
Dans Guérillia, le journaliste et essayiste Christophe Payet appelle à retourner les IA contre les géants de la tech. En investissant les modèles locaux et open source, il voit une manière de résister.
Brûler les data centers ne mènera nulle part, estime Christophe Payet, et céder au FOMO des entrepreneurs de l’IA encore moins. Les théoriciens de la guérilla l’ont toujours su : dans une guerre asymétrique, on s’empare des armes de l’adversaire pour les retourner contre lui. Appliqué à l’intelligence artificielle, ce principe le conduit à défendre des modèles locaux, ouverts et frugaux, et à faire de l’espace latent, cet inconscient statistique des machines qui deviendra le nôtre, une zone à défendre. Journaliste, auteur, producteur, conseiller éditorial pour Arte et co-créateur de Fantasia, le magazine de la création par IA diffusé sur la chaîne, il publie Guérillia, mener la bataille culturelle de l’intelligence artificielle, aux éditions du Seuil, un manuel de combat inspiré des artistes, des activistes et des contre-cultures.
Cet article est un résumé d'une interview long format vidéo à paraître prochainement sur notre chaîne YouTube.
Le secteur de l’IA est aussi en train de tirer l’économie américaine. Goldman Sachs a évoqué un montant de 7 600 milliards de dollars pour les années à venir. Face à ces sommes et à l’importance que prend cette technologie, comment résister à ce qui ressemble à un tsunami ?
Christophe Payet : On peut effectivement se sentir très impuissant face à cette puissance. L’une des questions de départ de Guérilla était donc : que faire ? La posture de repli ou de rejet en bloc est compréhensible et légitime pour toutes les raisons que nous avons évoquées, mais elle constitue une impasse stratégique, parce qu’elle nous condamne à l’impuissance. L’IA est de toute façon déployée à marche forcée. Elle constitue notre nouvelle réalité technologique, notre nouvel environnement technique. De plus, nous sommes confrontés à des acteurs qui ont le pouvoir de la déployer dans les environnements les plus intimes de nos vies.
C’est de là que vient l’idée de Guérillia. Le titre du livre contient un jeu de mots avec l’IA, mais fait aussi référence au mode de combat des guerres asymétriques. Tous les théoriciens de la guérilla expliquent qu’il faut se réapproprier les armes de l’ennemi pour les retourner contre lui. Il s’agit d’une guérilla culturelle dans laquelle on s’empare des outils d’intelligence artificielle pour les retourner contre les technofascistes et les emmener ailleurs, afin de montrer qu’ils ne leur appartiennent pas.
Il n’y a pas de fatalité technologique. Je ne pense pas que l’intelligence artificielle, dans sa globalité et sa diversité, soit un outil fasciste. Elle est aujourd’hui déployée par des hommes qui poursuivent un projet économique et politique, mais l’expérience montre qu’aucune technologie n’est condamnée à un destin unique. Il existe aujourd’hui de nombreux autres types d’IA et d’autres outils, plus transparents et plus ouverts, qui peuvent servir pour notre propre émancipation.
La grande solution que tu développes dans ton livre consiste à privilégier des IA locales et open source, que l’on peut davantage modifier que les outils dominants. Peux-tu détailler la marche à suivre et expliquer comment la rendre accessible et désirable ?
C.P. : Je pense qu’une autre voie est possible, y compris pour les personnes qui n’ont pas de culture technologique particulière. Je défends des outils open source, conçus comme des biens communs : ils sont appropriables, modifiables et transparents, à l’inverse des modèles dominants, dont on ignore souvent les données d’entraînement et les biais.
Cette transparence est essentielle, car ces outils influencent nos façons de penser, nos imaginaires et notre production culturelle. Un modèle réellement ouvert doit permettre de savoir sur quoi il a été entraîné et de le modifier pour produire d’autres imaginaires, notamment féministes ou décoloniaux.
Je défends aussi des IA plus petites, frugales et capables de fonctionner localement. Plutôt que de courir vers la puissance et la prétendue intelligence artificielle générale, il faut concevoir des outils adaptés à des besoins précis. Un modèle entraîné sur une langue, un territoire ou un usage particulier peut être beaucoup plus pertinent qu’un modèle géant, tout en consommant moins d’énergie. Il peut fonctionner sur un ordinateur, voire sur un smartphone, sans dépendre en permanence des data centers.
