Futur de l'assurance

Assurance du futur, et futur de l’assurance

Par nature, le secteur de l’assurance cultive des liens étroits avec le monde de l’innovation. Qu’il s’agisse de l’industrie de l’espace, des entreprises de bâtiment de grande hauteur, de la santé ou des nouvelles technologies, ces experts ont vocation à entrer dans le détail de risques spécifiques pas toujours très connus ni forcément normalisés.

On se souvient des déboires des compagnies d’assurance engagées sur le risque du Titanic, réputé insubmersible et pourtant coulé en avril 1912. Pas de chance, car sur le papier, l’équation était la bonne et la navigation loin d’être un domaine étranger aux professionnels de l’assurance. C’est d’ailleurs autour du développement des expéditions maritimes que l’activité a lentement pris son essor à la fin du XVᵉ siècle pour s’imposer définitivement dans la deuxième moitié du XVIIᵉ siècle. Depuis, l’assurance a épousé le progrès et l’économie, les deux allant souvent de pair dans un chassé-croisé toujours complexe, et par définition disruptif. Pensons, par exemple, à l’assurance automobile. Elle est aujourd’hui tout à fait standard avec son système de primes et de franchise bien compris des usagers.

Sauf qu’il suffit d’un changement technologique, l’introduction progressive d’une électronique embarquée jusqu’à la promesse d’une voiture autonome, pour que ce paradigme se transforme. Il suffirait, en effet, que le véhicule soit totalement intelligent pour que la responsabilité de son conducteur en cas d’accident soit objectivement minorée, voire effacée. Comme on le sait, le battement d’une aile de papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas, et le jour où toutes les voitures seront « évoluées », le contrat d’assurance tel qu’on le connaît aujourd’hui n’aurait donc plus aucune raison de couvrir les risques de celui qui pilote, mais plutôt de celui qui garantit le fonctionnement du logiciel embarqué et aussi, peut-être, celui qui organise les données relatives à la circulation « intelligente » (en charge de répertorier les zones de risques d’accidents) afin que celles-ci soient intégrées dans ces mêmes logiciels, en temps réel.

Assurances multifaces

Les nombreuses facettes de l’assurabilité obligent bien souvent à des raisonnements prospectifs, ce qui explique sans doute pourquoi les professionnels sont en première ligne dès que l’innovation technologique pointe le bout de son nez, pour le meilleur et pour le pire. En juillet 2019, le journal Les Échos rapportait ainsi une affaire sensible touchant à la stabilité du Millennium Tower, le quatrième plus haut gratte-ciel de la ville de San Francisco. Une magnifique tour qui compte 58 étages et offre une vue panoramique sur la baie. Son seul souci, c’est qu’elle se tasse de quelques centimètres chaque année, s’inclinant dangereusement au fil du temps. Avant d’y remédier et d’ouvrir son carnet de chèques, il a fallu lancer la chasse aux responsables. Qui sont-ils ? Les promoteurs immobiliers ? Les services techniques de la Ville qui ont permis d’ancrer le bâtiment de 80 pieds dans du sable compacté au lieu de le construire à 200 pieds du substrat rocheux ? Ou encore, est-ce la faute de ceux qui ont autorisé l’édification d’un centre de transports en commun à proximité et qui aurait – lit-on dans certains rapports d’experts – déstabilisé les fondations ?

Pour déterminer les responsabilités, les assureurs des uns et des autres ont fait appel à TRE Altamira, une société toulousaine qui dispose de technologies capables d'identifier au millimètre près des mouvements différentiels, des phénomènes de tassement ou de soulèvement et de visualiser les impacts des travaux de génie civil. Un précieux coup de main qui a permis d’y voir plus clair et, au passage, d’attirer l’attention de la Société du Grand Paris, qui a requis les services du toulousain afin de surveiller ses opérations en France. On est jamais trop prudent…

