Clara Deletraz, créatrice de ENSEMBLE(S) et co-fondatrice de la French Tech & Switch Collective

Clara Deletraz est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… Quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
C.D. : J'ai créé ou contribué à des projets ambitieux qui créent des collisions improbables entre des mondes ou des gens qui ne se parlent pas assez :
- le projet Paris Saclay dans le cadre du projet du Grand Paris,
- l'initiative French Tech en cabinet ministériel,
- Switch Collective (un bilan de compétence nouvelle génération qui a accompagné plus de 15 000 personnes. Vendu à la Maif en 2021)
- Aujourd'hui le studio créatif COLLISIONS dont la raison d'être est justement de faire émerger du sens collectif en provoquant des collisions entre des mondes qui ne se parlent pas assez.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
C.D. : Depuis 2024, je suis obsédée par la fracturation de notre société en bulles cognitives et sociales qui se polarisent. Je suis convaincue que c'est l'un des plus grands défis de notre époque, voire la mère de toutes les batailles si on veut faire advenir une transition écologique, économique, démocratique etc.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
C.D. : Tout a commencé par une prise de conscience très personnelle.
En 2023, lors d’une conférence que je donnais devant plusieurs centaines de personnes engagées sur les enjeux de transition, j’ai vécu un moment étrange : en regardant la salle, j’ai réalisé à quel point nous nous ressemblions tous. Mêmes types de parcours, mêmes références, mêmes codes, probablement les mêmes opinions.
Alors que je me pensais ouverte, j’ai compris que je vivais dans une bulle. Et que cette bulle, loin d’être une exception, était en réalité la norme.
Car nous vivons tous et toutes dans des bulles — sociales, culturelles, politiques — composées de gens qui nous ressemblent, pensent comme nous, vivent comme nous. Et ces bulles, loin de simplement coexister, ont tendance à se polariser, à se transformer en camps opposés, dans une logique de “nous contre eux”.
C’est à partir de ce constat intime que mon inquiétude est devenue une enquête, puis une quête : comprendre comment nos bulles sociales, culturelles et politiques se forment, pourquoi elles se polarisent, et surtout comment il est encore possible d’en sortir.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
C.D. : Humanité de l'historien Rutger Bregman dont la thèse est que la plupart des gens, la plupart du temps, sont fondamentalement bons. Et que c’est sur cette base qu’on peut (et qu’on doit) reconstruire nos sociétés. Contre la vision dominante qui voit l’homme comme égoïste, violent, intéressé, Bregman défend l’idée que la coopération, l’altruisme et l’empathie sont au cœur de notre nature humaine, et que la méfiance systématique envers les autres est un biais culturel et politique, pas une fatalité biologique.
Art, la pièce de Yasmina Reza, où un simple tableau blanc devient le point de collision d’amitiés, de visions du monde et d’identités.
Les œuvres du réalisateur iranien Mehran Tamadon, qui passe en ce moment du temps à Crépol depuis deux ans, après le meurtre de Julien par des jeunes d’origine algérienne lors d’un bal, et qui veut organiser en juin prochain un nouveau bal au même endroit – comme un acte de collision volontaire au service de la réconciliation locale.
Le projet tristement avorté de Pippa Bacca, artiste italienne partie faire de l’auto-stop en robe de mariée pour un projet de paix entre les peuples, et dont le projet artistique s’est fracassé tragiquement contre la violence du réel, une collision qui interroge profondément nos naïvetés et nos idéaux.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
C.D. : Ces fameuses bulles cognitives et sociales. L'entre-soi a toujours existé, c’est humain : on se regroupe par affinités, par confort, pour se sentir compris et en sécurité. Mais les bulles, c'est autre chose : un entre-soi dopé au numérique, automatisé à grande échelle.
Sur les réseaux sociaux c’est encore pire. Avec les filtres que créent les algorithmes, on est exposés uniquement à des gens et à des contenus qui vont dans le sens de nos convictions.
Nos entreprises n’échappent pas à ce phénomène de bulles.
- Les algorithmes de recrutement renforcent l’homogénéité et amplifient les biais historiques (genre, origine, école).
- Les silos internes entre équipes, métiers, siège/terrain, niveaux hiérarchiques sont amplifiés par le télétravail/l’hybride.
- Le "human-AI teaming" – travailler en binôme avec un assistant IA – a un effet collatéral qui commence à être documenté : on se parle moins entre collègues, et la confiance au sein des équipes a tendance à reculer avec le temps.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier ?
C.D. : Avec mon studio créatif COLLISIONS, nous avons lancé la 1ère édition de FAUT QU'ON PARLE, aux côtés du fonds Bayard Agir pour une société du lien et en partenariat avec La Croix et Brut.
Le principe ? Comme avec une app de dating, "matcher" des inconnus. Mais des inconnus aux opinions opposées pour qu'ils en parlent dans la vraie vie.
Un succès inattendu et un engouement qui a dépassé nos espérances. On attendait 2000 personnes, on en a eu 6400. 95% des participants sont satisfaits de la rencontre, 75% souhaitent rester en contact avec leur partenaire. C'est la déclinaison française d'une initiative internationale lancée par le média allemand Die Zeit : My country talks. Voici le bilan et les apprentissages clés.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
C.D. : Cultiver l'art de se confronter sans s'affronter à d'autres points de vue, réalités, secteurs que le mien.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
C.D. : L'analyse systémique de manière générale. Ça m’a fait passer d’une lecture des individus à une lecture des relations : j’ai arrêté de regarder “qui est quoi” pour comprendre “qui fait quoi avec qui”…, et ça a complètement transformé ma manière de voir le monde
La sociodynamique de Jean-Christophe Fauvet en particulier qui déplace le regard : au lieu de focaliser l'énergie sur ceux qui ne bougeront jamais, on la concentre sur les personnes pas nécessairement d'accord mais ouvertes au dialogue, pour créer un effet d’entraînement.
Le changement de perspective est radical : on passe d’une logique d'affrontement (convaincre, argumenter, lutter) à une logique de confrontation positive (amplifier, relier, faire grandir ce qui fonctionne déjà). Et souvent, ça change tout… Parce qu'on arrête de s'épuiser là où ça bloque, pour investir là où ça peut vraiment bouger.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
C.D. : Des collisions inédites de points de vue, métiers, secteurs. Un décryptage en avance de phase des signaux faibles qui façonnent l'air de rien nos sociétés.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
C.D. : Créer les collisions les plus improbables et les plus dingues qui transformeront la manière dont nous nous percevons, racontons et comprenons. Pour pouvoir agir ensemble.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
C.D. : There is a crack in everything, this is how the light gets in. (Leonard Cohen).
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