Thibault Kuhlmann, Directeur général chez Universal Music Group

Thibault Kuhlmann est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
T.K. : Ma vie a toujours été guidée par la passion. Il m’est très difficile d’exercer une activité qui ne me passionne pas. La culture et en particulier la musique étant ma passion numéro 1 depuis ma jeune adolescence, j’en ai naturellement fait mon métier il y a plus de 20 ans. Mon odyssée au sein du monde de la musique m’a permis d’en explorer de multiples facettes. Repérer, accompagner et promouvoir des artistes comme le groupe C2C (double disque de platine, 4 Victoires de la Musique, etc.) par exemple. Editorialiser des catalogues de musique pour les faire exister auprès des nouvelles générations. Connecter les artistes et leur musique avec d’autres écosystèmes comme celui de la mode, du sport, du cinéma, qui est le purpose du studio créatif A&R Studios que je dirige aujourd’hui chez Universal Music France. Tous ces projets ont avant tout été motivés par la passion.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
T.K. : Rester « relevant » face au changement, aux transitions. Qu’elles soient générationnelles, technologiques ou sociales. Lorsque j’étais plus jeune la phrase « Je ne comprends pas » ou « Je n’aime pas ce qu’écoute, ce que regarde, ce que fait la jeunesse » me hantait.
Je me suis fait la promesse de me challenger en permanence afin de rester ouvert, de comprendre et surtout d’embrasser la nouveauté. J’ai compris que je ne serais plus pertinent dans ce que je fais, le jour où je me sentirais trop en décalage avec elle. C’est pour cela que j’aime travailler au contact des nouvelles générations. Je m’engage également d’influer sur elles en leur partageant le meilleur du passé. Car l’époque actuelle nous enseigne que la jeunesse reste très ouverte à la découverte. Un peu à l’image d’un sample, il suffit de bien le choisir, de bien le revisiter et de le recontextualiser pour lui donner une seconde vie. Je crois que c’est cette motivation qui m’anime aujourd’hui. Concilier le meilleur du passé avec le meilleur d’aujourd’hui pour créer quelque chose de totalement nouveau.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
T.K. : Lorsque j’ai commencé ma carrière dans la musique quelqu’un m’a confié une clé qui m’accompagne encore aujourd’hui.
Dans une carrière on va possiblement travailler sur 4 types de projets :
1. Celui pour lequel on a moins d’affect et qui ne fonctionnera pas : le type de projet que l’on cherche généralement à éviter.
2. Celui pour lequel on a moins d’affect mais qui va fonctionner : celui-ci est riche d’enseignements.
3. Celui pour lequel on a un fort affect mais qui ne fonctionnera pas : celui-ci peut parfois nous mettre fortement en péril.
4. Celui pour lequel on a un fort affect et qui va fonctionner : c’est celui après lequel nous courons tous durant notre carrière entière.
J’ai eu la malchance mais surtout aussi la chance de tous les vivre et cela m’a énormément enrichi.
Hormis cet enseignement qui m’est resté en tête il s’agit surtout de rencontres. Qu’il s’agisse de collaboratrices(eurs) talentueux ou des artistes, ce sont avant tout les moments vécus avec ces derniers qui marquent.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
T.K. : Il y en a tant mais s’il ne fallait en retenir qu’un par catégorie je dirais :
Musique :
Labcabincalifornia de The Pharcyde. Un album de hip-hop conscient datant de 1995, empreint de jazz et de soul produit par le regretté Jay Dee. Le clip du morceau « Drop » réalisé par Spike Jonze est un masterpiece !
Film :
Kids de Larry Clark. Son premier film très controversé mais extrêmement puissant qui nous plonge dans la jeunesse skateuse du New York du milieu des années 90. Une œuvre très marquante tant sur le fond que sur la forme, au sein de laquelle de nombreux talents ont fait leurs premiers pas : Chloë Sevigny, Harmony Korine, etc.
Livre :
Electrochoc de Laurent Garnier, coécrit avec David Brun-Lambert. Un livre qui va bien au-delà de l’histoire de Laurent Garnier : il raconte notamment l’arrivée de la techno en France, la connection avec ses protagonistes à l’étranger... Un livre bourré d’anecdotes géniales et remarquablement bien écrit.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
T.K. : La digitalisation de la production, de la promotion et de la consommation de la musique a évidemment tout changé. À tous les niveaux. J’ai beaucoup appris en vivant cette révolution à la fois en tant que spectateur mais surtout en tant qu’acteur. Et ce en avant-première. Avant que cette révolution ne touche aussi la quasi-totalité des autres secteurs. La musique a toujours été un excellent observatoire des changements que vit notre société. Qu’ils soient culturels, technologiques ou économiques. C’est souvent par la musique que tout commence. Les premiers réseaux sociaux par exemple ont quasi été inventés pour la musique. C’est notamment le cas de MySpace mais aussi de Musical.ly devenu plus tard TikTok.
