégué au cyber et à la transformation numérique, soulignait alors la capacité de l'armée russe à réduire le cycle de développement de ses nouveaux produits à douze semaines, dans un contexte de renouvellement permanent des menaces. Vitale dans un contexte militaire, cette rapidité d'exécution fait écho aux grands enjeux du secteur industriel civil. Dans un monde contemporain marqué par la polycrise – économique, écologique, sociale et politique – et défini par l'incertitude, la capacité d'adaptation s'impose en effet comme un facteur de succès déterminant pour les acteurs industriels.
À l'image de l'hypervariété de la production ukrainienne de drones, qui s'étend du FPV à moins de 1 000 dollars au drone longue portée, en passant par des engins terrestres à chenilles ou des drones maritimes, le futur des usines s'écrit dans la flexibilité. John Hart, directeur du Center for Advanced Production Technologies au MIT, explique que le monde industriel amorce une transition d'un « modèle rigide de grands volumes et de faible variété » vers un modèle « plus flexible, autour de scénarios grands volumes/grande variété et petits volumes/grande variété ». De la micro-usine à drones déployable sur le champ de bataille – testée actuellement par l'armée française – à l'usine Panasonic capable de produire plus de 500 produits différents par série, l'heure est à la souplesse.
De l'IA à l'Electric Tech Stack
La deuxième leçon industrielle portée par les grands conflits contemporains est liée à la transformation des chaînes de valeur. Elle tient dans une forme de convergence autour d'un noyau technologique incontournable et commun à de nombreuses industries : l'Electric Tech Stack. Imaginée par Sam D'Amico, fondateur d'Impulse Labs, l'expression désigne l'ensemble des composants indispensables à la fabrication des drones (et donc à la conduite d'une guerre), mais également des véhicules électriques, des robots industriels, voire des smartphones. Elle regroupe les batteries lithium-ion, les moteurs électriques et les aimants associés, l'électronique de puissance qui sert de système nerveux aux machines contemporaines et les puces capables de délivrer la puissance de calcul. Cette chaîne incontournable constitue aujourd'hui le lien entre la partie logicielle et le monde réel, « la fondation de toute machine destinée à façonner le futur », pour reprendre les termes enthousiastes de Ryan McEntush, investisseur chez Andreessen Horowitz.
Aujourd'hui, la Chine occupe une position dominante sur le sujet, qui s'incarne dans une entreprise comme BYD. Non content d'être le plus gros fabricant de voitures électriques du globe, le géant chinois fournit des batteries au monde entier, construit des bateaux, des trains, des bus et des équipements industriels. BYD équipe également la moitié des drones DJI, tout en maîtrisant l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement en terres rares et minerais stratégiques.
Impossible souveraineté ?
Cette domination chinoise sur des chaînes de valeur critiques pose la question de la souveraineté, aussi cruciale pour l'industrie militaire que stratégique pour le secteur civil. À l'échelle globale, l'heure est à la fragmentation et aux rhétoriques bellicistes. Depuis 2022, et l' « économie de guerre » promise par Emmanuel Macron, les États du monde entier ont multiplié les efforts pour relocaliser (ou du moins maîtriser) les technologies dites critiques. Lorsque la Pologne commande des chars d'assaut à la Corée du Sud, elle s'assure qu'ils soient bien construits sur son territoire. La France relocalise la production de poudre propulsive pour ses obus. Quant à la Chine et aux États-Unis, ils se livrent un duel commercial à coups de contrôle des exportations de terres rares, de biotechs ou de puces électroniques…
De fait, l'autonomie stratégique est aujourd'hui indissociable de la souveraineté industrielle et motive une politique volontariste de la part des États, qui cherchent à peser sur certains secteurs ou à créer des synergies entre les mondes civil et militaire. Le phénomène est particulièrement flagrant aux États-Unis, où le Pentagone a récemment pris une participation de 15 % dans l'exploitant de terres rares californien MP Materials et 10 % dans le fabricant de microprocesseurs Intel. À l'échelle globale, ce retour du capitalisme d'État, couplé à un fort interventionnisme, brouille les règles du jeu industriel : en 2023, 30 % des revenus du secteur des batteries provenaient de subventions étatiques… Même lorsque ce n'est pas la guerre elle-même qui façonne l'innovation industrielle, le spectre des guerres à venir semble imposer sa loi…






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