Portrait Johana Malédon, Chorégraphe et interprète chez Male

    Johana-Malédon

    Johana Malédon est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    J.M. : Je crois que le fil rouge a toujours été le déplacement. J’ai grandi en Guyane, dans un territoire fait de croisements, de langues et d’histoires multiples, avant d’arriver en métropole à l’adolescence. Ensuite, il y a eu d’autres déplacements : Paris, New York, Israël, puis beaucoup de voyages liés au travail, aux rencontres, à la curiosité des corps et des contextes. Très tôt, j’ai été attentive à ce que les espaces, les regards ou les cadres produisent sur nous : ce qu’ils permettent, déplacent ou parfois empêchent. Le corps est devenu un endroit d’observation et de recherche, presque un témoin silencieux de ces circulations et de ces tensions. La danse s’est imposée comme un langage pour explorer cela : ce qui nous construit, ce que l’on transporte avec soi, ce qui s’adapte, résiste ou se transforme selon les endroits, les rencontres et les histoires traversées. Aujourd’hui encore, dans mon travail de chorégraphe, je crois que je poursuis cette même attention : regarder comment les corps négocient leur place, portent des mémoires et inventent d’autres façons d’être ensemble.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    J.M. : Beaucoup de choses à la fois, parfois trop. Une grande curiosité, déjà. Comprendre ce qui nous met en mouvement, ce qui nous transforme, ce qui nous relie ou nous éloigne les uns des autres. Je crois que je suis très attentive aux comportements, aux corps, aux contradictions, à ce qui déborde des cadres.

    En ce moment, mes créations occupent évidemment beaucoup d’espace. Je travaille sur des projets qui interrogent notre manière de cohabiter, ce qu’on laisse sur les bords, ce qu’on choisit de regarder ou non. Mais ce qui me fait me lever le matin, ce n’est pas seulement “faire un spectacle”. C’est l’idée qu’un espace de travail, une rencontre, un groupe ou une œuvre peut déplacer légèrement un regard, ouvrir une question, créer une expérience sensible commune.

    Et sinon, très honnêtement : les voyages, les rencontres improbables, les conversations longues, et mon chien ont aussi un pouvoir de motivation assez fort.

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    J.M. : Oui, une résidence à Saint Louis du Sénégal, il y a quelques années. Je crois que cela a profondément déplacé ma manière de voir le rôle d’une œuvre et la place qu’elle peut prendre dans un espace commun. J’ai été très marquée par cette ville, à la fois magnifique et traversée d’une histoire encore extrêmement visible. Dans les rues, l’architecture, les rapports entre les gens, les contrastes. Quelque chose de très vivant, mais aussi de très dur parfois. J’avais le sentiment d’être dans un endroit où les couches du passé continuaient de dialoguer avec le présent, sans jamais complètement disparaître. À la fin de cette résidence, il y a eu la première de ma toute première pièce en extérieur. Je me souviens d’un public extrêmement hétérogène : des responsables politiques, des habitant·es du quartier, des femmes, des hommes, des enfants talibés, des personnes qui ne seraient peut-être jamais entrées dans un théâtre, tous réunis au même endroit pour partager ce moment. Je crois que quelque chose s’est déplacé en moi ce jour-là. Une sensation très forte de responsabilité, mais aussi de possibilité. Comprendre qu’une œuvre pouvait créer un espace temporaire de coexistence, de regard partagé, sans exiger les mêmes références ou les mêmes codes. Cela nourrit encore aujourd’hui ma manière de penser la circulation du travail : garder le désir de m’adresser à des publics multiples, habitués ou non des théâtres, et chercher des espaces où l’on peut encore faire expérience ensemble.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    J.M. : Je suis très fidèle aux œuvres qui continuent à me travailler longtemps après, parfois sans que je comprenne immédiatement pourquoi. Le travail de Maguy Marin m’accompagne depuis mon arrivée à Paris. C’est l’un des premiers spectacles de danse que j’ai vus en arrivant et il m’a suivie pendant des années. Ce qui me marque profondément chez elle, c’est cette sensation que tout ce que traverse le spectateur est pensé avec une extrême précision. Comme si la pièce composait subtilement un parcours de sensations, de tensions, d’émotions, où tout est au service de la réception et de l’expérience vécue. Chez Pina Bausch, c’est la radicalité des choix dramaturgiques et corporels qui me bouleverse. Cette capacité à faire exister une frontière extrêmement fine entre le quotidien et l’irréel, le commun et l’étrange, où quelque chose nous échappe toujours, tout en restant profondément humain. J’ai grandi avec Nina Simone en fond sonore. Il y a dans sa voix quelque chose d’immense : des traces, une profondeur, un héritage, une forme d’écorchure aussi. Et puis Sinner Man, surtout. Une musique qui donne l’impression qu’elle pourrait continuer à l’infini, comme si quelque chose cherchait encore et encore à se dire, sans jamais s’épuiser. Une sorte de puits sans fond. Récemment, j’ai découvert le cinéma du réalisateur haïtien Samuel Suffren. J’aime ce qu’il ose mettre à l’écran des cultures, des récits silencieux, de ce qui se ressent parfois plus que cela ne se raconte. Une manière de filmer qui laisse de l’espace aux présences, aux non-dits, aux traces. Et puis Fugitif, où cours-tu ? de Dénètem Touam Bona, autour du marronnage, est devenu une vraie source d’inspiration dans mon rapport à l’écriture chorégraphique. Cette idée de fuite comme intelligence, stratégie de transformation, manière d’exister malgré les contraintes, nourrit profondément ma manière de penser le mouvement.

