livre des tendances 2026
le livre des tendances 2026
 

    Portrait d'Elisabeth Laville, Fondatrice et directrice d'UTOPIES

    Laville
    © DR

    Élisabeth Laville est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    E.L. : Je cite toujours Anita Roddick (mon inspiratrice, la fondatrice de The Body Shop) et Mère Teresa qui, toutes deux, quand on leur demandait ce qui avait guidé leur parcours, répondaient "je n'ai fait cela que pour moi". Loin de moi l'idée de dresser un parallèle entre elles et moi, mais je crois que le fil rouge de mes choix, c'est d'avoir cherché et d'être allée vers ce qui avait le plus de sens pour moi. Car l’enjeu de l’entrepreneuriat, selon moi, c’est aussi cela : se rapprocher de son essence profonde, de ce qui nous anime, ou comme le dirait Thomas D’Ansembourg, de notre élan vital.
    Plus particulièrement, mon homosexualité m'a amenée, dans cet élan, à explorer la part la moins conformiste de moi, en sortant de la voie toute tracée à ma sortie d'HEC pour consacrer ma vie professionnelle à un sujet incertain car alors parfaitement absent des radars : le développement durable et l’engagement des entreprises ! Je crois qu'il faut savoir cultiver aussi sa différence, et se connecter en continu à ce qu’il y a de plus singulier en nous : c'est ce qui m'a donné la force, dans ma vie professionnelle comme dans ma vie personnelle, d’emprunter les chemins les moins fréquentés - qui sont aussi, souvent, ceux de l’innovation.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    E.L. : Les sujets liés à la transition écologique ont moins le vent en poupe parmi les politiques et les leaders d'opinion depuis un an ou deux. Dans les entreprises, les dirigeants sont inquiets de l'arrivée de l'IA, des incertitudes géopolitiques, de l'inflation, des événements climatiques extrêmes... et cela fait logiquement passer la RSE au second plan. Mais du fait des reculs réglementaires, les entreprises se retrouvent à nouveau en première ligne pour faire avancer la transition, un peu comme à la création d'Utopies dans les années 90. Et ces questions ne sont plus seulement des enjeux de conformité légale, mais à nouveau des sujets de stratégie, de choix volontariste, d'innovation, de résilience ou de transformation des modèles économiques. C'est beaucoup plus stimulant, d'une certaine façon... et en plus les études montrent que les entreprises qui vont le plus loin sont aussi celles qui en tirent le plus de bénéfices !

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    E.L. : Je pense qu'à nos débuts les rencontres avec nos inspirateurs ont été déterminantes. Nous sommes allées en Californie pour la première fois, avec mon associée, à la rencontre des entrepreneurs et business pionniers de la transition (Paul Hawken, Whole Foods...) et avons rendu visite à Yvon Chouinard chez Patagonia : il y avait des surfs partout, le surf-report affichait les horaires des bonnes vagues aux équipes dans le hall, Yvon nous a montré la crèche pour les enfants des salariés, il nous expliquait la mission de l'entreprise, son engagement sur le coton bio et sa taxe volontaire pour la Terre qui allait devenir le 1% For the Planet...

    Quelques mois plus tard, ma rencontre à Londres avec Anita Roddick, fondatrice de The Body Shop, a été déterminante : c'était une femme entrepreneure, une visionnaire iconoclaste qui a été pionnière du bien-être animal, du refus des emballages cosmétiques superflus et du "body positivisme", elle avait une énergie contagieuse... et elle a accepté avec enthousiasme d'être la marraine d'Utopies aux côtés d'Yvon. Avec ces exemples très concrets, j'ai réalisé que nos utopies pouvaient devenir réalités.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    E.L. : Le livre d'Anita Roddick que j'ai d'ailleurs traduit en français ("Corps et Ame").
    Toute l'oeuvre de George Perec, qui explore cette même question : comment les êtres humains habitent le monde à travers leurs objets, leurs lieux, leurs habitudes, leurs souvenirs et leurs récits. Au fil de ses livres, Perec montre comment notre identité se construit autant dans les détails du quotidien, du plus banal au plus intime, que dans les grands événements de notre existence.
    Enfin, de manière plus récente, tout le théâtre du sociologue Mohamed El Khatib que j'adore (notamment "Stadium", "La Vie Secrète des Vieux", "La dispute", "Mes parents"...), toujours drôle et tendre à la fois. Et la pièce de Tiago Rodriguez "La Distance" qui m'a totalement bouleversée l'an dernier au Festival d'Avignon...

