ue racine d'arbre sur un mur en brique

Climat, matières premières, numérique... Les grands chantiers du BTP

© nymphoenix via Getty Image

Outre la flambée du prix des matières premières issue de la crise sanitaire et de la guerre en Ukraine, un autre défi attend le BTP : celui de s'adapter aux innovations qui reprogramment la façon de construire.

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2022, 20 secteurs-clés de l'économie décryptés


Pilier de l'économie française, le BTP a été lourdement impacté par la crise sanitaire. La mise à l'arrêt des chantiers, le gel des commandes et les retards de livraison ont précipité le secteur dans le rouge, avant que celui-ci ne renoue avec la croissance dès la levée des restrictions. Ce redressement spectaculaire est la preuve de la bonne santé des acteurs du bâtiment. Cependant, ceux-ci doivent aujourd'hui répondre aux enjeux de l'époque, car construire comme avant la pandémie semble de plus en plus compliqué.

Actuellement, le dérèglement climatique, la nécessité de produire davantage de nouveaux logements et la digitalisation des villes imposent de nouvelles règles, en France comme ailleurs dans le monde. Comment ces mutations transforment-elles le BTP ?

L'ère du bâtiment résilient

Selon l'étude Boosting building renovation réalisée par le Parlement européen en 2016, un bâtiment construit selon les normes en vigueur au XXe siècle a une durée de vie qui oscille entre 70 et 100 ans. Passé ce délai, sa structure, qu'elle soit en béton, en acier ou en brique, commence naturellement à se dégrader, avec le risque qu'il ne devienne inhabitable. Ces chiffres étaient valables il y a cinq ans, mais ne le sont plus maintenant.

En effet, l'impact du réchauffement climatique sur le bâti commence à se faire sentir, et est appelé à prendre de l'ampleur. En se creusant toujours davantage, les écarts thermiques promettent de fragiliser les matériaux de construction et les structures porteuses bien plus rapidement que par le passé. De même, les inondations, les tempêtes, les incendies, voire les séismes, en se répétant plus souvent et avec plus d'intensité, constituent désormais un danger pour toutes les constructions, même celles qui sont situées dans des zones à faible risque.

Dès lors, pour les architectes, le défi consiste à prendre en compte le dérèglement climatique dans chacun de leurs process. Cette nouvelle donne impose de considérer l'ensemble des facteurs naturels susceptibles de peser sur un bâtiment, afin d'en garantir le fonctionnement en toutes circonstances. Elle fait naître de nombreuses transformations dans la façon de bâtir : pose de panneaux isolants sur les façades, surélévation des fondations et matériaux étanches pour résister aux inondations, énergies renouvelables et générateurs d'électricité pour parer aux coupures de courant, recyclage de l'eau pour remédier aux ruptures d'approvisionnement, îlots de fraîcheur pour rendre les canicules plus supportables… Actuellement, un nombre croissant de projets s'orientent dans cette direction.

Lancés en 2020 par la Mission risques naturels, une association qui regroupe les principaux acteurs de l'assurance, les Trophées du bâtiment résilient permettent d'identifier les innovations les plus prometteuses. À Mayotte, le collège de Bouéni a été conçu dans une approche multi-aléas qui prend en compte les risques d'inondations et les séismes. Des études en soufflerie ont permis d'optimiser les structures porteuses et le dimensionnement du bâtiment pour qu'il puisse résister aux ondes sismiques tandis que la gestion des eaux pluviales en surface évite l'obstruction des canalisations, même en cas de forte pluie.

Ce n'est pas le seul ouvrage notable. L'écocampus Provence, créé par le cabinet R+4 Architectes et certifié Bâtiments durables méditerranéens (BDM), a été pensé pour résister aux tremblements de terre et à la canicule, grâce à une structure en acier à la fois légère et robuste qui est capable d'absorber les chocs sans se déformer, et à un système « bioclimatique » de production et de distribution d'énergie qui permet de réguler naturellement la température du bâtiment. Autre innovation, l'immeuble de bureaux Batiflo, conçu par l'architecte Frédéric de Chérancé, est une construction amphibie qui repose sur un socle flottant pour protéger ses occupants des inondations et des risques sismiques.

La résilience passe aussi par une végétalisation accrue. À Paris, la Villa M., conçue par les architectes franco-brésiliens Olivier Raffaëlli et Guillaume Sibaud, coche toutes les cases de l'adaptabilité climatique, avec une conception low-tech, des poutres extérieures végétalisées, des façades et des terrasses constituées de plantes sélectionnées pour s’adapter au milieu parisien qui évoluent au rythme des saisons pour rendre le bâtiment vivant.

