Sébastien Bordeau, Cofondateur de LABS214

Sébastien Bordeau est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
S.B. : S'il fallait trouver un fil rouge à mon parcours, ce serait peut-être celui-ci : garder les chakras bien ouverts et ne jamais laisser un plan devenir une prison. Professionnellement, je n'ai pas vraiment suivi le plan. Sans doute parce que je suis très (trop) curieux et que j'ai toujours eu du mal avec les cases. Mon parcours s'est construit au fil des rencontres, des opportunités, des détours, de mes envies. J'aime voir ce qu'une idée, un projet ou même une personne pourrait devenir si l’on sort du cadre et qu'on imagine de nouveaux possibles et c’est aussi probablement pour ça que j’ai co-fondé LABS 214 il y a 10 ans. Et puis il y a ma vie personnelle. Je suis père de 2 garçons. Mon fils aîné est né avec une maladie rare et avec lui, j'ai compris que les plans pouvaient disparaître du jour au lendemain, que rien n'est jamais acquis et qu’il n'y a pas de mode d'emploi pour apprendre à s’adapter. Finalement, ce qui relie mes vies professionnelle et personnelle, c’est peut-être cette envie de ne jamais considérer une situation comme figée pour rester ouvert, chercher ce qui peut encore devenir possible et essayer d’en faire quelque chose de vivant.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
S.B. : Les utopies réalisables. Des projets assez désirables pour donner envie d'y croire, mais assez solides pour exister vraiment. En ce moment, j'ai aussi une envie qui me trotte dans la tête : ouvrir un lieu. Un endroit où l'on pourrait travailler, apprendre, se rencontrer, souffler et imaginer d'autres façons de faire. Il existe déjà assez précisément dans ma tête. Il lui manque surtout des murs.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
S.B. : Je l’ai dit plus haut, mon fils aîné est né avec une maladie rare. Quand ça arrive, on entre très vite dans un monde fait d’opérations, de protocoles et de rendez-vous. On apprend le quoi, le quand, le comment, mais personne ne vous explique vraiment ce qui vous fera tenir. Avec mon fils, j’ai compris que l’on ne maîtrise pas grand-chose et que prendre soin ce n’est pas seulement protéger. Il faut parfois se battre contre un système qui n’avait pas prévu votre enfant, chercher des solutions, insister, inventer, recommencer. Dans cette histoire, il y a eu une autre rencontre décisive avec le professeur Emmanuel Jacquemin, à l’hôpital Bicêtre. Ce qui m’a marqué chez lui, ce n’est pas seulement le médecin. C’est son refus d’accepter qu’il n’existe aucun traitement. Il a constitué une équipe de recherche, noué un partenariat avec un laboratoire et contribué à développer un médicament pour une maladie qui ne touche que quelques dizaines d’enfants. Autrement dit, un sujet que presque personne n’aurait considéré comme un marché viable. Au fond, il a agi comme un entrepreneur, mais dans un hôpital public, au service d’enfants que l’économie traditionnelle aurait pu laisser de côté. S’il fallait me donner un exemple d’utopie réalisable, ce serait celui-là. Tout ça a changé ma manière de travailler parce qu'on nous apprend souvent que diriger, c’est prévoir, organiser et contrôler. Je crois aujourd’hui que c’est surtout prendre soin des personnes, du projet et de ce que l’on essaie de construire ensemble.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
S.B. : Je suis assez incapable de faire une liste raisonnable. La première œuvre qui m'a marqué, enfant, c'est Le Cri de Munch. Ensuite, en vrac. La vie est belle de Roberto Benigni. Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, parce qu'ils montrent des gens qui essaient déjà de faire autrement et que j'ai besoin de ce genre de récits. Siddhartha, Le Prophète, Le Chevalier à l'armure rouillée. Matrix aussi, parce que je me demande souvent combien de choses que l'on croit normales ne sont finalement que des systèmes auxquels on s'est habitués. L'Usage du monde de Nicolas Bouvier. Une brève histoire du temps de Stephen Hawking, un corps figé et une conscience qui fait le tour de l'univers, il était puissant. Et puis la musique, mais la liste serait trop longue…
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
S.B. : Ce que je vois arriver dans mon métier est assez brutal, et franchement, ça n'est pas forcément qu'une mauvaise nouvelle. Ça nous oblige à regarder ce qui reste lorsque la production de réponses ne vaut presque plus rien : poser et se poser les bonnes questions, discerner ce qui compte vraiment, décider lorsque personne n'a la réponse. Et c'est là que le changement dépasse la technologie et l'IA, parce que nous avons passé des décennies à regarder la nature comme un stock à gérer, les territoires comme des surfaces à exploiter et les personnes comme des compétences. Aujourd'hui, tout ça craque en même temps. Dans mon métier, ça change profondément notre rôle. Il ne s'agit plus seulement d'aider nos clients à produire de nouvelles réponses, mais de les aider à choisir ce qui mérite d'être préservé, transformé ou inventé. La vraie question n'est donc plus seulement de savoir ce que nous sommes capables de faire, mais ce qui mérite réellement d'exister.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?
S.B. : Gaïa Data, une plateforme de données et de services conçue avec Data Terra, le CNRS, l'IRD, le CNES et plusieurs grandes infrastructures de recherche. L'ambition était de réunir au même endroit des données sur les océans, l'atmosphère, les surfaces continentales, le climat et la biodiversité. Autrement dit, de reconnecter des disciplines qui observent toutes la même planète, mais qui travaillent encore souvent séparément. Nous avons mené plus de cinquante entretiens avec des scientifiques de ces instituts pour comprendre leurs usages réels et concevoir un outil qui leur soit vraiment utile. Je suis fier de ce projet parce qu'il ne s'agissait pas seulement de créer une plateforme, mais de permettre à des savoirs dispersés de se rencontrer pour mieux comprendre les bouleversements qui traversent la Terre.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
S.B. : Ça va paraître bête tellement c’est simple : je sors de mon monde. Je lis beaucoup, en essayant de varier les sources. Je vais rencontrer des gens dont je ne comprends pas le métier, j’entre dans des lieux où je n’ai rien à faire, j’écoute des personnes qui ne pensent pas comme moi.
C’est souvent comme ça que je découvre des idées que je n’aurais jamais trouvées en restant dans mon univers.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
S.B. : Gabrielle Halpern, pour sa pensée de l’hybridation. Elle m’a conforté dans l’idée qu’on ne devrait pas avoir à choisir une seule identité, un seul métier ou une seule manière de penser et que les meilleures idées naissent souvent de la rencontre entre des mondes qui ne se parlent pas.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
S.B. : Des personnes venues d’univers très différents du mien, des sujets que je n’aurais pas vus venir. Bref, des rencontres, de l’intelligence et de l’atypicité. Et de mon côté, j’aimerais apporter ma capacité à donner une forme aux idées : les rendre visibles, concrètes, discutables, pour qu’elles ne restent pas seulement de bonnes intuitions.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
S.B. : Rendre quelques utopies réalisables.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
S.B. : Une réplique de Morpheus, dans Matrix : « Il y a une différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin. »
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