Juliette Colin, metteuse en scène chez Crumble Production

Juliette Colin est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
J.C. : Si je devais définir le fil rouge de mon parcours, ce serait sans doute cette envie de toucher à tout et de tout mélanger. Je suis belgo-tchèque, j’ai grandi à Prague, et très tôt j’ai navigué entre plusieurs cultures, plusieurs imaginaires. Adolescente, je rêvais d’être chorégraphe. Puis, plutôt bonne élève au collège et au lycée, j’ai choisi une voie jugée plus « safe », du moins aux yeux de mes parents, en me lançant dans un master d’économie.
Mais très vite, le besoin de créer a repris le dessus. J’ai alors entamé un double cursus en design et arts appliqués à Olivier de Serres, puis poursuivi deux années à Central Saint Martins, à Londres, en master d’Innovation Management. J’y ai exploré les questions des maisons connectées, de l’innovation et de l’entrepreneuriat social.
Deux masters en poche, j’aurais pu continuer en doctorat et creuser encore d’autres pistes d’innovation. Mais, il fallait se mettre à travailler. J’ai alors rejoint Konbini à Paris, où j’ai signé mon premier CDI en tant que creative manager. Pendant trois ans, j’y ai découvert le milieu de la vidéo et du journalisme, et travaillé sur de nouvelles formes de narration et de formats éditoriaux, des sujets passionnants.
Un jour, j’ai fait l’expérience, en tant que spectatrice, de Sleep No More à New York. J’en ai parlé à une amie, qui m’a proposé d’écrire une pièce de théâtre immersif pour nos amis, dans le manoir familial de sa famille en Normandie. Un autre monde s’est alors ouvert à moi : celui de la mise en scène, qui me permettait enfin de tout faire et de tout mélanger pour créer.
Depuis 2021, j’ai fondé une compagnie et une société de production, Crumble Production, qui crée et produit des spectacles de théâtre immersif en France. Nous avons notamment réalisé l’adaptation théâtrale du roman Au Bonheur des Dames d’Émile Zola, présentée en 2022 et 2023 au Bon Marché Rive Gauche.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
J.C. : Ce qui me fait me lever le matin, ce sont toutes les choses qu’il reste à faire et à développer collectivement pour nous reconnecter à nous-mêmes et au monde. Que ce soit une pièce de théâtre, un projet entrepreneurial engagé ou toute autre initiative visant à façonner le monde dans lequel nous avons envie de vivre, dans le respect et la bonne humeur. Et il y a de quoi faire…
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
J.C. : Oui, et ce sont les dates de départ de mes grands-parents. Ça fait réfléchir à nos priorités, ce qui compte vraiment. C’est comme si une partie de celles et ceux qui étaient garants de notre mémoire générationnelle n’étaient plus là, et que c’était désormais à nous de prendre le relais.
Du côté de ma mère, mon grand-père a été dissident tchèque pendant plus de vingt ans, lors de l’occupation soviétique. Ancien enfant des Sudètes, il était professeur de philosophie et d’allemand avant de devenir dissident. Puis, après la libération, il est devenu ambassadeur tchèque en Allemagne et a œuvré pour la réunification des deux pays après la guerre froide.
Quand j’étais plus jeune, il me posait beaucoup de questions sur mes orientations politiques, sur ce que je pensais des événements qui traversaient le monde. Chaque semaine, il me découpait des articles de presse susceptibles de m’intéresser ou de nourrir la réflexion. Pour mes grands-parents, il était naturel de se soucier constamment du monde dans lequel on vit et d’être acteur de ce qui s’y passe. Aujourd’hui, ces questionnements résonnent et influencent profondément mon futur travail de création.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
J.C. : Pour moi, le roman indispensable est Le Monde d’hier de Stefan Zweig. Un texte extrêmement actuel, qui me touche particulièrement par sa réflexion sur l’appartenance européenne. Zweig y écrit qu’il se sentait avant tout européen plutôt qu’autrichien. C’est un sentiment que je partage profondément : je me sens européenne avant de me sentir tchèque, belge ou française.
En série, c’est indiscutablement The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate). La série dit énormément de choses sur le monde contemporain : elle aborde la condition des femmes, leur liberté, ou plutôt leur absence de liberté, la natalité, la religion et le pouvoir. Elle est adaptée du roman de Margaret Atwood, et chaque épisode est réalisé par une femme. À sa tête, Elisabeth Moss, que j’admire profondément et qui est pour moi un véritable modèle.
Côté cinéma, je citerais l’ensemble des films de mon réalisateur tchèque préféré, Miloš Forman. Il a notamment réalisé Vol au-dessus d’un nid de coucou, film oscarisé en 1976. J’ai beaucoup lu sur lui, et son histoire personnelle résonne fortement avec celle de ma famille à Prague : il connaissait mes grands-parents, et ma mère a, plus tard, réalisé un documentaire sur lui.
Forman fait partie de cette génération d’artistes tchèques qui ont émigré aux États-Unis pendant le régime communiste. Il a dû tout recommencer à zéro et a notamment vécu à l’hôtel Chelsea à New York. Ce n’est que près de quinze ans plus tard, à l’occasion du tournage d'Amadeus, qu’il a obtenu l’autorisation de revenir tourner à Prague, dans son pays natal. En dehors de ses collaborations avec de grands acteurs hollywoodiens comme Jack Nicholson, il a souvent travaillé avec des non-acteurs et s’est toujours intéressé à des récits ancrés dans la vie réelle. L’un de ses premiers chefs-d’œuvre est Konkurs, qui raconte l’audition de jeunes chanteuses pour un théâtre pragois.