Les nouvelles technologies intéressent donc toujours les assureurs, soit parce que celles-ci aident à déterminer les causes d’un sinistre, soit parce qu’elles aident à comprendre – plus vite et avec des investissements plus modestes – quantité de risques à venir. On l’a vu pour la circulation automobile, l’activité des logiciels embarqués dans les satellites de surveillance permet de connaître et de classifier des styles de conduite, d'identifier les comportements anormaux, ou de localiser rapidement un accident. Le monde de l’assurance est donc naturellement porté vers les technologies spatiales, particulièrement ce que l’on appelle l’économie en orbite basse (dite LEO pour Low Earth Orbit). Moins pour assurer les futurs touristes de l’espace (quoique, le risque estimé à 1 % mérite que l’on s’y arrête) que les grands acteurs du secteur. Ces derniers sont, en effet, confrontés à une croissance considérable et à un « trafic » de plus en plus dense nécessitant une « cartographie spatiale » (Space Situational Awareness ou SSA) précise et fiable.

Assurer, non sans données

Risque d’accident, mais également risque environnemental… L’enjeu ici est de disposer de données exhaustives, à la fois certifiées, sûres et suffisamment critiques, pour assurer le risque des acteurs du spatial tout en faisant évoluer ses propres outils d’analyse. Comme le rappelle Bertrand Labilloy, directeur général de la Caisse centrale de réassurance, « l'augmentation du nombre de satellites en orbite, l'amélioration de leur précision, la flexibilité des survols sont autant d'outils d’un meilleur diagnostic ex-ante et ex-post des sinistres » . L'imagerie radar, optique ou encore la chimie atmosphérique sont déjà très utiles pour la prévention des catastrophes liées au dérèglement climatique.

En France, elles ont peu à peu aidé à resserrer les mailles du risque et à aboutir à la création d’un régime mixte, public-privé, de catastrophe naturelle qui permet de collecter sur tous les contrats les petites sommes qui serviront à indemniser des assurés ayant perdu leur voiture dans une inondation ou des agriculteurs victimes de la sécheresse. Ces risques, on le sait, sont devenus sociétaux et relèvent bien d’une logique de solidarité, pour le coup écologique. Encore faut-il faire passer la pilule de la hausse des coûts des cotisations ou plus insidieux, convaincre ses partenaires publics qu’une baisse des dommages à un instant T ne justifie pas forcément une baisse automatique des tarifs d’assurances. C’est toute la difficulté de la discussion entre l’État et les assureurs, les mutuelles tout particulièrement qui ne rémunèrent pas d’actionnariat et qui constituent des réserves en prévision de « pics » de la même façon qu’un syndic de copropriété.

Directeur général du groupe Aéma, Adrien Couret voit dans ce régime de catastrophe naturelle un modèle déclinable à l’ensemble des nouveaux risques du XXIᵉ siècle, notamment le cyber-terrorisme, et la question de la dépendance. Au sujet du dérèglement climatique, on constate déjà une première convergence des acteurs économiques, comme en témoigne la flopée de jeunes pousses spécialisées dans la collecte de données permettant de mieux analyser les modalités des risques environnementaux. Ainsi, les Français de Descartes Underwriting travaillent avec la NASA ou encore l’Agence spatiale européenne et peuvent déterminer la taille, la vitesse et la fréquence des grêlons pouvant s’abattre sur un territoire en particulier. Toujours en France, TeleScop, une startup montpelliéraine officiant dans le domaine de la télédétection spatiale se lance, aussi, dans ce qu’il faut dorénavant appeler la prévention environnementale. Grâce à ces nouveaux outils et applications, on est en mesure de proposer des contrats d’assurance où sont préalablement définis des seuils de risques (par exemple des niveaux de pluviométrie ou de sécheresse) qui génèrent une couverture directement pilotée en ligne par une API. Le client est rassuré par la simplicité, l’universalité et l’automaticité tandis que l’assureur ne consacre quasiment plus de temps au règlement de l’opération. Soit l’équation idéale de la gestion du risque assurantiel.