Le principe de résilience est appelé à structurer le marché du BTP, car plus les effets du réchauffement climatique s'aggravent, plus les bâtiments devront être en mesure d'y faire face. Pour autant, ce n'est pas la seule évolution à faire bouger les lignes du secteur.

Le boom du modulaire

Partout dans le monde, les coûts de la construction ont explosé depuis les années 2000. En France, la hausse atteint 60 % par rapport à la décennie précédente, selon l'étude L'industrialisation de la construction rédigée début 2021 par le cabinet Real Estech. Et ce n'est guère mieux dans les autres pays. En cause, la multiplication des normes, ou encore le prix plus élevé du transport des matières premières… Pour ne rien arranger, les différents confinements ont fortement ralenti la production de logements neufs en 2020. Sur le marché français, le déficit est de 73 500 unités par rapport à 2019, avec un manque à gagner pour l'ensemble des acteurs. Incontestablement, le BTP a besoin de prendre un nouveau souffle.

Pour répondre à ces problèmes conjoncturels, la construction modulaire a le vent en poupe. En 2019, une étude du cabinet McKinsey anticipait le fait que ce marché pourrait atteindre 130 milliards de dollars en Europe et aux États-Unis d’ici 2030. Ces prévisions sont actuellement revues à la hausse, car cette technique innovante connaît une croissance annuelle à deux chiffres partout dans le monde. Concrètement, il s'agit de fabriquer en usine les différents éléments d'une habitation pour les assembler ensuite directement sur site, en raccordant simplement entre eux les différents modules.

Singapour a été la première grande métropole à imposer, en 2019, le modulaire pour ses nouvelles constructions, à hauteur de 65 %, et entend passer à 70 % d'ici 2025. La Chine est en train de suivre le même chemin avec 25 % de hors site d'ici 2030. En Angleterre, aux États-Unis, en Allemagne, au Japon et en France, cette nouvelle façon de bâtir est aussi en train d'accélérer. Et les projets deviennent de plus en plus ambitieux.

En 2020, toujours à Singapour, Bouygues Construction, en association avec Dragages Singapore, a assemblé le complexe Clement Canopy, deux tours modulaires mesurant chacune 140 mètres de haut. La même année, à Croydon, au Royaume-Uni, deux tours de 546 appartements, composées de 1 526 modules, ont été assemblées avec un délai de livraison deux fois plus rapide et une empreinte carbone en baisse grâce à l'absence de chantier.

Moins coûteuse, plus rapide, plus responsable, l'industrialisation pourrait répondre à la pénurie chronique de logements en « taylorisant » la fabrication de nouvelles habitations, faisant ainsi baisser les prix du marché. Le modulaire coche toutes les cases pour redynamiser le BTP. Cependant, une autre évolution promet, elle aussi, de changer les règles de la construction.

Virage numérique

Le déploiement rapide de la 5G est en train d'accélérer l'avènement des smart cities. Avec ce nouveau réseau mobile, caractérisé par un débit très puissant et par une latence quasiment inexistante, la digitalisation de la ville semble désormais inévitable, et elle est d'ailleurs largement amorcée. Selon l'étude 5G in context, réalisée par le cabinet GSMA Intelligence au second trimestre 2021, 113 réseaux 5G sont déjà en service dans 48 grandes métropoles, principalement en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. À la clé, un nombre toujours plus important de capteurs et d'objets connectés présents dans l'espace urbain.

Cette transformation numérique de la ville modifie, elle aussi, la façon de construire en favorisant l'essor des smart buildings, ces bâtiments intelligents qui carburent aux données. Selon une étude réalisée par Qualcomm Technologies, ce marché pourrait peser 128 milliards de dollars à l'échelle mondiale en 2027, en bénéficiant d'une croissance de 12 % par an.

Toujours plus de données, toujours plus d'algorithmes, toujours plus de capteurs, telle est la doctrine de la smart city. À mesure que le numérique progressera en ville, le bâti et la data deviendront indissociables, car ils feront partie d'un même écosystème dématérialisé. Pourtant, en se digitalisant, le bâtiment a toutes les chances de prendre une trajectoire énergivore en totale contradiction avec les principes de résilience et d'écoresponsabilité, en émettant toujours plus de pollution numérique, et aggravant ainsi le réchauffement climatique.

Alors que le secteur du BTP cherche à innover pour devenir plus efficace et moins impactant, les principaux acteurs pourraient, dans un avenir proche, devoir choisir entre digital et résilience car ces deux chemins apparaissent de moins en moins compatibles.

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