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    Caroline Wiesike, Responsable RSE chez Sacem

    Caroline Wiesike

    Caroline Wiesike est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    C.W. : L’amour que je porte à la musique est profondément ancré en moi. Elle a toujours fait partie de ma vie, sous des formes multiples et complémentaires : les cours de piano que j’ai suivis enfant, la chorale que j’ai intégrée au collège, la passion du vinyle transmise par mon père, ou encore la découverte adolescente d’artistes comme les Beatles, Amy Winehouse, Blondie, Aretha Franklin ou Marvin Gaye, qui m’ont ensuite amené à écouter des univers musicaux très variés. À cela, s’ajoutent les festivals tels que les Nuits Sonores ou Woodstower auxquels j’ai pu participer en tant que bénévole, pendant plusieurs années, dès ma majorité. C’est lors de mon stage chez 1D Lab, une plateforme de streaming solidaire et équitable, que cette évidence s’est confirmée : c’est dans la filière musicale que je souhaitais grandir et évoluer. Au fond, je le savais déjà depuis longtemps, il me restait simplement à trouver par quelle porte y accéder.

    En rejoignant ensuite la Sacem, qui se situe au cœur de l’écosystème musical, j’ai pris conscience que cette industrie était loin d’être égalitaire et juste. Ce constat m’a poussée à m’intéresser aux questions d’égalité et de diversité. J’ai voulu comprendre pourquoi ces inégalités entre les genres persistaient dans la filière musicale, et dans notre société plus largement. Depuis, je ne cesse de nourrir ma réflexion en lisant des études et des ouvrages, en écoutant des témoignages, en visionnant des documentaires et des films, mais surtout en rencontrant des femmes et des hommes engagés. Ces échanges me permettent de mieux appréhender les défis sociaux et sociétaux auxquels nous faisons face aujourd’hui.

    Qu’il s’agisse de musique, de danse, de cinéma, d’audiovisuel, d’art ou de littérature, la culture est souvent sous-estimée, alors qu’elle constitue, à mes yeux, l’une des clés essentielles pour rendre notre société meilleure.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    C.W. : L’injustice dans laquelle nous vivons et les combats que nous pouvons mener, chacune et chacun à notre échelle, sont nombreux, parfois au point de donner le vertige. Pourtant, l’être humain est profondément créatif et il est capable de mener de grandes choses. L’histoire comme l’actualité nous le rappellent sans cesse.

    Des figures féminines, qui ont refusé le silence et la résignation, telles que Rosa Parks, Simone Veil, Malala Yousafzai, Greta Thunberg ou, encore plus récemment, Éléonore Pattery, étudiante en master RSE à l’origine d’une pétition contre la loi Duplomb en sont la preuve. Chacune, à son échelle, a fait le choix du courage plutôt que de la passivité, au prix, souvent, de critiques virulentes, de violences symboliques ou réelles, et d’une exposition médiatique brutale.

    Ce ne sont là que quelques exemples, il serait en effet impossible de citer toutes les personnes qui se sont engagées, dans le monde et à travers le temps, tant les résistances prennent des formes multiples, diffuses et parfois invisibilisées.

    Mais la mention de ces quelques parcours n’en demeure pas moins essentielle : elle rappelle la diversité des combats et démontre qu’il est possible de tenir tête aux rapports de domination, d’ébranler l’ordre établi et de faire progresser la société, même lorsque la haine et le rejet du changement semblent omniprésents.

    Ce sont ces engagements forts et concrets qui me stimulent et encouragent ma conviction que rien n’est figé, que tout n’est pas perdu, et que nous avons toutes et tous un rôle à jouer.

    Recréer du lien social, imaginer des alternatives et construire des modèles plus durables sont des enjeux collectifs essentiels. La société a besoin de diversité, de renouveau et de voix multiples pour mieux fonctionner.

    Ensemble, en conjuguant nos engagements, nous sommes tout à fait capables de bâtir et d’accomplir de belles choses et c’est cet espoir qui m’anime chaque matin.

