Dark Vador à San Diego

Flock : pendant que la lutte contre la surveillance gagne, les valorisations du marché grimpent

Politiques et citoyens, ils sont des milliers à lutter contre le déploiement des caméras de surveillance dans les villes américaines… Flock, un cas éclairant sur la créativité, et les limites, des nouvelles formes de contestation.

« Allez tous pisser et chier sur sa maison ! » Les commentaires n’ont pas manqué de fleurir sous les images de la présumée maison de Garrett Langley. Le sémillant patron de Flock rêve de tapisser l’Amérique de caméras de surveillance, mais il aurait jugé bon, sur Google Maps, de flouter l’image de son petit chez lui. Une pudeur que d’aucuns ont saisie pour lui mettre le nez dans ses contradictions : « Quelqu’un devrait probablement lui dire qu’il n’a rien à craindre s’il n’a rien à cacher. » De petits malins ont même tagué son adresse comme étant des toilettes publiques. Depuis deux ans, aux États-Unis, Flock et son dirigeant sont au centre d’un affrontement qui enfle. Comment les citoyens mènent-ils leur combat ? Et obtiennent-ils des résultats ?

Flock, la petite caméra qui voulait tuer la criminalité

En 2017, Garrett Langley s’est fait cambrioler et il raconte volontiers que cet événement a forgé sa vocation : lutter contre la criminalité. C’est avec deux anciens de Georgia Tech qu’il a bricolé, à partir d’un téléphone Android, une caméra de surveillance à bas coût. Les VC ont adoré, et le king du financement, Andreessen Horowitz, a, lui aussi, misé sur ce projet. Résultat : huit ans après le premier prototype, Flock safety est valorisée à 7,5 milliards de dollars et engrange 300 millions de dollars de revenus.

Garrett Langley peut désormais s’enorgueillir d’avoir transformé sa vocation en une solide infrastructure. Car Flock Safety, c’est non seulement plus de 120 000 caméras équipant 49 des 50 États d’Amérique et scannant plus de 20 milliards de plaques d’immatriculation chaque mois, mais aussi un système de détection des coups de feu, des drones mobilisables sur le terrain par simple appel d’urgence et, maintenant, des outils pour remonter de la voiture à son conducteur. En mai 2025, 404 Media révélait l’existence de Nova, une plateforme qui relie les véhicules à une vingtaine de sources de données dans le but avoué, selon les propos d’un employé enregistrés lors d’une réunion interne, de « passer de la plaque à la personne ». En août 2026, WIRED poursuivait l’enquête. Le projet, rebaptisé OS Investigate, aurait introduit une IA conversationnelle permettant de retrouver des individus à partir de leurs seuls trajets, sans recourir à l’identification de leurs voitures ni de leurs noms.

Et sur le site de Flock, la marque affiche ses victoires : plus de 10 000 personnes disparues retrouvées en 2025, dont six enfants enlevés retrouvés au Colorado.

Mais alors… qu’est-ce qui pourrait bien justifier la mobilisation de citoyens américains ?

Flock-Off Act, Flock walks et spy hunts : tous unis contre la vie chèrement surveillée

La contestation contre Flock enfle et déborde au-delà des clivages politiques. À droite, les opposants dénoncent l’extension du pouvoir de l’État et l’utilisation d’argent public pour financer une infrastructure privée de surveillance. À gauche, les critiques portent davantage sur les abus policiers, les risques de profilage et l’utilisation des données dans les affaires liées à l’immigration ou à l’avortement. Toutes les inquiétudes convergent sur un point : qui pourra accéder aux données demain, et dans quel but ?

Au Congrès, le républicain Thomas Massie, le démocrate Ro Khanna et plusieurs élus des deux partis ont déposé, le 2 septembre 2026, le Flock-Off Act, une proposition visant à restreindre le financement fédéral des systèmes de surveillance de type Flock. Le texte n’a pas encore été adopté. Le 23 septembre, le sous-comité sur la criminalité et la lutte contre le terrorisme du Sénat a organisé une audition au titre évocateur, « Always Watching: Flock’s Nationwide AI Surveillance Network » . On y entendait notamment des personnes accusées à tort par le système. Lindsey Isaacs, 23 ans, est venue témoigner sur la manière dont elle a été arrêtée à tort puis détenue pendant 13 jours après qu’une caméra Flock avait identifié sa voiture à proximité d’un accident mortel.

Côté citoyens, la lutte avance aussi et elle ne manque pas de créativité. L’un de ses premiers outils a pris la forme d’une carte interactive open source. Créé en octobre 2024, le projet DeFlock permet de visualiser le maillage des caméras de Flock, mais aussi celui de ses concurrents.

Dark map of the United States densely dotted with light blue points indicating data locations across the country.
Carte de surveillance DeFlock collaborative 2 octobre 2026

Le site va plus loin. Il invite aussi les citoyens à retrouver les contrats liant leur municipalité à ces entreprises de surveillance et à identifier les élus qui ont autorisé ou renouvelé ces installations. Et cela fonctionne. Si quelques actions physiques ont visé les installations elles-mêmes, jets de peinture, destruction de câbles, démontage de pièces, poteaux sciés ou caméras percutées par des véhicules, ce sont les réunions des conseils municipaux qui sont devenues les principaux espaces de confrontation.

DeFlock propose également d’organiser des « Flock walks », ou « spy hunts ». À la manière d’une grande chasse aux Pokémon ou aux Invaders, il s’agit d’un jeu de piste urbain où il faut repérer les caméras et les documenter afin de rendre visible l’étendue de ces infrastructures.

