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Les big questions de la Big Data

Le 6 mai 2015

Dans son troisième ouvrage, Gilles Babinet met en perspective les opportunités et les questions que soulèvent les Big Data. Interview sur quelques sujets d'actualité.

Entre optimisme et pessimisme, Gilles Babinet oscille. Et à ceux qui voudraient savoir si les Big Data sont une bonne chose pour l’humanité, autant le dire franchement : ils resteront sur leur faim. Ici, Gilles Babinet rend hommage à la complexité de son sujet. Certes, il nous présente les vertigineux progrès que l’usage du Big Data apporte. Mais que ce soit dans le domaine de la santé, de celui de la gestion des ressources agricoles, du marketing… il n’élude pas les questions éthiques, écologiques ou économiques qu’elles ne manqueront pas de poser. Une lecture très recommandable pour qui veut faire le point sur l’état de l’art en matière de data, et tracer quelques belles lignes de réflexion sur le monde qu’elles dessinent.

 

Vous avez écrit ce troisième ouvrage à la suite de propos que vous aviez tenu sur la CNIL. Pensez-vous toujours que « La Commission nationale de l’informatique et des libertés » soit un « ennemi de la Nation » ?
Gilles Babinet : La CNIL remplit très bien son rôle mais le rôle qui lui a été dévolu ne correspond sans doute plus à l’esprit du temps. L’encadrement de la protection de nos données personnelles devrait probablement a minima faire l’objet d’un débat au Parlement et plus probablement au sein de la société civile elle-même.
 
Mais les citoyens sont-ils en capacité de s’emparer de ces enjeux ?
G. B. : En effet, il existe un problème structurel de compétences. Tout le monde crie à la protection des données, mais nous passons notre temps à surfer sur les réseaux sociaux… Aux Etats-Unis, il y a des associations de consommateurs qui arrivent à créer du droit contractuel de manière très efficace sur ces sujets. En France, nous avons un vide sur ce registre, vide souvent préempté par la CNIL d’ailleurs ; c’est donc un moindre mal.
 
Que pensez-vous du niveau de maturité de nos entreprises face aux opportunités comme aux menaces du numérique ?
G. B. : Les grandes entreprises pensent évoluer dans un environnement connu. Elles croient aujourd’hui qu’elles ont survécu à une période d’instabilité mais que les choses vont rentrer dans l’ordre. Mais il y aura d’autres chocs qui seront importants et qui vont être réguliers. Uber, Airbnb et consorts ne sont que les emblèmes d’une première vague d’innovations. Les entreprises sont-elles préparées pour affronter les suivantes ? Ce n’est pas certain. Il y aura des gagnants mais aussi des perdants. La question est de savoir si ces organisations sont capables de changer de modèle anthropologique : soit passer d’un modèle d’innovation incrémentale à un modèle d’innovation de rupture ; et je n’ai pas la réponse. Globalement, nous pensons trop souvent que nous sommes en plein dans la révolution digitale. Or tout laisse à penser qu’elle ne commence qu’à peine. Si le marqueur des révolutions est le Droit, nous sommes probablement en l’an 1. Songeons-y : la première révolution industrielle a engendré le code civil, la seconde les droits sociaux. Des phénomènes sont corrélés à une ou deux années près avec les années où l’on considère que ces révolutions ont émergé. A cet égard, il est intéressant de noter que 2015 devrait être l’année où un texte très structurant sur la régulation de la data pourrait être voté au Parlement Européen… Cela fera-t-il de 2015 l’année marquant le début de la révolution digitale ? Peut-être.
 
La loi sur le renseignement fait débat. Quelle est votre analyse de ce texte ?
G. B. : En ce qui concerne la loi sur le Renseignement, cela procède d’un complexe face à la surveillance de masse mise en place aux Etats-Unis. Or ce système qui – rappelons-le - leur a coûté 47 milliards ne marche pas bien ; c’est clairement ce qui ressort des auditions du général Alexander, telles que je les évoque dans mon livre d’ailleurs. Cependant, je suis assez fataliste. Je pense que nos sociétés vont massivement espionner leurs citoyens tout simplement parce que c’est possible de le faire. On n’empêchera pas cela. Donc, il faut surtout penser aux contrepouvoirs et renforcer considérablement celui de la justice qui doit être sur ces questions important et systématique. Certains députés disent ne pas avoir confiance dans la Chancellerie parce qu’elle a son propre agenda et que ses décisions en dépendent. Ce n’est pas rassurant… Certains déclarent faire plus confiance aux “services”. Quoiqu’il en soit, nous ne sommes pas une société très éclairée : nous sommes incapables de débattre sur ces sujets. Au début, le texte était vraiment dangereux, et certaines concessions ont évité l’inacceptable.

En ce qui concerne le règlement Européen, certaines notions continuent à me gêner comme celle dites « des destinations » qui n’autorisent à conserver les données que dans le cadre de certains usages prédéfinis. C’est un gros enjeu qui risque de bloquer pas mal de choses. Par exemple, si Facebook utilisait nos données pour proposer des usages autour de la santé, cela serait complètement en violation de ce texte. Cependant, tout le monde [les consommateurs NDLR] l’accepterait parce que le service serait sans doute très pratique. Cet aspect du texte risque de brider un certain nombre d’innovations.
 
Les textes de loi concernant les données ne sont pas faits en concertation avec le milieu des entrepreneurs. Le regrettez-vous ?
G. B. : Les Américains sont forts parce qu’il y a une grande perméabilité entre l’Etat fédéral et le milieu de la recherche qui est lui-même très connecté au milieu entrepreneurial. Et quand ils veulent réguler, ils se tournent d’abord vers eux. Cela leur évite beaucoup d’erreurs. On n’a pas cette porosité. Nous avons peu de chaires de qualité en connexion avec le monde entrepreneurial, et de toute façon, le législateur ne les consulte pas. Donc, on met en place des choses hors sol. C’est un point important.
 
La France est-elle armée pour prendre en marche la révolution des Data ? Sur ce point, vous vous déclareriez plutôt optimiste ou plutôt pessimiste ?
G. B. : On a fait des bêtises monumentales notamment en désamorçant le financement de l’innovation. Aujourd’hui, on est à  1/48 du financement de l’innovation américaine alors qu’on est à 1/6 de leur PIB. Mais, il faut se souvenir qu’en 1870, la France a payé une année et demi de PIB pour se séparer des prussiens et après 15 ans de crises à répétition, est revenue sur le devant de la scène…  En juin 40, le pays avait perdu 60% de ses moyens de production et rebondissait remarquablement dès 48… Oui, je crois en la capacité de la France à rebondir.

 

Gilles Babinet. Big Data, penser l’homme et le monde autrement. Le Passeur Editeur. 2015.

A commander ici.

 

 

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