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    C.W. : Les attentats du 13 novembre 2015 au Bataclan ont profondément bouleversé ma manière de voir le monde. Apprendre cette nouvelle atroce, alors que j’écoutais tranquillement la radio chez moi, m’a conduit à relativiser de nombreuses choses. Lorsque nous allons à un concert, nous sommes bien loin d’imaginer que la mort puisse être aussi proche. Un lieu de fête et de convivialité ne devrait jamais se transformer en un véritable cauchemar.

    Ce soir-là, 92 personnes ont perdu la vie lors du concert du groupe de rock Eagles of Death Metal. Qui aurait pu imaginer que des vies soient ôtées dans un lieu culturel dont le principal objectif est de rassembler, de créer du lien social et de favoriser la rencontre entre un artiste et son public ?

    Malgré l’extrême violence de cet attentat et les familles à jamais brisées, le Bataclan a fini par rouvrir ses portes après un an de silence, à l’occasion d’un concert de Sting. Cette réouverture symbolise, à mes yeux, une forme de résilience et de courage. Elle montre combien il est primordial de continuer à résister, à vivre et à profiter des moments de partage, afin de ne pas céder face à une violence qui tend à grandir et à s’étendre dans nos sociétés.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    C.W. : La liste est longue, mais je recommanderais dans un premier temps deux ouvrages de l’autrice Titiou Lecoq : "Les Grandes Oubliées, pourquoi l’histoire a effacé les femmes" et "Le couple et l’argent : pourquoi les hommes sont plus riches que les femmes".

    Le premier ouvrage démontre que, malgré le rôle majeur qu’ont joué les femmes dans l’histoire depuis la préhistoire, elles ont été progressivement effacées et reléguées au second plan au fil du temps. Dans le second ouvrage, l’autrice met en lumière le rapport différencié que les femmes entretiennent avec l’argent dès l’enfance, par rapport aux hommes, et montre qu’une fois en couple, les inégalités ont même tendance à s’accentuer. Titiou Lecoq s’attaque à un sujet tabou, celui de l’argent, et parvient malgré tout, avec humour, à dresser un constat aussi accablant que pertinent, tout en proposant des solutions simples qui peuvent réellement faire évoluer notre relation, en tant que femmes, avec l’argent.

    Concernant les séries que j’ai pu visionner sur Netflix, j’ai particulièrement apprécié House of Guinness, qui revient sur l’histoire de la famille irlandaise Guinness et met en lumière le poids psychologique et moral que peut représenter un héritage à l’époque de la révolution industrielle. La série souligne également les difficultés rencontrées par les femmes, et notamment par la sœur Guinness, Anne Lee, qui essaye de s’imposer au sein d’une fratrie divisée, dans un contexte social et familial fortement marqué par les inégalités de genre.

    Je citerais aussi Le Jeu de la dame ainsi que la série d’animation Arcane, qui mettent en avant de véritables héroïnes : une joueuse d’échecs redoutable, capable de battre même les Russes, et deux sœurs intrépides qui se battent pour des causes différentes. Coup de cœur également pour le titre Ma meilleure ennemie, composé par Stromae et Pomme, pour le septième épisode de la saison 2 d’Arcane !

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    C.W. : L’intelligence artificielle constitue aujourd’hui l’un des changements les plus déterminants pour le secteur musical. Capable de générer en quelques secondes ou minutes des musiques, des images, des vidéos ou encore des textes écrits, elle peut fragiliser le travail et le quotidien des créateurs et créatrices. Dans l’industrie musicale, les outils d’IA sont particulièrement variés et peuvent servir à créer des compositions, interpréter, arranger ou enregistrer une œuvre presque instantanément. Cette évolution soulève ainsi de nombreuses interrogations, notamment en matière de droits d’auteur et de reconnaissance du travail artistique.

