Portrait d'Isabelle Degeorges, Directrice et productrice chez Gaumont

Isabelle Degeorges est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
I.D. : J'ai toujours été fascinée par les histoires. Pas seulement parce qu'elles divertissent ou émeuvent, mais parce qu'elles structurent notre manière de comprendre le monde.
J'ai commencé ma carrière de productrice en 2001 chez Image et Compagnie (groupe Lagardère), la société de Serge Moati avant de rejoindre Gaumont en 2011 où j'ai développé Gaumont télévision.
Depuis vingt cinq ans, j'ai eu la chance de produire des œuvres très différentes, des téléfilms aux séries internationales comme Lupin, Becoming Karl Lagerfeld, Pax Massilia, L'Art du Crime ou encore The Deal.
Avec le temps, j'ai compris que produire ne consistait pas seulement à raconter des histoire en film ou en série. Produire, c'est créer les conditions artistiques, humaines, techniques, juridiques et économiques, qui permettent à des auteurs, des réalisateurs et des producteurs de raconter des histoires qui nous relient les uns aux autres.
Mon parcours m'a aussi apporté le goût d'un combat : défendre la création et son secteur comme un bien commun.
À l'écran, dans les entreprises, dans les institutions ou aujourd'hui dans les débats européens sur l'IA et la régulation numérique, je poursuis finalement la même ambition : préserver notre capacité collective à raconter nos propres récits.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
I.D. : La prise de conscience que nous sommes à un moment de bascule. Pendant longtemps, les débats sur la culture semblaient périphériques. Aujourd'hui, ils touchent directement à des questions essentielles voire existentielles : l'évolution des usages, la souveraineté, la démocratie, l'intelligence artificielle, la maîtrise des technologies ou encore la place de l'Europe dans la compétition mondiale. Je me lève chaque matin avec une question simple : comment faire en sorte que la France et l'Europe restent des puissances de création dans un monde où les modèles économiques, les usages et les technologies sont bouleversés à une vitesse inédite ? Je suis convaincue que la culture n'est pas un supplément d'âme. C'est une infrastructure démocratique.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
I.D. : Il n'y a pas un moment unique mais plutôt une prise de conscience progressive. Lorsque j'ai commencé à voyager avec mes séries et à voir leur réception à l'étranger (Corée du Sud, Etats-Unis, Brésil, Europe) j'ai compris que la création était aussi un outil d'influence, de rayonnement et de dialogue entre les peuples. Voir Lupin devenir un phénomène mondial ou constater la reconnaissance internationale croissante de la création française m'a fait mesurer à quel point les œuvres participent à la place d'un pays dans le monde. On parle souvent de puissance économique ou militaire. Je crois profondément à la puissance narrative. Pendant longtemps, mon engagement s'est naturellement concentré sur les œuvres elles-mêmes : accompagner les auteurs, produire des séries ambitieuses, permettre à des histoires d'exister et de rencontrer leur public. Puis, au fil des années, j'ai pris conscience que raconter des histoires ne suffisait pas. Derrière chaque œuvre existent un écosystème, des entreprises, des talents, des emplois, des mécanismes de financement, une régulation et parfois même des choix de société. Si ces conditions disparaissent, les histoires finissent elles aussi par disparaître. C'est probablement ce qui m'a progressivement conduite vers les sujets d'intérêt général, l'engagement pour mon secteur et les réflexions sur l'avenir de notre industrie. Non pas par goût de la politique ou des institutions pour elles-mêmes, mais parce que j'ai compris que défendre la création supposait aussi de défendre les conditions qui la rendent possible. Aujourd'hui, je ne vois plus d'opposition entre ces deux dimensions. Produire des œuvres et défendre un modèle culturel, économique et social qui permet leur existence relèvent, à mes yeux, du même combat. L'un nourrit l'autre.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
I.D. : Je suis attirée par les œuvres qui parviennent à conjuguer ambition artistique et profondeur humaine, celles qui interrogent notre société et sont capables de toucher un large public.
Parmi les romans, Jacques le Fataliste, des Fleurs pout Algernon ou dans un tout autre registre, la saga Millenium m'ont bouleversée et m'accompagnent depuis longtemps. J'y retrouve une forme d'humanisme, de résistance et de confiance dans la puissance de l'imaginaire qui me touche profondément.
Côté séries, plusieurs œuvres ont marqué ma façon de regarder mon métier. Borgen, parce qu'elle démontre qu'une série peut être à la fois politique, populaire et profondément humaine. The Killing, pour sa qualité d'écriture et l'atmosphère unique qu'elle a su créer. Le Bureau des Légendes, parce qu'elle a montré que la fiction française pouvait rivaliser avec les meilleures productions internationales tout en restant profondément ancrée dans notre culture.
J'ai également été fascinée par La Casa de Papel. Au-delà du phénomène mondial, cette série a démontré qu'une œuvre européenne pouvait conquérir la planète sans renoncer à son identité. Elle a ouvert une nouvelle page dans l'histoire de notre industrie.
