Laurent Testot, Journaliste et auteur

    Laurent Testot

    Laurent Testot est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    L.T. : L’histoire globale, une méthode transdisciplinaire d’analyse des sociétés humaines sur le temps long. C’est le réacteur autour duquel j’articule mes différentes activités, journaliste scientifique, formateur, guide-conférencier et essayiste.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    L.T. : J’ai du mal à me passer de café, même si j’y travaille (rire). Mon obsession depuis quelques années est d’explorer l’histoire et la prospective du Vivant, en recourant notamment au cadre conceptuel de l’Anthropocène – ou comment, en respectant 9 limites planétaires, on peut encore espérer maintenir l’habitabilité de la Terre pour un maximum de ses habitants. Je m’efforce, avec quelques complices, à diffuser les acquis scientifiques auprès d'un large public, à politiser ces connaissances et à pousser les spécialistes en sciences humaines à s’en emparer.

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    L.T. : En 2010, je reviens d’un long voyage, et l’économiste-historien Philippe Norel (décédé prématurément en 2014) me propose de travailler à importer en France les acquis de l’histoire globale états-unienne, à travers le blog « Histoire globale » et la codirection de livres. C’est sur cet élan que je continue.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    L.T. : Frankenstein de Mary Shelley. Ce roman permet d’explorer nombre de facettes de l’être humain et de la Modernité, tout en référant à un chaos climatique vécu par l’auteure –conséquence de la méga-éruption du volcan indonésien du Tambora en 1815. On y retrouve le fil du rasoir sur lequel marche l’humanité, entre foi aveugle dans la technologie et risques environnementaux existentiels.

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    L.T. : L’Anthropocène : l’humanité est devenue la première force de changement sur la planète. Nous avons foutu le bordel dans les écosystèmes, le climat, les océans, les sols, et en contrecoup dans nos sociétés. C’est pour moi l’outil qui permet d’articuler les différents éléments du présent, de modéliser la complexité de leurs interactions.

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?

    L.T. : Un livre : Cataclysmes. Une histoire environnementale de l'humanité (Payot, 2017). Il m’a fait connaître sans aucun relais dans les médias mainstream, grâce aux cercles de collapsologie, aux podcasters et aux libraires qui en ont plébiscité la lecture – merci à eux. Il a été traduit en 2020 chez The University of Chicago Press, la maison de référence en histoire globale. C’est encore l’œuvre axiale de mes réflexions, mais j’espère toujours faire mieux avec le prochain. J’ai lu dans un roman animaliste que les phoques de l’Antarctique avaient pour proverbe : « C’est toujours la septième vague qui remonte la grève le plus loin ». Un écrivain, tel un phoque, regarde les vagues s’échouer sur la plage.

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    L.T. : Je lis beaucoup, des essais, des articles scientifiques, en croisant sciences dures et humaines, archéologie et histoire, géographie et climatologie, anthropologie et éthologie… Et j’ai la chance de rencontrer toute une galaxie d’interlocuteurs sur les sujets qui me passionnent. Être dans le partage motive toujours.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    L.T. : Peut-être Alfred Crosby, un historien états-unien, illustre inconnu en France, qui a répondu à la question fondatrice de l’histoire globale – pourquoi l’Occident a dominé le Monde au XIXe siècle et imposé ses valeurs, initiant notre trajectoire présente ? – en réinsérant l'histoire humaine dans celle du Vivant. Les notions qu’il a développées — échange colombien et impérialisme écologique — sont fondamentales pour comprendre l’histoire de ces derniers siècles.

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    L.T. : J’y entrevois un laboratoire effervescent, où se télescopent une multitude de parcours, une de ces îles en émergence qui formeront peut-être l’archipel des idées de demain.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    L.T. : J’aimerais convaincre tout-un-chacun de la nécessité de s’informer de ce qui se joue aujourd’hui, de se désintoxiquer des débats télécommandés, de se politiser en conséquence, car nous ne sortirons pas dignement de l’Anthropocène sans nous battre. Si vous voulez commencer par un petit geste, sachez que manger moins de viande, privilégier la qualité sur la quantité, serait de loin le plus efficace et le plus politiquement accessible pour réduire notre empreinte environnementale individuelle et notre responsabilité éthique. Et en bonus, c’est bien mieux pour notre santé. L’agro-industrie a voulu nous faire croire que nous étions omnivores portés sur le carné, alors que notre organisme a besoin de plus de végétal.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    L.T. : Je vais me permettre de citer ce que j’écrivais en conclusion de Cataclysmes : « L’humanité livre une guerre à la planète. Triste constat. C’est le fruit empoisonné de son histoire, la rançon à payer pour un succès évolutif sans précédent. Il faut en prendre conscience. Et décréter la paix. D’urgence. (…) Pour que nos enfants puissent voir de vraies chouettes, dans de vraies forêts, demain. »

     

     

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