Leur accès s’est d’ailleurs beaucoup démocratisé. Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’être un geek pour les utiliser. Les outils open source sont portés par des communautés qui ont énormément progressé sur le plan du design et de l’interface. OLMo, par exemple, est une sorte de chatbot alternatif à ChatGPT, avec une interface assez similaire. Le télécharger et le faire fonctionner localement demande encore un peu de curiosité ou de compétence, mais l’accès à ces outils est devenu beaucoup plus simple.
Il faut aussi recréer du désir. Nous avons perdu la bataille d’Internet parce que nous avons privilégié le confort et le design proposés par les grandes plateformes, jusqu’à leur livrer nos données. Avec l’IA, les enjeux cognitifs et politiques seront encore plus importants. Se réapproprier ces outils est donc une condition de notre liberté et de la démocratie. Les artistes jouent un rôle essentiel dans cette bataille culturelle. Ils montrent que ces technologies peuvent servir à produire d’autres imaginaires, avec des formes plus libres, plus drôles ou plus désirables. C’est aussi comme cela que l’on pourra donner envie de construire des alternatives.
Cela nous amène à la question de l’espace latent, ce territoire utopique qu’il faudrait explorer et que tu évoques dans ton livre. Peux-tu nous expliquer de quoi il s’agit ?
C.P. : Lorsque j’ai découvert et compris ce concept, en échangeant avec des artistes, des chercheurs et des philosophes, cela a été une véritable déflagration. J’ai pris une claque conceptuelle dans ma manière de concevoir l’intelligence artificielle.
Lorsqu’on entraîne une IA, l’espace latent est l’endroit où elle stocke le résultat de son entraînement. Elle ne conserve pas une bibliothèque de données contenant des images et des textes. Elle conserve des relations statistiques entre des points dans cet espace, qu’il faut imaginer comme une galaxie multidimensionnelle, avec des points qui y sont connectés, avec des degrés de proximité statistique différents. Dans cet espace latent, le point correspondant au chat est relié à la famille, aux amis et aux compagnons, mais aussi aux poils, aux griffes et aux félins. Tout est connecté par des relations statistiques et probabilistes.
Pourquoi cet espace est-il central ? Parce qu’il constitue un espace de tous les possibles, un espace d’utopie. Je le considère même comme une zone à défendre, une ZAD à investir et à protéger comme un bien commun. Si j’entraîne une IA avec une base de données standard, j’obtiens un espace latent standard, dominé par des pensées conventionnelles et traversé par des biais racistes et sexistes. Si je l’entraîne avec une base de données alternative, je crée un espace latent alternatif.
Je peux alors explorer des dimensions de la création et de la pensée qui ne nous sont pas directement accessibles. Cela permet de sortir un peu de nous-mêmes et de nos biais humains.
Tu aurais un exemple ?
C.P. : Prenons la musique. Si l’espace latent est entraîné à partir de plusieurs instruments, le violon et la trompette sont deux points reliés. Nous sommes incapables d’imaginer précisément ce que serait le point situé à mi-chemin entre ces deux instruments. En explorant l’espace latent, on peut parcourir toutes les interpolations possibles entre le violon et la trompette, depuis une sonorité proche du violon jusqu’à une sonorité qui se rapproche progressivement de la trompette. Des musiciens et des chercheurs de l’IRCAM, à Paris, créent ainsi de nouveaux instruments de musique. Il ne s’agit pas de générateurs automatiques auxquels on soumet un prompt pour obtenir un morceau, comme avec Suno. Ils créent des instruments qui permettent d’explorer de nouveaux espaces et de nouvelles sonorités. L’espace latent est aussi un espace d’utopie. Je pense notamment à Grégory Chatonsky, un artiste et théoricien dont la démarche est profondément politique. Il se définit comme un explorateur de l’espace latent. Il plonge dans cet espace pour y trouver des formes d’utopie qu’il n’aurait pas imaginées seul et qu’il développe ensuite dans son travail artistique.
Avec l’importance que les IA vont prendre dans nos vies intellectuelles, l’espace latent est, pour résumer, l’imaginaire d’une IA, son inconscient. Il deviendra de plus en plus notre inconscient collectif. Il faut donc le préserver de l’accaparement capitaliste. C’est pour cela qu’il doit devenir une zone à défendre.
À l’inverse de l’espace latent, tu évoques aussi le slop, devenu omniprésent. Comment peut-on subvertir ce slop et se le réapproprier ?
C.P. : Là encore, il n’y a aucun fatalisme. Le slop est devenu un outil de propagande privilégié de l’extrême droite, mais il s’inscrit dans une histoire plus longue. On peut le considérer comme une continuité des mèmes, qui avaient déjà été largement accaparés par l’alt-right, née sur des forums comme 4chan.