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    E.L. : On pourrait penser à l'IA, qui va automatiser une partie de l'expertise et nous obliger à redéfinir la valeur du conseil. Paradoxalement, plus l'IA progresse, plus je suis convaincue aussi que notre valeur résidera dans ce qui ne s'automatise pas : l'imaginaire, la créativité, les récits et la capacité à donner du sens. Les chiffres alertent, mais ce sont souvent les histoires, les émotions et les représentations du futur qui font réellement basculer les comportements et les organisations.

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?

    E.L. : Le fait d'avoir lancé le mouvement B Corp en France il y a 13 ans, après qu'Utopies soit devenue la première entreprise certifiée dans l'hexagone. Aujourd'hui la France compte 630 B Corp, dont la plus importante est le groupe Danone...et plus de 10 000 entreprises dans le monde entier. Je viens d'entrer au board du mouvement global, qui vient de fêter ses 20 ans, et me semble vraiment avoir une contribution unique, avec ses standards qui tirent les entreprises vers le haut... et son auto-évaluation accessible gratuitement à toute entreprise qui le souhaite.

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    E.L. : En me frottant à des sujets ou à des univers qui ne sont pas les miens... et pour cela, sans aucun doute, l'ADN et le Shift sont des alliés très précieux (en trois semaines, j'ai fait un déjeuner avec le DG de la Fédération de Foot sur le rôle social de ce sport, un autre sur les enjeux de l'énergie à l'heure où les data centers poussent comme des champignons et un dernier sur l'épopée du kebab et ce qu'elle dit de notre société).

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    E.L. : Je suis très inspirée par l'économie sociale et solidaire (ESS), qui représente aujourd'hui près de 15 % de l'économie française et démontre depuis des décennies qu'il est possible d'entreprendre autrement. Les coopératives, mutuelles et entreprises sociales tiennent le cap malgré le backlash (voir le dividende sociétal du Crédit Mutuel et le dividende écologique de la MAIF) et ont souvent été pionnières sur des sujets devenus centraux : gouvernance démocratique, solidarité et ancrage territorial, utilité sociale, partage de la valeur ou encore sens de la mission. Elles incarnent aussi, selon la belle formule de Karl Polanyi, une manière de « réencastrer l'économie dans la société », en faisant de l'activité économique un moyen au service d'un projet collectif plutôt qu'une fin en soi.

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    E.L. : Envie d'y trouver des ouvertures vers d'autres mondes, des rencontres qui cassent nos bulles, des failles qui laissent passer la lumière - exactement comme c'est déjà le cas. Envie d'y amener des entrepreneurs qui sont mes clients, des amis qui sont aussi des visionnaires d'autres sujets, pour qu'ils contribuent à cet incroyable réseau qui nous aide à mieux faire société.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    E.L. : Comme dit l'écrivain sud-américain Eduardo Galeano, "l’utopie est à l’horizon. Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne de deux pas. Je fais dix pas de plus, elle s’éloigne de dix pas. Aussi loin que je puisse marcher, je ne l’atteindrai jamais. À quoi sert l’utopie ? À cela : elle sert à avancer. » Autrement dit, mes rêves et mes utopies n'ont pas tellement changé... Je voudrais avoir contribué à ce que chaque entrepreneur ou dirigeant ait compris, demain, qu'il doit se doter d'une mission sociétale forte et la placer au coeur de sa stratégie business. Après le Covid, on a pu penser qu'on s'en approchait... et finalement le monde d'après est peut-être même pire que le monde d'avant ! Ce n'est pas grave, on s'adapte, on recommence et on avance autrement.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    E.L. : J'adore les citations, pas facile d'en choisir une donc, mais puisqu'il faut renoncer à toutes les autres, je choisirais celle du philosophe Alain : "le secret de l'action, c'est de s'y mettre".

     

     

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