Parmi les productions plus récentes, j'admire particulièrement ce que certaines plateformes ont permis de faire émerger. Severance, sur Apple TV+, m'impressionne par son originalité et sa capacité à questionner notre rapport au travail et à l'identité. The Crown, sur Netflix, pour son ambition narrative et sa maîtrise de la durée. Et Adolescence, plus récemment, pour la justesse de son regard sur la jeunesse contemporaine.
De manière générale, je suis sensible aux œuvres qui racontent quelque chose de notre époque, qui interrogent les transformations de nos sociétés et qui nous permettent de mieux comprendre les autres autant que nous-mêmes.
J'ai toujours pensé qu'une grande œuvre ne se contente pas de distraire : elle élargit notre regard sur le monde.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
I.D. : La transformation la plus déterminante est sans doute la remise en cause progressive du modèle audiovisuel qui a structuré la création française et européenne depuis plusieurs décennies.
Pendant longtemps, la chaîne de valeur était relativement claire : les producteurs développaient et produisaient les oeuvres, les diffuseurs contribuaient à les financer, et les publics les découvraient dans des environnements éditorialisés. Aujourd'hui, cette architecture est profondément bousculée.
D'un côté, l'intelligence artificielle interroge la protection des œuvres, le droit d'auteur et le partage de la valeur. De l'autre, l'évolution des usages déplace massivement l'attention vers les plateformes de partage de vidéos. Pour toute une génération, YouTube est devenu le premier point d'entrée vers les contenus audiovisuels.
Cette mutation est majeure car elle fragilise les diffuseurs historiques dont les recettes publicitaires baissent, elle touche à la visibilité des œuvres, à leur financement, à leur découvrabilité et, au fond, à notre capacité à continuer à faire émerger des récits européens dans un espace médiatique mondialisé.
Lorsqu'un nouvel intermédiaire devient le point d'accès dominant d'un marché, il finit souvent par redéfinir les règles du jeu. Les hôtels l'ont vécu avec Airbnb. Les taxis avec Uber.
L'audiovisuel est aujourd'hui confronté à une question comparable. L'enjeu n'est pas de résister au changement. Je crois que le grand défi des années à venir sera de trouver un nouvel équilibre entre innovation technologique, liberté des usages et préservation d'un écosystème de création indépendant, diversifié et durable.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?
I.D. : La création et le développement de Gaumont Télévision.
Lorsque nous avons lancé cette aventure, l'ambition était simple : démontrer que la France pouvait produire des séries capables de rivaliser avec les meilleures productions internationales tout en conservant leur identité. Puis est arrivé le succès phénoménal de notre série Lupin. Un véritable game-changer pour Gaumont Télévision mais aussi pour notre industrie.
Voir aujourd'hui nos œuvres françaises voyager dans le monde entier, être reprises, adaptées ou regardées dans des dizaines de pays est une immense satisfaction collective.
Je suis également très fière de mon engagement et de mon élection récente à la Présidence de l'USPA (Union Syndicale de la production Audiovisuelle), parce qu'il me permet de porter des sujets qui dépassent les intérêts individuels des entreprises et concernent l'avenir de toute une filière.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
E.D. : Je suis une grande curieuse. Je lis beaucoup, j'écoute énormément et j'aime sortir de mon secteur. J'aime comprendre comment d'autres secteurs se transforment, innovent, financent leur croissance ou répondent aux ruptures technologiques. Les meilleures idées viennent rarement de l'entre-soi. Elles naissent à la frontière entre plusieurs univers. Cette curiosité nourrit directement mon travail. Je cherche en permanence à identifier de nouveaux relais de croissance pour notre industrie, de nouvelles opportunités de développement, mais aussi les évolutions réglementaires qui pourraient accompagner ces transformations. Je suis convaincue que l'innovation ne réside pas uniquement dans les technologies ou les contenus ; elle peut aussi se trouver dans les modèles économiques, les mécanismes de financement ou les cadres réglementaires. J'apprends également beaucoup des autres. De mes équipes, de mes pairs, mais aussi des nouvelles générations qui portent souvent un regard très différent sur les usages, les attentes du public et les mutations en cours. Au fond, la créativité consiste peut-être d'abord à rester ouverte. Ouverte aux idées nouvelles, aux contradictions, aux expériences des autres pays et à tout ce qui permet de regarder son propre secteur avec un regard neuf.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
I.D. : J'ai beaucoup d'admiration pour ceux qui réussissent à concilier vision de long terme et sens de l'intérêt général.
Je me sens proche d'une certaine tradition humaniste européenne qui considère que le progrès technologique n'a de valeur que s'il demeure au service des individus, de la culture et de la démocratie.
Mais si je devais citer une source d'inspiration plus inattendue, ce serait sans doute la stratégie culturelle développée par la Corée du Sud depuis plusieurs décennies. Elle a compris avant beaucoup d'autres pays que la culture n'était pas seulement un instrument de rayonnement, mais aussi un levier économique, diplomatique et stratégique. Cinéma, séries, musique, jeux vidéo : elle a investi massivement dans ses industries culturelles avec une vision de long terme et une ambition assumée. Aujourd'hui, la K-pop, les séries et le cinéma coréens participent autant à l'influence du pays que certaines de ses grandes réussites industrielles.