Silver bullet

Pour autant, le chemin pour parvenir à une couverture solide est souvent long et tortueux. Le subtil équilibre entre les acteurs publics et les acteurs privés, la mobilisation des leaders d’opinion, le seuil d’acceptabilité de nouveaux coûts et la capacité des décideurs politiques a initié des changements qui constituent un ensemble bien difficile à manier. Exemple typique, ce que l’on appelle la « silver économie » , qui apparaît derrière le marché de la dépendance : la promesse de création de produits et services à destination des personnes âgées qui représentent aujourd’hui une population de 15 millions (30 millions en 2030), et qui pourraient générer dans les trois ans à venir un chiffre d’affaires de plus de 130 milliards d'euros. Une belle perspective de croissance qui est pourtant loin de faire des émules.

On assiste, certes, à quelques avancées sur la question du maintien à domicile dont on sait qu’il est souvent la meilleure façon de préserver la santé des personnes âgées. Un certain nombre d’outils sont en cours de développement afin d’assurer un monitoring du quotidien à partir de quelques critères bien identifiés : capteurs permettant de s’assurer que la personne est bien debout, en position verticale, et qui alertent le personnel médical si elle ne l’est plus ; fermeture automatique des portes en dehors des heures de visite du soignant ou de la famille puisque l’on sait aujourd’hui que la sortie improvisée – syndrome de fuite – met clairement en danger les personnes sujettes à des troubles neurologiques … Toutes ces applications sont prometteuses, elles sont utiles aux personnes, aux soignants et aux finances publiques. Mais pour l’essentiel, elles restent en phase de test.

Les causes, forcément, sont multifactorielles : politiques, culturelles et bien sûr économiques. On peut admettre qu’un chiffre, un ensemble de data ne suffisent pas toujours à convaincre. On a pu s’en rendre compte en se penchant sur l’activité de certains réseaux sociaux qui n’hésitent pas à contester certains faits, donnés pour acquis. On peut aussi arguer que des chiffres, valables à un moment peuvent perdre de leur pertinence au fil du temps. C’est par exemple le cas pour les investissements dans la production d’éoliennes, bien peu rentables au moment de leur lancement, mais aujourd’hui super rentables, suite à la baisse de 50 à 65 % du prix du solaire et de l’éolien depuis 2015. Pour autant, le problème crucial est quand même de savoir si oui ou non on dispose de données qui permettent de comprendre et d’améliorer des situations particulières.

Réduire c'est bien, prévenir c'est mieux

Le domaine de la santé, au sens large, offre ainsi une étonnante perspective à ceux et celles qui voudraient prévoir des risques en fonction de comportements, de génétique, d’environnement… Y aurait-il un moyen, avec ce que l’on appelle les politiques de prévention, de réduire significativement des risques et d’en paramétrer d’autres ? Alexandre Knight, le Chief Data Officer d'Aésio Mutuelle rappelle que la plupart des études confirment « l’importance de la prévention sur le curatif et le reste à charge (RAC) faible pour les adhérents / assurés. » On sait, par exemple, que 40 % des cancers sont « évitables » parce qu’ils reposent sur des risques eux-mêmes évitables : le tabac en première place (70 000 cancers par an), suivi de l’alcool (28 000), d’une alimentation déséquilibrée (18 000), du surpoids et de l’obésité (18 000). On pourrait dire que tout est simple ou même mieux, on pourrait imaginer que tout dépend de la bonne volonté des individus. Mais c’est un peu plus compliqué puisqu’il reste 60 % des cancers dont les causes sont très mal connues.

S’agit-il d’un pur effet de perturbateurs endocriniens ? C’est bien possible, mais encore faudrait-il savoir comment ceux-ci peuvent nuire à la santé. Ce qui, en l’état, semble bien difficile. Comme le rappelait le quotidien Le Monde, « les conséquences des pollutions diffuses sont souvent peu objectivables par l’approche épidémiologique : effets parfois importants à faibles doses d’exposition, effets différés d’expositions au cours de la vie fœtale, effet cocktail, absence de population témoin pour certains polluants trop distribués, etc. Il sera toujours très complexe de mettre un nombre de cancers en face de tel pesticide, de tel plastifiant, ou de tout autre contaminant à bas bruit de la chaîne alimentaire… » Une absence de data qui aboutit insidieusement à réduire la recherche sur le sujet et finalement à « minorer mécaniquement le rôle des dégradations environnementales au sens large dans l’augmentation des maladies chroniques – et à faire de l’environnement un impensé du nouveau plan cancer. » (Stéphane Foucart - « L’environnement est le grand impensé du plan cancer »).