    C’est dans ce contexte que la Sacem suit attentivement, depuis sa création en 1851, les transformations et mutations technologiques de notre société afin de continuer à protéger et à défendre les œuvres du riche répertoire qu’elle représente. Un conseil pour la stratégie et l’innovation a d’ailleurs été mis en place en 2021 afin d’anticiper au mieux les évolutions technologiques et d’en mesurer efficacement les enjeux stratégiques. En 2023, la Sacem a également instauré un droit d’opposition (le opt-out) face à l’utilisation souvent abusive des œuvres par les fournisseurs de services d’intelligence artificielle. Désormais, ces derniers doivent obtenir une autorisation pour utiliser les œuvres issues de notre répertoire.

    Certes, l’IA demeure un outil précieux au service de la création, il apparaît toutefois essentiel de rester vigilant quant à son usage, afin de garantir un équilibre juste entre innovation, création artistique et respect du droit d’auteur.

    Par ailleurs, le changement climatique exerce lui aussi un impact majeur sur le secteur musical, en particulier sur le live et l’événementiel. La pandémie de Covid-19 a mis en lumière de manière brutale les conséquences qu’une crise sanitaire d’ampleur pouvait avoir sur notre filière : pendant près d’un an, salles de concert et festivals ont été contraints de fermer, paralysant une part significative de l’économie musicale.

    Ces dernières années, les bouleversements écologiques sont venus accentuer cette fragilité. Plusieurs festivals ont ainsi été confrontés à des conditions climatiques extrêmes, à l’image de We Love Green ou du Delta Festival, touchés par des épisodes d’inondations en pleine période estivale.

    L’événementiel musical apparaît dès lors profondément vulnérable, et l’urgence climatique s’impose désormais comme une réalité incontournable. En réponse, un nombre croissant de festivals s’engagent à réduire leur empreinte carbone, tandis que de nombreuses initiatives émergent également dans le secteur du live afin d’en limiter l’impact environnemental.

    Ces évolutions soulignent combien il est aujourd’hui essentiel d’innover, de repenser les modèles existants et de mettre en place des cadres législatifs adaptés, afin de permettre aux acteurs de la filière musicale de faire face efficacement aux défis d'aujourd'hui.

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?

    C.W. : Je suis particulièrement fière d’avoir lancé, après un an de réflexion menée en interne, le programme de mentorat de la Sacem.

    Aujourd’hui, seulement 18 % des membres de la Sacem sont des femmes. C’est face à ce constat que ce programme est né, avec pour objectif de renforcer la confiance des autrices-compositrices et d’augmenter leurs chances de réussite. À terme, nous souhaitons ouvrir ce mentorat aux créateurs, lorsque de meilleures conditions de parité seront atteintes.

    Ce programme vise à accélérer la carrière de quatre autrices-compositrices émergentes grâce à un accompagnement personnalisé et complet sur une durée de six mois. Grâce au soutien de notre Conseil d’administration, de notre Comité de direction et de notre partenaire Mewem, j’ai pu concevoir un programme comprenant plus de vingt heures de formation consacrées au fonctionnement de l’écosystème de la filière musicale, à travers la mise en place d’ateliers animés par des professionnelles, expertes sur ces sujets et reconnues dans notre secteur.

    Ce mentorat a également pour ambition de permettre aux mentorées de renforcer leur réseau et leur environnement professionnel, mais surtout de développer une relation privilégiée avec une mentore créatrice, identifiée comme un véritable rôle modèle. Le succès de cette initiative, lancée en 2026, s’est notamment traduit par la réception de plus de 230 candidatures, soulignant la nécessité de proposer un tel dispositif aux autrices et compositrices membres de la Sacem.

    Une autre grande fierté est celle d’avoir coconstruit, avec la Commission Égalité et Diversité de la Sacem, les trois dernières éditions des Rencontres Culture & Égalités de la Sacem, un événement annuel dédié aux enjeux d’égalité et de diversité dans le secteur culturel. Ces journées ont pour vocation de partager les avancées, d’analyser les freins persistants et de décrypter les inégalités auxquelles les femmes et les minorités de genre sont encore confrontées aujourd’hui dans leurs parcours professionnels. J’ai eu le plaisir d’être désignée comme maîtresse de cérémonie lors des deux dernières éditions, un rôle exigeant et stimulant que j’ai pris beaucoup de plaisir à exercer.

