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    Portrait de Neal Robert, CEO chez BEM

    Neal Robert
    © DR

    Neal Robert est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    N.R. : Je crois que le fil rouge de mon parcours est la fascination pour les nouveaux médias et leur impact sur la société.

    À 23 ans, je pars en Birmanie où je co-fonde ce qui est à l’époque la première agence de publicité digitale du pays. À ce moment-là, le pays de 50 millions d’habitants plus grand que la France découvre internet et les réseaux sociaux quasiment en même temps. Pendant près de dix ans, j’observe comment une technologie peut transformer les usages, les entreprises et les cultures à une vitesse fulgurante.

    Après mon retour en Europe, j’ai retrouvé cette même sensation avec le gaming. Des centaines de millions de personnes passent aujourd’hui davantage de temps dans des univers comme Fortnite ou Roblox que sur de nombreux médias traditionnels. Avec BEM, nous essayons de comprendre ce que signifie faire de la publicité dans ces nouveaux espaces et comment permettre aux créateurs qui les construisent d’en vivre.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    N.R. : L’idée que nous sommes probablement au début d’un changement profond dans la manière dont les marques, les créateurs et les joueurs interagissent.

    Pendant des décennies, la publicité a été conçue pour interrompre l’attention. Les nouveaux univers numériques obligent à imaginer autre chose : des publicités plus intégrées, plus respectueuses et plus immersives.

    Comprendre à quoi ressemblera cette nouvelle économie de l’attention dans cinq ou dix ans est ce qui me motive le plus.

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    N.R. : Mon arrivée en Birmanie en 2013.

    J’y suis arrivé à un moment où le pays s’ouvrait après des décennies d’isolement. En quelques années, des millions de personnes ont découvert internet, Facebook et le e-commerce. Voir cette transformation en temps réel a profondément changé ma perception de l’innovation.
    J’ai compris que les technologies ne sont jamais seulement des outils. Elles modifient les comportements, les modèles économiques, mais aussi la manière dont les individus se perçoivent et interagissent entre eux.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    N.R. : J’aime les œuvres qui m’aident à comprendre comment les technologies transforment nos comportements et nos sociétés.

    La civilisation du poisson rouge de Bruno Patino m’a beaucoup marqué par sa réflexion sur l’économie de l’attention et la manière dont nos environnements numériques redessinent nos habitudes. Sapiens de Yuval Noah Harari reste pour moi une lecture essentielle pour prendre du recul sur les grandes dynamiques qui façonnent l’humanité. Plus récemment, L’Internet des enfants de David-Julien Rahmil m’a particulièrement intéressé car il explore un sujet encore largement sous-estimé : la façon dont les plateformes numériques construisent les usages, les imaginaires et les comportements des plus jeunes.

    Côté fiction, Ready Player One a probablement été l’une des premières œuvres grand public à saisir le potentiel culturel et économique des mondes virtuels. Black Mirror reste un excellent antidote à l’enthousiasme technologique naïf. J’ai aussi beaucoup aimé Mad Men, qui raconte avec finesse les mécanismes de l’attention, du désir et de la publicité. Plus récemment, la série Culte sur l’aventure Loft Story et Endemol m’a passionné parce qu’elle montre comment de nouveaux médias émergent, bousculent les codes établis puis deviennent progressivement la norme. C’est un phénomène que j’observe aujourd’hui dans le gaming et les univers virtuels.

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    N.R. : La convergence entre création, jeu vidéo et médias.

    Les plateformes de gaming ne sont plus uniquement des espaces de divertissement. Elles deviennent des lieux où l’on se retrouve, où l’on crée, où l’on consomme des contenus et où l’on construit des communautés. Ce sont les nouveaux réseaux sociaux des générations Z et Alpha.
    Pour les marques, cela implique un changement de paradigme : il ne s’agit plus seulement d’acheter de l’audience, mais de comprendre des cultures et des communautés qui possèdent leurs propres codes.

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?

    N.R. : La création de BEM.

    Nous sommes partis d’une conviction qui paraissait contre-intuitive à beaucoup : les créateurs de jeux sur Fortnite ou Roblox allaient devenir les prochains médias.

    Aujourd’hui, nous travaillons avec des créateurs dans plusieurs dizaines de pays et avec des marques internationales qui souhaitent explorer ces nouveaux territoires. Avoir contribué à construire ce pont entre l’économie des créateurs et celle des annonceurs est une source de fierté.

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    N.R. : Je passe beaucoup de temps à observer des usages qui ne me sont pas destinés.

    Je regarde comment jouent les adolescents, comment les créateurs monétisent leurs communautés, comment émergent de nouveaux comportements sur des plateformes que beaucoup d’adultes considèrent encore comme anecdotiques.

    L’innovation vient souvent moins de l’invention que de l’observation attentive de signaux faibles que d’autres n’ont pas encore pris au sérieux.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    N.R. : Trois personnalités me viennent spontanément à l’esprit : Michael Jordan, Arthur Mensch et Zinédine Zidane.

    Michael Jordan pour son obsession du travail et de l’amélioration continue. On retient souvent ses succès, mais ce qui m’inspire davantage est sa capacité à transformer chaque échec ou chaque critique en source de progression. Dans l’entrepreneuriat, cette résilience est essentielle.
    Arthur Mensch parce qu’il incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs européens capables d’ambition mondiale. Dans un environnement dominé par les géants américains et chinois, il démontre qu’il est encore possible de construire depuis l’Europe des entreprises technologiques qui comptent à l’échelle internationale.

    Enfin, Zinédine Zidane pour son leadership. Il a toujours donné l’impression de comprendre que la performance collective repose autant sur la gestion des talents et des egos que sur l’excellence individuelle. Construire une entreprise ressemble souvent davantage à gérer un vestiaire qu’à résoudre un problème technique.

    Ces trois figures ont en commun une même idée : l’excellence n’est jamais un état, mais un processus.

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    N.R. : J’ai envie d’y trouver des regards qui ne viennent pas de mon secteur.

    Le risque lorsque l’on évolue dans la technologie est de finir par discuter uniquement avec des personnes qui partagent les mêmes références et les mêmes hypothèses.
    J’espère apporter une perspective sur les nouvelles économies numériques et les cultures émergentes du gaming, tout en bénéficiant du regard de chercheurs, d’artistes, d’entrepreneurs ou de dirigeants qui observent d’autres transformations.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    N.R. : J’aimerais contribuer à construire un modèle où les créateurs numériques captent davantage de valeur.

    Nous vivons une période où des millions de personnes créent des jeux, des contenus et des communautés qui génèrent une immense richesse culturelle. Leur permettre de développer des modèles économiques durables me paraît être un enjeu important pour l’avenir du numérique.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    N.R. : Les prochains grands médias ressemblent rarement aux médias que nous connaissons déjà.

     

     

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