
Le candidat méconnu de la droite libertarienne semble en progression sur la plateforme de pari prédictif Polymarket qui est considérée comme un bon indicateur pour les scrutins. Il y a anguille sous roche ?
Un vent d’optimisme souffle sur X ! Alors que la plupart des sondages récents placent Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Édouard Philippe au deuxième tour de la présidentielle, un candidat méconnu du grand public semble faire une remontada inattendue. Il s’agit de David Lisnard, maire de Cannes et président de l’Association des maires de France qui, d’après le compte @Mileistesfr, est devenu une « locomotive » avec une cote de 12 % sur Polymarket. De quoi faire triompher ce compte fan de Javier Milei et suivi par 53,2k personnes, qui explique que cette manière d’estimer les chances de son candidat est la plus fiable qui soit.
Sur d’autres comptes, un mantra commence à émerger : « il se passe quelque chose ». La petite phrase est souvent accompagnée d’images générées par IA où l’on voit en compagnie de Zidane, sur des détournements du livre C’était ça ou mourir, ou sur une tranche de biscote, telle une apparition du Christ. Même le candidat reprend cette petite phrase à son compte et la propulse sur les réseaux. Entre espoir premier degré et blague politique, pourquoi tout ce petit monde est-il si optimiste ?

Polymarket is serious business !
Reprenons depuis le début : David Lisnard est à la tête de sa propre formation politique, Nouvelle Énergie, qui se réclame d’un libertarisme de droite, proche de la politique du président de l’Argentine Javier Milei. Fervent défenseur de la « débureaucratisation », il veut pourfendre les régulations et la dépense publique. Il est aussi le signataire d’une tribune pro-crypto dans laquelle il explique en quoi il s’agit d’une opportunité industrielle pour la France. Pris en compte dans 3 sondages nationaux sur 7, il est crédité de 5 % d’intentions de vote dans les sondages. Mais c’est sans compter sur la communauté crypto-libertarienne, très présente sur le réseau d’Elon Musk et qui pensent voir leur chouchou décoler en se basant sur la plateforme Polymarket.
Si les « Mileistes français » prennent Polymarket autant au sérieux, c’est parce que la plateforme de marché prédictif est auréolé d'une réputation d'oracle politique. Pour rappel, la plateforme permet à n’importe quel utilisateur de parier sur l’actualité. Certains paris sont triviaux, comme par exemple « Trump va-t-il répéter le mot “borders” 15 fois dans son discours ? », tandis que d’autres concernent des échéances plus sérieuses comme la nationalité du pape ou le prochain président français. L’argument de base de la fiabilité de Polymarket vient du fait que les internautes mettent en jeu de l’argent, ce qui garantirait des résultats plus sincères et précis. En surface, les faits semblent confirmer cette vision. Polymarket revendique avoir été « exact à plus de 94 % » un mois avant le résultat final de l’élection américaine et a donné Trump gagnant alors que les sondages agrégés montraient une course quasi à égalité. Du côté français, la plateforme a aussi prédit la victoire en nombre de sièges du Rassemblement national ainsi que la non-obtention de la majorité absolue lors de la dernière élection parlementaire. On pourrait donc imaginer que Polymarket prédit bien une vraie percée de David Lisnard lors du prochain scrutin. Mais c’est évidemment plus compliqué que ça.
Crypto-mème toi même !
Tout d’abord, la recherche académique contredit largement la soi-disant fiabilité de la plateforme. Une étude récente de Yale (Jensen, Gómez-Cram, Guo, Kung, 2026), basée sur l’analyse on-chain de 1,72 million de comptes et 13,76 milliards de dollars de volume sur deux ans, démontre que le fonctionnement de Polymarket s’apparente plus à une pyramide. Seule une minorité de comptes (3 % selon l’étude) sont vraiment moteurs et font bouger les prix, notamment en réagissant plus vite que les autres à l’actualité. Ce sont eux qui captent 30 % du marché. 69 % des sommes restantes sont captées par des « lucky winners », c’est-à-dire des traders qui ont juste parié au hasard. De manière globale, la majorité des parieurs ne produisent pas de précisions de marché mais se contentent juste de la financer. S’ajoute à cela la taille du marché des paris français qui est bien plus réduite que les paris américains, ce qui rend ces derniers plus fragiles quand des investisseurs plus sérieux mettent une grosse somme pouvant orienter les résultats.
Enfin, le profil et la campagne de David Lisnard en elle-même s’apparentent plus à ce qu’on a pu voir récemment avec l’émergence des crypto-mèmes. Une communauté engagée dans le monde de la crypto peut tout à fait faire monter artificiellement la valeur du candidat sur Polymarket tout en adoptant une stratégie de mèmification absurde sur les réseaux, avec ce fameux slogan « Il se passe quelque chose ».
Le scénario n’est pas sans rappeler celui de Jean Philanthrope, ce personnage généré par IA devenu le visage d’un token à 12 millions de dollars. Dans les deux cas, on retrouve la même méthode : une viralité en apparence spontanée sur TikTok, Instagram et X qui se double, en coulisses, d’un pari financier synchronisé. Pour Jean Phil, c’était le lancement du token $JEANPHIL sur pump.fun, annoncé le jour même où le personnage explosait sur les réseaux. Pour Lisnard, c’est l’inflation de sa cote sur Polymarket, qui grimpe au même rythme que la viralité. La seule différence, c’est l’enjeu final : il n’y a pas besoin que Lisnard gagne vraiment l’élection pour que ceux qui ont parié sur lui gagnent de l’argent. Sur Polymarket, on peut revendre ses parts à tout moment avant la fin, sans attendre le résultat. Si la cote continue de monter, un parieur qui a acheté quand Lisnard était à 3 % peut très bien revendre ses parts quand il atteint 13 %, en empochant la différence au passage. Il va sans doute se « passer quelque chose », reste à savoir si c’est une vraie montée dans les sondages ou juste de petits gains sur les marchés prédictifs.


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