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    J.M. : Face à ce qui traverse le monde aujourd’hui, les guerres, les déplacements, les inégalités grandissantes, les replis identitaires ou les discours de peur, je crois qu’il devient difficile de penser le spectacle vivant comme un espace isolé du réel.

    À notre échelle, cela agit de manière parfois plus discrète mais très concrète : dans les moyens accordés à la culture, dans les possibilités d’expérimentation, dans la manière dont les récits circulent, dans les espaces laissés à la nuance ou à des imaginaires multiples. J’ai parfois la sensation que tout s’accélère, que l’on demande aux œuvres d’être plus immédiatement lisibles, plus efficaces, alors même que le monde me semble demander davantage de complexité et de temps.

    Cela me semble d’autant plus important de continuer à défendre des espaces où l’on peut faire l’expérience d’un regard partagé, traverser des contradictions, rencontrer d’autres récits ou d’autres sensibilités. Pas comme une réponse à tout, mais comme une manière de rester en relation avec le monde, sans simplifier ce qu’il traverse.

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?

    J.M. : Je dirais peut-être (titre provisoire), parce que cette pièce marque un endroit d’affirmation dans mon parcours.

    J’y ai pris un risque que je n’avais pas encore vraiment pris : partir d’un endroit intime tout en acceptant de ne pas tout expliquer. Laisser des zones d’ombre, du trouble, faire confiance au fait qu’une expérience très personnelle puisse malgré tout résonner ailleurs.

    Elle a aussi déplacé quelque chose dans ma manière de travailler. Le mouvement et l’esthétique continuent de beaucoup m’intéresser, mais j’ai commencé à abandonner certains réflexes pour me rapprocher davantage de ce qui met un corps en état, en tension, en réaction. J’ai eu peur, à certains endroits, que cela rende le travail moins lisible. Finalement, c’est presque l’inverse qui s’est passé.

    Je crois que ce dont je suis fière, c’est d’avoir osé cette mise en danger.

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    J.M. : Je ne sais pas si je parlerais d’innovation, mais plutôt d’une manière de rester en recherche. J’essaie de ne pas savoir trop vite. De rester assez longtemps avec une question, une sensation ou une intuition, sans vouloir immédiatement la résoudre. C’est parfois inconfortable, mais c’est souvent là que quelque chose commence à bouger. Je crois que ma manière de cultiver la créativité est peut-être là : accepter une part d’inconnu suffisamment longtemps pour être déplacée par ce que je n’avais pas prévu.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    E.D. : Je n’ai pas une personnalité ou un courant de pensée précis en tête. Je me méfie un peu des modèles uniques, peut-être parce que mon parcours s’est construit par endroits très différents, parfois contradictoires.

    En revanche, certaines expériences m’ont beaucoup appris sur le travail : la danse, évidemment, qui oblige à une forme de rigueur et d’endurance, mais aussi les projets collectifs, où l’on comprend vite que les choses les plus intéressantes naissent rarement d’une idée figée ou d’un contrôle absolu.

    Je crois que cela influence beaucoup ma manière de travailler aujourd’hui : garder une exigence forte, tout en laissant une place à ce qui peut déplacer une intuition de départ.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    J.M. : J’aimerais, à mon échelle, contribuer à un secteur plus attentif, où différentes trajectoires et manières de faire peuvent davantage coexister.

    J’aimerais aussi participer à créer et repenser des espaces de rencontre et de recherche pour les artistes. Je crois profondément que beaucoup de choses peuvent naître de ces endroits. Une forme d’effet papillon. Comme nous sommes en mouvement permanent, il me semble important de continuer à les faire évoluer, à les réinventer et à faire groupe.

    Et plus largement, peut-être simplement ajouter ma goutte au vase d’un monde un peu plus à l’écoute et un peu moins apeuré. Un monde qui permette davantage d’agir ensemble.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    J.M. : We are born ready ! Pas forcément prêt·es, mais déjà capables de commencer.

     

     

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