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    Fabrice Cavarretta, Professeur à l'ESSEC et Chercheur en Paradigmes Managériaux & Intelligences Artificielles

    Fabrice Cavaretta

    Fabrice Cavarretta est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    F.C. : J'ai toujours oscillé entre la fascination pour le fonctionnement des humains et… des ordinateurs. Parfois, je me suis consacré entièrement à la machine – faisant un mémoire sur l'IA à l'école, ou travaillant comme ingénieur logiciel en Silicon Valley. Parfois, je me suis immergé dans l'humain, travaillant comme responsable d'équipes en usine, ou effectuant un doctorat en psycho-socio des organisations. Et après 40 ans de vie professionnelle, mon travail académique se focalise sur la frontière entre ces deux types d'entité.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    F.C. : Je suis fasciné que la machine imite tant l'humain (en pleine conscience) et que l'humain se comporte tellement comme la machine (mais ne le sait pas toujours). Cela constitue évidemment mon sujet principal de recherche académique. J'adore bidouiller – comme un « chercheur fou » – les entités pensantes. Réussir à obtenir d'un système agentique (typiquement d'une machine) que son raisonnement suive une certaine logique ; ou déconstruire un raisonnement idéologique ou conspirationniste (typiquement d'un humain) pour en comprendre la logique profonde. Même fascination…

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    F.C. : J'ai étudié au Santa Fe Institute, dans les montagnes du Nouveau Mexique. C'est un lieu mythique (par ex., dans l'introduction de 'Jurassic Park') car il rassemble des chercheurs de toutes les disciplines pour leur permettre d'appréhender ensemble la « complexité » du monde. Nous y passons des semaines à mettre en regard les équations et dynamiques dans tous les domaines possibles : mathématiques, économie, biologie, informatique, etc. Depuis, en tant que chercheur, je n'ai plus jamais abordé une problématique sans y percevoir une dynamique non linéaire, ou un écho à une modélisation dans un domaine tout autre.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    F.C. : En démarrant ma formation en sciences sociales, j'avais un gros retard de compétence et d'appétence pour l'écriture. J'étais franchement mauvais, pour être clair. J'ai acheté littéralement tous les ouvrages que je pouvais trouver sur l'acte d'écrire. Et un beau jour, je suis tombé sur « Line by Line » de Claire Cook, un manuel pour former les copy editors américains (secrétaires de rédaction). Sa lecture a été une révélation, levant le voile sur tant de choses qui peuvent rendre un texte illisible. Pas que je réussisse dorénavant à l'éviter tout le temps, mais cela m'a changé et surtout donné une vraie appréciation pour l'acte d'écrire.

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    F.C. : Je suis assez vieux pour avoir vécu toutes les mutations de l'informatique, depuis l'alimentation des ordinateurs à cartes perforées au début des années 70, en passant par les calculatrices, l'ordinateur personnel, l'internet, etc. Il me semble plausible que l'intelligence artificielle générative soit considérée comme la plus grande de ces étapes. En effet, elle permet de dépasser le simple aspect « d'automatisation » des étapes précédentes pour entrer dans une ère où nous traitons avec des entités ayant des comportements cognitivo-émotionnels (et bientôt, matériels) que l'on se doit de considérer comme « équivalents aux humains ».

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier ?

    F.C. : Ma collaboration avec l'activiste paysagiste Eric Lenoir sur notre ouvrage pour « rendre les écosystèmes moins absurdes ». Tout d'abord, ce texte formalise une manière très différente d'aborder et de gérer le monde, comparé à ce dont on s'attend dans les temples du management classique que je fréquente le reste de l'année. Ensuite, car l'ouvrage pratique une multidisciplinarité ancrée dans nos deux profils, et est surtout dense en concepts, en images et en information. Cela ne le rend pas le plus facile à lire, ou à promouvoir, mais c'est comme cela que j'apprécie les livres… quand je les lis in extenso.

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    F.C. : Je lis beaucoup dans de nombreux domaines, me focalisant sur les articles scientifiques et le journalisme « long form » de qualité (ping à l'ADN ! ). Et j'ai pratiqué toute ma carrière la transdisciplinarité, et l'aller-retour inlassable entre pragmatisme et abstraction. Tout cela semble bien beau, et chacun peut croire y être autant attaché. Néanmoins, quand ces diagonales sont réellement pratiquées, vous en payez en général un prix professionnel fort… ce qui est mon cas.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    F.C. : John Dewey, membre éminent de l'école du pragmatisme philosophique américain. Il est l'inventeur du « code Dewey » encore utilisé de nos jours sur la tranche des livres en bibliothèque. Un philosophe qui met au point un système de classification des plus pratiques qui soit : que rêver de mieux ?

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    F.C. : J'aime les diagonales qui sont consubstantielles à l'esprit de l'ADN, et dont on peut se délecter lors des rencontres. Probablement comme nombre d'autres membres, cela me change du silo professionnel dans lequel on est cantonné le reste de nos journées…

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    F.C. : Ma pratique académique m'a amenée à aider de nombreux cadres dans leur manière d'aborder l'humain. J'aimerais tant finir et partager mon ouvrage qui capture cette manière particulière. Et par ailleurs, ma recherche m'amène à conceptualiser l'humain et la machine comme « équivalents », ce qui éclaire de nombreuses questions contemporaines sur l'envahissement de notre société par l'IA. J'espère pouvoir bientôt publier plus sous cet aspect pour aider à dissiper nombre de confusions qui freinent l'adaptation rapide et requise par nos sociétés.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    F.C. : Je pense sincèrement qu'une des phrases les plus profondes de la philosophie contemporaine est : « On ne sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher » – Jean-Claude Dusse, 1979.

     

     

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