Les mèmes sont devenus des outils de propagation et même de conversion, grâce à l’humour et à la pseudo-subversion. L’extrême droite en a fait une arme très puissante sur Internet et les réseaux sociaux, en jouant sur le potentiel viral de ces formats.
L’histoire politique des mèmes montre pourtant qu’il n’y a aucune fatalité. Pepe the Frog, cette grenouille à l’origine innocente, a été accaparée par l’extrême droite, au grand désarroi de son créateur, qui en a été en quelque sorte exproprié. Mais lors des manifestations démocratiques à Hong Kong, la population a repris cette figure comme symbole de revendication démocratique.
On observe des formes de réappropriation populaire et de détournement de la part d’artistes issus des cultures numériques qui viennent aussi combattre sur ce terrain et proposer des contre-discours et des contre-esthétiques.
Je pense notamment à Anne Horelle, que je cite dans le chapitre consacré à cette question dans Guérilla. Elle vient de la culture des mèmes et des cultures Internet.
Elle a une esthétique singulière, notamment parce qu’elle a entraîné ses propres modèles avec sa propre esthétique, qui relève plutôt du collage dadaïste. Elle propose donc un autre imaginaire et une autre esthétique, ainsi qu’un véritable contre-discours. C’est aussi une artiste engagée, féministe et végane, qui se revendique comme « 100 % woke ». Elle mène cette bataille culturelle sur les réseaux sociaux parce qu’elle refuse de leur abandonner le terrain.
Tu cites également Voidstomper, un artiste qui semble pratiquer une forme de subversion par l’image, en imposant par exemple de l’imagerie gore sur un espace qui ne devrait pas l’autoriser.
C.P. : Voidstomper est l’un des créateurs les plus suivis dans ce domaine, avec plus d’un million d’abonnés sur Instagram. Il fait partie, avec Gossip Goblin, des artistes de slop les plus suivis sur les réseaux. Son travail est extrêmement trash. Il représente des corps éventrés, des monstres et surtout des hybridations entre l’humain et le monstrueux. Certaines images sont très difficiles à regarder. Je trouve pourtant qu’il incarne l’un des courants de la contre-culture subversive de l’IA. Il va chercher dans l’espace latent des hybridations entre le monstre et l’humain, l’humain et la machine. Il tord et déchire le corps. Son travail s’inscrit dans un renouveau de l’horreur corporelle, du weird et du body horror. Ce courant est profondément politique, parce qu’il remet en question les normes corporelles.
Les réseaux sociaux sont possédés par les mêmes acteurs que ceux qui poussent l’IA hégémonique. Ils nous imposent une morale et une idéologie sur ce qu’il est possible de montrer ou non. Dans l’espace public numérique, on ne peut pas montrer un téton, mais on peut montrer des corps monstrueux et des images extrêmement violentes.
Le travail de Voidstomper vient déchirer ces normes et questionner notre rapport au corps. En cela, il est subversif.
Comment peut-on mettre la main à la pâte, explorer cet espace et devenir un guérillero de l’IA ?
C.P. : Cela peut effectivement paraître abstrait ou technique. C’est pourquoi j’ai tenu à ajouter, à la fin de Guérillia, un petit manuel pratique qui propose des conseils concrets, applicables au quotidien, selon ses envies, sa curiosité et son niveau de compétence technique. OLMo est souvent cité comme l’un des chatbots open source les plus puissants. Il est financé par du mécénat privé. Je présente aussi des modèles financés par la recherche publique européenne comme Apertus.
Le conseil le plus important est de ne pas rechercher la pureté. Il ne faut pas attendre le grand soir, ni attendre d’être parfaitement cohérent ou d’avoir une grande culture technique pour commencer. La pureté militante et la recherche de perfection condamnent à l’immobilisme et à l’impuissance.
Il m’arrive encore d’utiliser Claude, parce que nous sommes dans un environnement hégémonique. On nous impose certains outils, on a créé du désir autour d’eux et nous pouvons avoir développé une habitude, voire une dépendance.
La première chose à faire est d’entretenir un rapport critique aux outils que l’on utilise. Il faut se demander pourquoi on les utilise et si l’on en a réellement besoin à ce moment-là. Est-on en train de déléguer des fonctions que l’on devrait conserver parce qu’elles relèvent de notre savoir-faire et de notre artisanat ? Risque-t-on un déclin cognitif ? Ou bien l’outil nous permet-il au contraire de nous concentrer sur le cœur de notre métier et de développer notre capacité d’agir ?




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