
Les jeunes recrues d’Elon Musk devaient assainir Washington. Elles ont surtout appris à lire l’État de l’intérieur, et lèvent aujourd’hui des centaines de millions pour exploiter ce qu’elles y ont vu. Leur trajectoire éclaire une dynamique bien plus large, que l’IA généralise à tous les secteurs.
Souvenez-vous, 2025, le DOGE. Cette cellule confiée à Elon Musk au jour même de l’investiture de Donald Trump qui avait pour mission de tailler dans les dépenses fédérales, à la tronçonneuse si nécessaire. Le Washington Post a fait les comptes. Après six mois passés dans les arcanes de l’administration, une vingtaine d’anciens du DOGE ont levé au moins un demi-milliard de dollars. On peut ne pas s’en étonner. Ingénieurs, investisseurs, entrepreneurs, ils sont juste retournés à ce qu’ils savaient faire. Certes. Ce que les investisseurs leur achètent porte pourtant un nom : la grande extraction, ou ce moyen qu’ils ont de décrypter les organisations de l’intérieur.
Mais quand on décortique dans le détail les projets nés de cette génération de DOGE bros, on retrouve trois motifs. Les uns comblent des missions non réalisées par l’État, d’autres ont bâti des extensions et d’autres encore les remplacent.
Pour un demi-milliard de dollars : DOGE, saison 2
En février 2025, Gavin Kliger, 25 ans, ingénieur qui, en entrant dans l’équipe de Musk avait expliqué sur son Substack avoir renoncé à un salaire à sept chiffres pour sauver l’Amérique a levé des fonds en mai pour Cathedral. Fondée avec trois autres anciens du DOGE, il vend à l’armée des capacités cyber offensives et défensives pilotées par l’IA. En quelques mois, sa valorisation a atteint 1,4 milliard.
Autre exemple, Stephen Ehikian a pris la tête de C3 AI au moment même où il quitte l’administration. Trois mois plus tard, le ministère de la Santé confie à l’entreprise l’unification de ses données de recherche médicale et d’assurance maladie, et les commandes du secteur fédéral, de la défense et de l’aérospatiale finissent par représenter 55 % de son carnet. Arrivé au DOGE pour réduire la dépendance de l’État aux prestataires extérieurs, Stephen peut se féliciter d’en diriger désormais un.
Enfin, Brooks Morgan et Adam Ramada quittent le DOGE en août 2025 pour fonder Banner VC, qui fait de leurs connaissances des achats publics un argument. Leur premier fonds atteint 225 millions de dollars, une somme rare pour des débutants.
Dans ce phénomène, Norm Eisen, ancien juriste chargé de l’éthique à la Maison Blanche sous Obama et engagé dans plusieurs procès contre le DOGE, voit une façon inédite de monnayer un passage dans l’État. Mais inédite en quoi ?
De la pantoufle à l'ubérisation et jusqu'à la grande extraction
Faire carrière sur ce qu’on a appris dans l’État n’a rien de neuf. De l’inspecteur des finances qui rejoint une banque, au polytechnicien qui part dans l’industrie, la France pratique la « pantoufle » de longue date. Les anciens du DOGE ont hérité de cette tradition l’art de monnayer leur entregent. Mais avec les méthodes Uber, ils partagent l’essentiel. Avec l’aplomb de l’outsider, ils attaquent un secteur sans rien connaître du métier. Ils contournent les règles quitte à s’expliquer ensuite devant les juges. « Demander pardon plutôt que la permission », cette devise souvent associée à la plateforme de VTC, était aussi celle du DOGE. Et comme Uber, ils séduisent des investisseurs prêts à payer une promesse bien avant les premiers profits.
Mais les anciens du DOGE vont plus loin, plus profond et plus vite. Uber s’interposait entre le client et le taxi quand eux monnaient ce qu’ils ont vu de l’ossature même des organisations, leurs données, leurs procédures, leurs besoins qu’elles ne savent pas adresser... L’ubérisation visait des secteurs locaux et réglementés, les taxis, puis les hôtels avec Airbnb, eux sont passés en quelques mois de l’État à la défense, à la santé ou à la finance, car leur méthode d'extraction vaut pour toute organisation qui se laisse lire. Uber avait besoin de milliers de chauffeurs et a mis des années avant d’afficher son premier bénéfice quand il leur a suffit de quelques mois pour que leur valorisation explose.
Le DOGE a servi de banc d’essai. Pour trier en quelques jours les subventions de la NEH, deux agents de la cellule, demandaient à ChatGPT de leur répondre, en moins de 120 caractères. Un geste qui illustre bien une croyance très contemporaine : une organisation se résume à ses données, ses flux, ses procédures. Ce que ces jeunes gens ont fait à l’État avec quelques accès et un chatbot, les agents d’IA promettent de le faire à n’importe quelle entreprise. Et début février, Wall Street a montré ce que cela pouvait donner.
Les 1 000 milliards de la SaaSpocalypse
En février 2026, il a suffi qu’Anthropic présente un outil capable d’accomplir seul une partie du travail juridique pour que Thomson Reuters, propriétaire de la base Westlaw, connaisse la pire séance de son histoire. Les investisseurs ont aussitôt généralisé : si une IA fait ce que font les logiciels de Salesforce, SAP ou Dassault Systèmes, pourquoi payer encore leurs abonnements ? En une semaine, les éditeurs ont perdu environ 1 000 milliards de dollars de valeur boursière, une débâcle baptisée SaaSpocalypse.
Puis, le marché s’est ravisé. Les clients ne sont pas partis, les ventes ont tenu, et la plupart des acteurs ont retrouvé leurs valorisations. Seuls les éditeurs dont l'interface était facile à imiter, comme les outils de création, ont effectivement dévissé. La grande extraction menace brutalement ce qui se copie, mais force est de constater que tout ne se copie pas.
Face à la menace, restent les questions. Que restera-t-il à une entreprise quand le premier venu peut imiter son cœur de métier ? Que pourra emporter un agent d’IA, et que ne saura-t-il jamais capter ? Et pour répondre, deux postures se dessinent. La première consiste à défendre. Les fonctionnaires que Musk qualifiait de « blockers » pour les licencier prioritairement, et dont Michael Lewis a fait les héros de son livre paru début octobre, gardaient les données sensibles et veillaient au respect des règles. Leur départ a révélé la valeur immatérielle et indispensable de ce qu’ils protégeaient. La seconde consiste à attaquer, sans attendre de l’être, les habitudes coûteuses, les process superflus. Et s'approprier le culot et la morgue des nouveaux entrants pour résister aux gesticulations inflationnistes des marchés.



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