Naturellement, s’agissant de la suite, celle-ci rive nos yeux vers l’IA déjà bien installée. Même si celle-ci est parmi nous depuis bien plus longtemps qu’on ne le croit. C’est simplement l’appellation et l’accélération de son développement qui en fait un sujet suscitant de nombreuses interrogations.
Mais l’expérience m’a appris qu’il ne faut pas redouter mais embrasser le changement tout en restant attentif à sa pertinence, à son utilité et à sa légalité.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?
T.K. : Rencontrer Dr Dre lors d’une réunion de travail à Paris, vivre le reveal de « Get Lucky » à Coachella aux côtés des Daft Punk et Pharrell Williams incognitos dans la foulée, mixer en back to back improvisé avec DJ Mehdi, remporter 4 Victoires de la musique avec C2C, co composer et co produire l’album de mon groupe Grand Turn en collaborant notamment avec Matthieu Chedid, Eric Serra, etc. ou encore lancer les pizzas Delamama avec Mister V ne sont que quelques-uns des moments que je n’aurai même pas osé rêver de vivre lorsque j’étais adolescent. Tout ce passé et surtout les projets à venir me motivent chaque jour un peu plus. Mon objectif est d'emmagasiner un maximum de souvenirs que je pourrai partager et me repasser tel un film d’aventure lorsque viendront mes vieux jours.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
T.K. : J’explore, j’observe, j’écoute, j’échange, j’analyse… Dans la vraie vie, à travers les médias et via le monde qui m’entoure.
Mon téléphone est rempli de screenshots d’informations qui m’interpellent, de visuels qui me plaisent, de tout un tas de choses que je me « garde sous le coude » à toutes fins utiles. C’est d’ailleurs cette fonction d’exploration et d’archivage qui constitue l’une des seules raisons valables pour lesquelles je reste encore sur les réseaux sociaux aujourd’hui.
Avec tout cela en tête, je fonctionne un peu comme ce sampler que j’évoquais précédemment. Je mixe de façon plus ou moins abstraite l’ensemble des informations qui m’inspirent pour composer quelque chose qui n’existait pas auparavant.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
T.K. : En premier lieu ma famille et mes ami(e)s proches qui me ramènent toujours à l’essentiel de la vie et à son sens profond. Ce sont eux qui m’inspirent le plus. Évidemment, il y a aussi mes collaboratrices et collaborateurs qui stimulent énormément mon intellect.
Sinon, sans doute quelques personnalités issues du monde de la musique. Rick Rubin et sa vision de la créativité me fascinent.
Et peut-être aussi le mental de certains sportifs issus de disciplines de niche comme le skateboard ou le surf. Aussi particulier que cela puisse paraître, je suis totalement captivé par leur capacité à surmonter la difficulté et à persévérer dans leur quête de perfection malgré la douleur, malgré les sacrifices, malgré la peur. Et pour une satisfaction purement personnelle… C’est une démarche très pure, très authentique.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
T.K. : L’ADN est une véritable source d’inspiration pour moi. La qualité et la pertinence du travail qu’il publie sont du plus haut niveau. L’étendue des sujets explorés permet d’avoir une vision plus claire du monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui mais surtout de celui dans lequel nous évoluerons demain. Faire partie du Shift est un grand privilège pour moi car il s’agit d’une place interactive aux premières loges de cet observatoire qu’il a bâti. La multitude des thématiques abordées au cours des nombreuses conférences ainsi que la diversité des interlocuteurs que l’on y rencontre sont extrêmement enrichissantes et utiles dans mon quotidien.
Le livre des Tendances trône année après année comme une véritable bible dans mon bureau.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
T.K. : Aujourd’hui, je désire consacrer le maximum de mon temps, de mes idées et de mon énergie à la création culturelle. Donner une dimension artistique à l’ensemble du travail créatif sur lequel je suis amené à travailler. Je lisais récemment que les humains, les courants politiques, les religions ont tous une durée limitée dans le temps si on dézoome l’histoire de la terre, de l’univers. Mais l’art lui, survit. Quelle que soit sa date de création, quels que soient les nouveaux supports qui permettront de le créer ou de le diffuser.
J’aime cette idée d’éternité qui accompagne l’art. C’est pour cette raison qu’élever la création au rang d’art est un souhait qui devient de plus en plus essentiel dans mon existence.
L’autre moteur est celui de la transmission. Partager le vécu, l’expérience. En faire bénéficier des nouvelles générations. Aider comme on m’a aidé.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
T.K. : Que danse une armée de coeurs vaillants sans complaisance avec la désillusion.
Vivez des expériences imaginées par L’ADN, et construisez votre réseau d’acteurs du changement.
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