Une autre figure tchèque que j’admire profondément est la réalisatrice Věra Chytilová, pionnière de l’avant-garde européenne et figure majeure de la Nouvelle Vague tchécoslovaque. Elle a notamment réalisé Les Petites Marguerites, un film emblématique et radical. Elle était la grand-mère de ma meilleure amie d’enfance, et j’ai eu la chance de visiter sa maison, qui était en soi une véritable expérience de curiosité et de liberté.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
J.C. : Pour moi, le sujet central est celui de la paupérisation de la démocratie et des décisions politiques qui conduisent à une diminution progressive des budgets alloués à la culture. Beaucoup sous-estiment encore les effets que cela aura, à moyen et long terme, sur notre connaissance collective et notre capacité à penser ensemble. À cela s’ajoute bien sûr l’essor de l’intelligence artificielle, qui transforme déjà de nombreux métiers de la culture et va continuer à les bousculer en profondeur.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?
J.C. : La collaboration dont je suis particulièrement fière est la pièce de théâtre immersif que nous avons créée au Bon Marché Rive Gauche : l’adaptation du célèbre roman Au Bonheur des Dames d’Émile Zola. Une fois le magasin fermé au public le soir, les spectateurs pouvaient se déplacer librement dans l’ensemble du lieu pour vivre la pièce.
Le spectacle se déployait sur plus de 3 000 m² de décor, avec plus de 50 scènes, dont certaines se chevauchaient, mobilisant chaque soir plus de 30 comédiens et 30 techniciens sur le plateau. Nous avons rassemblé plus de 17 000 spectateurs et joué 70 représentations, avec des prolongations à guichets fermés. Cela a constitué un véritable tremplin pour notre compagnie.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
J.C. : Je suis constamment en train de prendre des notes sur mon téléphone et d’y enregistrer des photos. Cela peut être une belle lumière d’un lampadaire, un soir, sur le canal de l’Ourcq, ou une observation sur un groupe d’amis qui se retrouvent dans une brasserie et ne peuvent s’empêcher de chanter, rendant la situation très comique.
Je puise ma créativité et ma curiosité dans la vie quotidienne, et chaque impulsion ou intuition mérite d’être notée. Pour moi, il n’y a pas d’inspiration inutile : même si je ne sais pas encore quoi en faire, une idée peut devenir précieuse des années plus tard, dans le cadre d’un autre projet. Ça m’est déjà arrivé.
Lorsque je crée un nouveau spectacle, je me replonge toujours dans mes notes pour voir s’il n’y a pas des idées ou des aspirations qui pourraient être réactivées. Je pense aussi qu’il est important d’aller au bout de sa curiosité, même si cela donne parfois l’impression de perdre du temps. Pour moi, ce n’est jamais du temps perdu.
Tout cela est intimement lié à l’innovation : c’est souvent dans cette recherche, parfois diffuse, qu’elle se manifeste surtout quand on continue à y croire.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
J.C. : Mes grands-parents et leur rapport au monde du travail, dans lequel les valeurs humaines et politiques allaient de soi. Chez eux, la légèreté de l’être prenait le dessus, malgré des situations parfois difficiles. J’essaie aujourd’hui de m’imprégner autant que possible de cette légèreté, de cette capacité à prendre du recul et à se dire : « on n’a qu’une vie, autant la vivre pleinement, avec des moments de joie et de bonheur, entouré de ses proches – sinon, à quoi bon ? »
Essayer de moins se prendre la tête et ne pas oublier de rire parfois des choses, plutôt que de s’en plaindre.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
J.C. : J’étais déjà une grande lectrice de L’ADN. Les sujets abordés par le magazine me permettent de rester à l’écoute de ce qui se passe dans le monde et nourrissent mon travail d’autrice. Avec Le Shift, s’ajoute en plus cette dimension d’échange avec des personnes inspirantes, issues d’univers très différents, ce qui fait toute la richesse de ce think tank.
Ce que j’ai envie d’y trouver, ce sont des rencontres et beaucoup d’inspirations pour mes prochains sujets de spectacle.
Ce que j’ai envie d’y apporter, c’est sans doute mon regard singulier de metteuse en scène.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
J.C. : Je souhaite continuer à développer le théâtre immersif en France, avec davantage d’ambition et une plus grande accessibilité pour le public. Mon objectif est de proposer des spectacles qui bousculent les codes du théâtre classique et s’adressent notamment à un public plus jeune. Dans un monde très technologique, je veux me battre pour des formes qui peuvent offrir des espaces de présence, de partage et de reconnexion à soi.
Plus largement, je souhaite continuer à être actrice d’un mouvement de déconnexion raisonnée, et transmettre cela à mes enfants : montrer qu’on peut s’ennuyer, prendre soin de la nature tout en y jouant, et simplement être présent pour celles et ceux qu’on aime. J’ai le sentiment que ce sera l’un des enjeux importants des années à venir et peut-être l’occasion de faire émerger de nouveaux projets.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
J.C. : Créer pour se reconnecter à soi, aux autres et au monde.
Vivez des expériences imaginées par L’ADN, et construisez votre réseau d’acteurs du changement.
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