Row of colorful national flags on flagpoles in front of a modern glass office building against a blue sky.

L’Europe peut-elle encore grandir ?

Avec Fondation BNP Paribas
© Tim Diercks

L’Europe ne manque ni d’idées ni d’argent. Ce qui lui manque, c’est avant tout la capacité de transformer ses forces en puissance. Lors de la dernière édition des Conversations à venir, Enrico Letta et trois experts se sont penchés sur une question simple en apparence : comment éviter que les entreprises européennes ne partent chercher ailleurs les moyens de leur développement ?

Sur le papier, l’Europe a tout pour elle : un marché de 450 millions de consommateurs, des entreprises reconnues dans le monde entier, une épargne abondante… Pourtant, quand il s’agit de financer l’innovation ou de faire grandir une entreprise, le continent reste souvent à la traîne.

Ce paradoxe était au cœur de la dernière édition des Conversations à venir de l’Institut Louis Bachelier, organisée le 5 octobre au Collège de France avec la Fondation BNP Paribas, et dont L’ADN est partenaire.

La conférence réunissait Enrico Letta, président de l’Institut Jacques Delors et ancien président du Conseil italien ; Marie Brière, directrice générale de l’Institut Louis Bachelier ; Alain Papiasse, Chairman BNP Paribas CIB ; et Fabrizio Pagani, professeur à Sciences Po et ancien sherpa de l’Italie au G20.

Un continent trop petit pour ses ambitions ?

« Aujourd’hui, la souveraineté ne se pense plus à petite échelle », déclare Enrico Letta. Selon lui, l’Europe a laissé son marché unique inachevé. Si les biens circulent relativement bien, l’énergie, les télécoms et la finance restent largement organisés au niveau national.

Cette fragmentation se lit dans les chiffres. Toujours selon Enrico Letta, l’Europe représente environ 17 % de l’économie mondiale, contre 25 % pour les États-Unis. Mais elle ne pèse que 11 % de la capitalisation boursière mondiale, quand les États-Unis en concentrent environ 60 %.

La souveraineté se joue aussi dans les outils du quotidien : le cloud, les moyens de paiement ou l’intelligence artificielle. Car qui dépend d’une technologie dépend de ceux qui la contrôlent.

L’Europe finance-t-elle sa propre dépendance ?

Si un épargnant européen place son argent dans un fonds indiciel mondial, environ 70 % de sa mise file vers des entreprises américaines. À l’échelle du continent, quelque 300 milliards d’euros d’épargne européenne traversent chaque année l’Atlantique. « On fabrique nous-mêmes indirectement le problème qu’on essaye de régler », résume Alain Papiasse.

L’écart se creuse dès la naissance d’une entreprise. Une société européenne qui veut se développer doit composer, souligne le banquier, avec 27 marchés et autant de cadres réglementaires. Sa concurrente américaine, elle, accède d’emblée à un vaste marché intérieur.

Le suédois Spotify a choisi New York pour son entrée en Bourse, en 2018. Arm, l’un des fleurons technologiques du Royaume-Uni, a préféré en 2023 le Nasdaq à Londres. Deux cas d’école, un même constat : l’Europe sait faire naître des entreprises, mais peine à les retenir.

Une bonne technologie ne suffit pas

Marie Brière déplace le débat. Pour elle, l’Europe souffre moins d’une panne d’investissement que d’une difficulté à transformer l’investissement en gains de productivité. « Une scale-up ne grandit pas seulement parce qu’elle a une bonne technologie, mais parce qu’elle trouve des acteurs qui lui permettent de la déployer massivement », explique-t-elle.

Les partenariats entre grands groupes et start-up peuvent y aider, mais la bataille est aussi culturelle. Une intelligence artificielle n’est jamais totalement neutre : elle dépend des données sur lesquelles on l’a entraînée et des acteurs qui la financent.

Enrico Letta en donne une illustration : interrogées sur la capacité de l’Europe à changer d’échelle, deux IA livrent des réponses opposées. L’outil américain se montre pessimiste ; le français Mistral, plus confiant.

L’épargne ne suit pas le drapeau

Faut-il demander aux Européens d’investir davantage dans les entreprises du continent ? Oui, mais personne ne place son argent par seul amour du drapeau. « Il faut donner un incentive », répond Fabrizio Pagani.

Selon lui, l’Europe doit améliorer l’éducation financière et rendre ses entreprises plus visibles aux yeux des épargnants. Elle pourrait aussi proposer un avantage fiscal pour les placements conservés plusieurs années dans des sociétés européennes.

Alain Papiasse ouvre une autre piste, celle des fonds de pension : dans les pays où ils sont très présents, les ménages ont davantage l’habitude d’investir à long terme. Ces fonds peuvent soutenir l’économie tout en familiarisant les citoyens avec les marchés financiers.

Mais l’Europe ne peut pas compter sur la seule bonne volonté des investisseurs. Si ses entreprises restent moins attractives que leurs concurrentes américaines, les capitaux iront voir ailleurs. Le débat autour d’un stablecoin en euro pose une question voisine : qui contrôle les infrastructures par lesquelles circule la valeur ?

Le pari du « 28e régime »

Enrico Letta défend enfin la création d’un cadre juridique commun pour les entreprises qui veulent se développer dans plusieurs pays européens. Baptisé EU Inc., ce « 28e régime » , dont la Commission européenne a présenté le projet en mars dernier, permettrait à une société de choisir un statut valable dans toute l’Union.

L’objectif serait d’éviter qu’une entreprise doive réinventer son fonctionnement à chaque frontière. Ce dispositif ne réglerait pas les problèmes de financement, mais il pourrait réduire le coût de la complexité.

« Le point central, c’est que nous devons choisir l’Europe, c’est-à-dire nous-mêmes », conclut Enrico Letta. Face aux enjeux actuels, les souverainetés nationales ne suffisent plus. Pour ne pas sortir du jeu, les Européens doivent apprendre à faire puissance ensemble.

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