Du point de vue de l’assureur, c’est-à-dire de celui qui cherche des éléments fiables et objectivables, on peut élargir le problème à l’ensemble de la prévention devenue une « grande cause nationale », mais qui reste souvent insaisissable en termes de données. En effet, si l’on connaît les principaux thèmes de la prévention (cancer du sein, cancer colorectal, obésité, etc.), on n’est pas forcement capable d’en extraire des informations qui pourraient bénéficier à la population. En matière de prévention, l’assureur est un peu dans la situation de quelqu’un qui emmène ses partenaires au restaurant, mais ne participe pas au repas et d’ailleurs, ne sait même pas ce qu’ils vont consommer. Son unique indice, ce sera l’addition… Comme le résume Erwann Bertheleme, directeur de l'innovation d'Aéma Groupe, « l'assureur est aujourd'hui au bout de la chaîne de valeur du soin, avec un rôle de "payeur aveugle". L'enjeu consiste à remonter la chaîne de valeur et d'accompagner au mieux l'adhérent dans son parcours de santé pour une meilleure efficacité médicale et un système global plus vertueux. »

Données oui, mais pas n'importe comment

Pour l’instant, l’idée la plus rationnelle serait d’analyser les ordonnances des patients à l’aide de logiciels qui les classent en fonction de leur thème et de leur longueur. Ou encore de piocher des données du côté des intermédiateurs en ligne qui offrent sans doute une belle image des « parcours de soins » des patients. Parcours de soins qu’une approche de prévention idéale devrait substituer aux consultations spécifiques qu’on connaît aujourd’hui et qui pourrait inciter (logiquement) à généraliser des paiements au forfait côté patient et non plus à l’acte, côté praticien. Mais c’est un autre débat, bien sensible comme chacun sait.

Quoi qu’il en soit, il faut que les choses bougent. « C’est là un des enjeux majeurs de transformation de notre modèle où les mutuelles ont un rôle clé en se basant sur un usage responsable des données en notre possession», souligne encore Alexandre Knight. Pour les assureurs, en effet, le risque serait de voir de nouveaux acteurs se saisir des questions de santé et de leur assurabilité sans pour autant en connaître le métier. Des intermédiateurs tels que Doctissimo pourraient en effet se trouver en position de traiter de la data de santé comme Amazon conseille aujourd’hui les annonceurs sur les comportements d’achat des consommateurs. Et ainsi de suite. Ces intermédiateurs collectent des données pour eux-mêmes, mais ont-ils vocation à les monétiser ?  

C’est aussi la question qui se pose pour Facebook. Championne de l’économie du réseau social, l’entreprise semble apparemment peu capable de lutter efficacement contre la désinformation et les violences sur internet, si l’on en croit les fameux « Facebook files » diffusés récemment par une lanceuse d’alerte, ex-ingénieure de la société fondée par Mark Zuckerberg. Laissons la conclusion à un éditorial inquiet du journal Le Monde, pourtant peu enclin à céder à des penchants alarmistes. « En démultipliant les interactions entre utilisateurs afin de générer un maximum de recettes publicitaires, en mêlant personnalisation des contenus et amplification algorithmique, la firme a provoqué des effets indésirables qu’elle ne contrôle pas, montrant qu’elle n’est clairement plus en mesure de faire face à ses responsabilités qui vont au-delà d’un simple hébergeur de contenu. » Il semble que Facebook a autant besoin de bons avocats que d’une bonne assurance.


Cet article est issu de « L'Amour du Risque », un dossier complet réalisé par L'ADN en collaboration avec le groupe Aéma. Pour accéder aux autres contenus qui le composent, c'est par ici !

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