    Enfin, j’ai également lancé, en collaboration avec le projet européen Keychange, la série International Perspectives, destinée à amplifier les voix sous-représentées et à mettre en lumière les défis spécifiques auxquels font face les artistes et les professionnelles de la musique partout dans le monde. Chaque article s’appuie sur l’une des dix recommandations formulées par Keychange, dans son manifesto publié en 2024, pour une filière musicale plus égalitaire et inclusive à l’échelle internationale. Je vous invite à les découvrir, à travers cette série, disponible sur leur site internet !

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    C.W. : Je cultive ma curiosité et ma créativité au quotidien dans mon environnement professionnel, en participant régulièrement à de nombreux événements, masterclass et conventions. Ces temps d’échange me permettent de rester au contact de l’actualité, tout en favorisant les rencontres et le dialogue avec les personnes qui m’entourent.

    Je veille également à ce que ces expériences ne soient pas exclusivement liées au secteur musical, afin de m’inspirer des initiatives mises en place dans d’autres domaines culturels et créatifs, notamment sur les enjeux d’égalité, de diversité et de transition environnementale.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    C.W. : Pour moi, le regard des artistes, souvent très différent du nôtre, offre une manière singulière d’appréhender le monde du travail et la société dans son ensemble. J’apprécie tout particulièrement les échanges que je peux avoir, dans le cadre de mon activité professionnelle, avec des artistes de différentes générations. Ces dialogues nourrissent ma réflexion et m’invitent à penser autrement.

    Avec le recul, je mesure combien certaines rencontres ont joué un rôle déterminant dans le développement de ma culture générale et dans mon évolution professionnelle. Ce fut notamment le cas avec Claude Lemesle, immense parolier ayant écrit pour Joe Dassin, Gilbert Bécaud, Michel Fugain, Nana Mouskouri ou encore Serge Reggiani. J’ai eu la chance de travailler à ses côtés pendant plusieurs années sur des projets de valorisation du patrimoine musical, une expérience particulièrement riche, précieuse et formatrice.

    Plus largement, les membres de la commission Mémoire et Patrimoine de la Sacem, avec lesquels j’ai pu collaborer, ainsi que ceux de la commission Égalité et Diversité, que j’accompagne encore aujourd’hui, ont profondément influencé, et continuent d’influencer, ma manière de penser et d’agir au quotidien.

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    C.W. : J’ai rejoint l’ADN Le Shift avec l’envie de développer de nouvelles idées et de rencontrer des personnes que je n’aurais pas nécessairement croisées ailleurs. J’ai été immédiatement attirée par ce think tank atypique, différent de ceux que j’avais pu connaître jusqu’ici.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    C.W. : Faire en sorte que les hommes comprennent que, dans la lutte pour une société plus égalitaire et plus juste, leur engagement est indispensable. Mon rêve serait que, dès l’école primaire, et ce jusqu’à la retraite, les hommes, comme les femmes, soient mieux accompagnés et sensibilisés sur les sujets sociaux et environnementaux.

    Je suis convaincue qu’un tel travail de fond contribuerait à faire reculer les violences qui traversent nos sociétés depuis des siècles, sous des formes multiples et persistantes. Il suffit d’observer des œuvres populaires, comme la série Game of Thrones, ou de suivre des affaires judiciaires récentes comme celle de Gisèle Pelicot, pour constater à quel point certaines logiques de domination et de brutalité restent profondément ancrées.

    Certes, la condition des femmes a évolué et des droits ont été conquis. Mais l’actualité nous rappelle avec force qu’aucun acquis n’est définitif. Ce qui a été obtenu peut être remis en cause du jour au lendemain, comme on l’a vu en Afghanistan, en Iran ou même aux États-Unis. Les femmes demeurent, encore aujourd’hui, des personnes minorisées, exposées dans certains pays à des reculs de droits, à des violences systémiques et à de fortes inégalités structurelles.

    Et pour inverser durablement la tendance, nous avons besoin de l’engagement des hommes. J’y crois profondément.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    C.W. : « L’esprit cherche et c’est le cœur qui trouve » - Georges Sand

     

     

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