Cette approche m'interpelle parce qu'elle pose une question fondamentale à l'Europe. Nous disposons probablement du patrimoine culturel le plus riche et le plus diversifié du monde. Nous sommes capables de produire des œuvres qui voyagent, qui inspirent et qui façonnent l'imaginaire collectif. Pourtant, nous continuons souvent à considérer la culture comme un sujet de rayonnement ou d'identité, là où d'autres y voient également un enjeu de compétitivité, d'innovation et de croissance.
J'aimerais que l'Europe assume davantage cette dimension stratégique. Que nos états cessent de considérer la création comme une ligne de coûts, mais la considèrent enfin comme un investissement d'avenir, au même titre que l'énergie, l'industrie ou les technologies pour lui donner les moyens de peser davantage dans le monde.
C'est sans doute ce qui influence aujourd'hui ma manière de voir le travail : conjuguer ambition artistique, ambition économique, vision de long terme et intérêt général. Construire des entreprises performantes, développer des secteurs créateurs d'emplois et de valeur, tout en préservant ce qui fait notre singularité culturelle.
Je reste convaincue qu'au XXIe siècle, les récits sont aussi des infrastructures stratégiques. Les pays qui produisent les imaginaires de demain produisent aussi, en partie, le monde de demain.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
I.D. : Ce qui m'a donné envie de rejoindre L'ADN Le Shift, c'est précisément la diversité des profils qui s'y rencontrent.
L'audiovisuel est un secteur passionnant, mais comme beaucoup d'industries, il peut parfois avoir tendance à regarder ses propres défis à travers son seul prisme. Or les grandes transformations que nous vivons : technologiques, numériques, économiques, géopolitiques ou sociétales, traversent aujourd'hui tous les secteurs.
J'ai envie de rencontrer des entrepreneurs, des chercheurs, des dirigeants, des créatifs ou des acteurs publics confrontés à d'autres réalités que les miennes. Comprendre comment ils abordent l'innovation, la transformation de leurs modèles économiques, l'intelligence artificielle, les mutations des usages ou encore les enjeux de souveraineté. Je suis convaincue que les meilleures idées naissent souvent à la frontière entre les disciplines et dans la confrontation bienveillante des expériences.
J'ai aussi envie d'y trouver ce qui manque parfois dans nos organisations : du temps long. Le temps de réfléchir, d'anticiper, de prendre de la hauteur sur les mutations en cours plutôt que de les subir.
Ce que j'espère y apporter, c'est le regard d'une productrice engagée dans la création française et européenne, mais aussi au service de son industrie. Une conviction que la culture et les récits ne sont pas des sujets périphériques mais des enjeux centraux de nos démocraties, de notre cohésion sociale et de notre souveraineté.
Je crois profondément que les œuvres permettent de percevoir les mutations du monde avant même que les statistiques ne les révèlent. Si je peux contribuer à faire entendre cette voix dans les réflexions du Shift, tout en m'enrichissant de celles des autres, alors j'aurai trouvé exactement ce que je suis venue chercher.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
E.D. : Longtemps, mon ambition a été de produire les meilleures séries ou films possibles. Elle l'est toujours.
Mais avec les années, mon horizon s'est élargi. J'ai compris qu'une œuvre, aussi réussie soit-elle, ne peut exister durablement sans un écosystème solide pour la faire naître, la financer, la diffuser et la protéger.
Aujourd'hui, mon ambition est de contribuer à préserver et à développer cet écosystème pour les générations qui viendront après nous.
J'aimerais participer à construire une industrie française et européenne de la création capable de rester indépendante, innovante et compétitive dans un environnement mondial de plus en plus concentré.
Une industrie qui continue à créer des emplois, à attirer des talents, à faire émerger de nouveaux auteurs et à produire des œuvres qui voyagent dans le monde entier.
Je crois que nous devons sortir d'une vision défensive de la culture. Bien sûr, il faut protéger nos modèles lorsqu'ils sont menacés.
Mais il faut surtout retrouver une ambition de conquête. La création n'est pas seulement un patrimoine à préserver ; c'est aussi une force économique, un moteur d'innovation, un outil d'influence et un facteur de cohésion démocratique.
Mon rêve serait que l'Europe regarde enfin sa culture comme un actif stratégique.
J'aimerais également contribuer à bâtir un cadre dans lequel l'innovation technologique et l'intelligence artificielle se développent dans le respect de celles et ceux qui créent.
Plus largement, j'aimerais aider à faire émerger une société qui continue à croire dans la valeur des récits, de la culture et de la transmission. Une société qui ne considère pas les œuvres comme un simple divertissement mais comme ce qu'elles sont aussi : des outils de compréhension du monde, de dialogue et parfois même de démocratie.
Si je pouvais avoir un impact, ce serait celui-ci : contribuer à faire en sorte que la France et l'Europe restent non seulement des terres de création, mais aussi des puissances culturelles capables de produire les imaginaires de demain.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
E.D. : Une société qui ne produit plus ses propres récits finit toujours par vivre dans ceux des autres.
Vivez des expériences imaginées par L’ADN, et construisez votre réseau d’acteurs du changement.
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