Portrait d'Adrien Rivierre, expert de la mise en récit et de la prise de parole en public, co-fondateur du Design Fiction Studio

Portrait d'Adrien Rivierre
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L’ADN Le Shift est le collectif de L’ADN, son prolongement humain. Il est né d’une volonté de faire naître d’authentiques conversations, de créer des relations durables et de nous donner les moyens d'agir ensemble. Ses membres veulent penser, encourager et écrire collectivement le grand récit de la transition écologique. Avec ces portraits, nous leur donnons la parole.

Répondre aux nombreux défis qui sont devant nous ne pourra pas se faire sans la mobilisation de toutes les énergies et de toutes les idées. Si les entreprises essayent désormais de faire bouger les lignes, les artistes sont peu consultés sur le sujet, pour ne pas dire pas du tout. Un manque qui pourrait bientôt être comblé car Adrien Rivierre compte bien leur donner la parole. 

 

Ce jeune trentenaire, spécialiste de la rhétorique, expert dans la structuration des récits, aussi co-fondateur du Design Fiction Studio, entend créer des ponts entre les créateurs et la société, afin de proposer de nouvelles réflexions. Inventer des approches inédites, penser différemment, sont autant de chemins qui peuvent être balisés par les artistes pour inspirer un autre avenir. Pour y parvenir, Adrien Rivierre les interroge sur les sujets brûlants du moment, en ne s'interdisant aucune question. Dans « L'Homme est un accident », un livre d'entretien paru en 2021, le dessinateur culte Enki Bilal est le premier à se livrer à l'exercice.

 

Pourquoi avoir choisi de vous entretenir avec Enki Bilal ?

Adrien Rivierre : Ce projet est né de ma rencontre avec lui et avec son œuvre. Il a un regard très prospectif, lié à l'anticipation, qui nous montre ce qui pourrait arriver si les choses tournaient mal d'un point de vue écologique, politique et sociétal. Ce livre est la matérialisation d'un dialogue possible entre un grand artiste contemporain et les enjeux actuels.

 

Votre but était d'interroger notre époque ?

A. R. : Exactement. Tout l'intérêt de ce livre est d'emmener Bilal sur une rhétorique différente. Qu'est-ce que ses convictions, son regard, ses doutes, ses contradictions, disent du monde actuel ? Nous avons affronté tous les sujets, sans aucun tabou. Nous avons balayé les grandes thématiques du moment, l'environnement, la crise sanitaire, la sidération numérique, la cancel culture, le néo-féminisme... Ce n'est pas un exercice naturel pour un artiste à qui l'on demande, la plupart du temps, de parler de ses créations. C'est précisément ce que je voulais éviter. Du coup, je lui ai posé des questions comme s'il était tour à tour à historien, sociologue, philosophe, politologue... Il ne s'agissait pas de chercher la vérité, ni l'objectivité, mais une manière alternative de voir le monde. De par leur position, les artistes peuvent proposer un autre chemin. De ce fait, je pense qu'ils auront un rôle fondamental à jouer dans les prochaines années car nous avons un besoin vital de nouvelles idées pour bifurquer et changer le cours des choses.

 

Comment avez-vous préparé cette série d'entretiens  ?

A. R. : J'ai commencé par ingurgiter toute l'œuvre de Bilal. J'ai décortiqué les thèmes qu'il abordait dans ses récits, y compris ceux qui sont moins visibles au premier abord, comme l'éco-anxiété ou le deuil du monde. Après, je suis allé le voir avec des concepts, des idées, des auteurs comme Günther Anders, Walter Benjamin, Hannah Arendt, des notions philosophiques et sociologiques. Je lui ai proposé d'y réfléchir. Parfois, il connaissait. Parfois, il n'avait aucune idée de ce que c'était. C'est comme ça que le dialogue s'est instauré et que les mondes se sont rencontrés.

 

Créer des ponts entre les disciplines est un moyen efficace pour proposer de nouvelles approches ?

A. R. : Je pense que les artistes ont une volonté de plus en plus forte de se réintégrer au monde. Il sont les sismologues de l'époque. Mieux que quiconque, ils sentent et ressentent le monde.

Mon rôle est alors de capter les vibrations qu'ils produisent pour les partager au plus grand nombre, en leur permettant de s'exprimer sur un autre terrain que celui de la création. Ma conviction profonde est que l'intuition, les émotions, les sensations, le ressenti, le cœur, vont être nécessaires pour transformer la société. C'est pour cette raison que nous avons besoin d'eux.

 

Pourtant, leur apport au changement est largement sous-estimé...

A. R. : C'est un fait. J'ai eu plein de réactions qui allaient dans ce sens... Les gens s'étonnaient qu'Enki Bilal, qu'ils adoraient pour son univers onirique et déglingué, ait lu Baudrillard et Cioran, et qu'il soit capable de citer des auteurs russes spécialistes de la révolution bolchévique. C'est mal le connaître. Il s'intéresse au monde, il l'analyse, il lit la presse, il réfléchit. Tout est imbriqué et l'inspiration peut venir de partout. Souvent, l'artiste est perçu comme étant hors-sol, comme une sorte d'ermite enfermé dans son atelier, isolé du monde. Ça ne correspond pas à la réalité.

 

Vos prochains projets ?

A. R. : Le livre marche très bien. C'est un très beau succès. Nous avons été finalistes du Prix du livre Environnement. Je vais répéter l'exercice avec d'autres artistes. Il y aura notamment un grand romancier, qui est aussi réalisateur. Nous allons passer en revue des sujets liés à la démocratie, à la surveillance numérique, à la transparence, au complotisme. Et puis, au premier trimestre, je lance Résonances, un espace en ligne qui donnera la parole aux artistes pour savoir ce qu'ils pensent de l'époque et partager des visions radicales et originales du monde. Le spectre sera plus large. Il y aura des danseurs, des chefs cuisiniers, des réalisateurs, des comédiens. Cette aventure ne fait que commencer.

À lire :

Enki Bilal et Adrien Rivierre, L'Homme est un accident, Belin, 2021

À consulter :

https://www.design-fiction.studio/

 

Pour en savoir plus sur L’ADN Le Shift et rejoindre le collectif, rendez-vous sur notre site.

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