Super Bowl marque le but

Le débat a changé d’échelle depuis février 2026. Pendant le Super Bowl, une publicité a été diffusée pour vanter un partenariat entre Ring, filiale d’Amazon spécialisée dans la sécurité résidentielle connectée et Flock. On y découvrait l’histoire toute mignonne d’un chien perdu puis retrouvé grâce à la fonction Search Party du dispositif. Le propriétaire du sympathique labrador pouvait déclencher toutes les caméras de son voisinage afin de retrouver son animal. La scène était présentée comme une chaleureuse entraide de quartier mais, allez savoir pourquoi, beaucoup de spectateurs y ont vu une infrastructure du genre œil de Soron ou Big Brother. Ring a finalement annulé cette collaboration.

À l’été 2026, le ton est encore monté. Du 16 au 22 août, date du Flock Forward 2026, la conférence annuelle de l’entreprise, organisée à Atlanta, DeFlock a coordonné une semaine nationale d’action et plus de 400 événements ont été organisé dans presque tous les États. À San Diego, un homme déguisé en Dark Vador est venu affirmer son soutien aux systèmes de surveillance. « L’empereur est un fan de Flock et nous devons continuer à investir dans ces technologies ! » clamait-il face aux élus médusés de sa ville. La scène joyeusement parodique a fait le tour du pays.

@cnn

A man dressed as Darth Vader spoke at a San Diego City Council meeting this week, telling members that the emperor is a “fan of Flock,” the surveillance camera company facing scrutiny across the country. The debate over Flock has raised broader questions about balancing public safety with privacy.

♬ original sound - CNN - CNN

Est-ce que la mobilisation fonctionne ?

Une mobilisation forte, qui tient dans la durée et qui réunit politiques et citoyens… Est-ce que cela permet d’obtenir des résultats ? Oui, mais ses résultats restent ambivalents. L’ACLU, ONG américaine de défense des libertés publiques, affirme que plus de 200 villes auraient résilié leurs contrats avec ce type de service depuis le début de 2026. Le site DeFlock recense, de son côté, 153 « victoires » récentes, tous fournisseurs confondus. Ces victoires ne signifient pourtant pas toujours la fin de la surveillance. Dans au moins 7 municipalités, Flock a été remplacé par Axon, poids lourd mondial des technologies de sécurité publique, qui équipe les forces de l’ordre depuis des décennies en Tasers, caméras-piétons, logiciels de gestion des preuves, drones et lecteurs de plaques.

La contestation et plusieurs abus documentés ont cependant contraint Flock à réagir. Après une cinquantaine de policiers accusés, poursuivis ou condamnés pour avoir utilisé Flock ou d’autres réseaux de lecteurs de plaques afin de suivre des proches ou d’anciennes compagnes, l’entreprise a annoncé une série de garde-fous. Flock a promis de généraliser les outils d’audit et de blocage des utilisateurs suspects, et d’imposer que chaque recherche soit rattachée à un dossier. Garrett Langley a également changé de ton. D²²²²ésormais moins lyrique lorsqu’il évoque une surveillance uniquement bénéfique, il s’est excusé après avoir qualifié DeFlock d’organisation « terroriste ». Il défend désormais l’idée que « lorsqu’on vend un pouvoir, on doit au public les garde-fous qui l’accompagnent ».

Mais Garrett peut garder le sourire : les résultats financiers de Flock se portent toujours aussi bien. Sa valorisation a été estimée entre 8,3 et 8,4 milliards de dollars en 2026, soit une progression de 11 à 12 % en un an. Dans le même temps, Axon a enregistré 904 millions de dollars de chiffre d’affaires au deuxième trimestre, en hausse de 35 %, et revendique 15,1 milliards de dollars de commandes futures.

Quant au marché de la sécurité technologique, il est dense, et les nouveaux entrants comme les acteurs historiques continuent de croître. Motorola Solutions a réalisé 3,1 milliards de dollars de chiffre d’affaires au deuxième trimestre 2026, en hausse de 13 %, tandis que Verkada a été valorisée 5,8 milliards de dollars et que les revenus récurrents de Rekor ont progressé de 14 %.

Que pense Trump de ce sujet ? Pris entre les revendications de sa base MAGA, qui n’apprécie pas l’extension d’un État qui scrute ses citoyens, et les intérêts d’un écosystème florissant, il reste prudent. À la question d’une journaliste, il répondait : « Oui, je ne sais pas, je les apprécie pour la police, mais certains ne les aiment pas. Ils pensent que c’est une atteinte à la vie privée. Je les aime bien. »

Et en France, pays des droits de l'Homme à la réputation contestataire, que se passe-t-il sur ce sujet ? La loi Ripost, en vigueur depuis le 20 août 2026, porte de 15 jours à un an la conservation des données des LAPI (Lecture Automatisée des Plaques d'Immatriculation) et prolonge la vidéosurveillance algorithmique jusqu'en 2030. Le Conseil constitutionnel l'a validée le 14 août dernier. Côté citoyens, la contestation reste portée par quelques associations comme La Quadrature du Net, qui documente depuis 2019 les projets de surveillance des villes avec sa campagne Technopolice. Mais elle se heurte à une opinion acquise, puisque 88 % des Français se diraient favorables à la vidéoprotection dans la rue, selon un sondage IFOP commandé par Vizzia, une entreprise française du secteur.

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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