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Pourquoi les parents se déclarent-ils en stress numérique ?

© Ketut Subiyanto via pexel, modifié avec IA

Multiplication des sites, des applis, des SMS, des e-mails et des groupes WhatsApp : l’école a-t-elle transformé notre vie de famille en plateforme numérique ?

En 2026, alors que l’Éducation nationale renforce la régulation des téléphones portables dans les établissements, les rentrées passent et rien ne change du côté des parents. De la maternelle au lycée, ils disent leur ras-le-bol du tout-numérique. Faut-il aussi réguler l’usage du numérique par les enseignants et les directions d’établissement ?

« C’est l’enfer ! »

À chaque rentrée, il se trouve toujours un média pour mener sa petite enquête. Et qu’ils parlent au Figaro ou à Libération, tous sont unanimes. Devenir parents, c’est être englouti sous une déferlante de sollicitations numériques : « Il faudrait une secrétaire pour ne rien louper. Quel enfer ! », résume au Figaro Émilie, mère de deux enfants tandis que Gaëlle, qui a tenté un moment de se soustraire au système, raconte à Libération : « C’était très contraignant, stressant, de devoir tout le temps se connecter. J’avais toujours la hantise de passer à côté d’une information ». Martin, trois enfants de 14, 11 et 7 ans se désole, mais il a intégré la contrainte : « Cela me prend un temps monstrueux… Je suis obligé d’y consacrer une heure par week-end. »

ÉduConnect, Pronote, ÉcoleDirecte, l’ENT, le LSU, Affelnet, Parcoursup, Paris Familles, Turbo Self, Cantine de France, les caisses des écoles… la multiplication des outils va croissant. Des plateformes pour les notes et les bulletins, d’autres pour la cantine ou les activités périscolaires, chaque établissement pouvant choisir celles qu’il utilise, chaque prof pouvant y aller de ses préférences… En plus des mots de passe alambiqués, des notifications intempestives, il faut, en parallèle, gérer les mails, les SMS sans oublier les groupes WhatsApp créés par les parents en panique : savez-vous quand il fallait payer la photo de classe ; quand est ce qu’on peut commencer le calvaire Parcoursup ? Et Océane de se rebiffer contre l’inefficacité de ce déferlement : « C’est à nous de télécharger les bulletins et les imprimer, car ils nous expliquent qu’à tout moment la plateforme peut les effacer !».

Cette surchauffe n’est pas franco-franchouillarde. Aux États-Unis aussi, la fatigue des parents est patente. Dans un article paru dans Business Insider, Elly, Ryan, Emily et d’autres racontent ce « problème récurrent », qui ajoute « charge mentale » et « stress », et dégrade leur relation avec l’institution, leurs enfants et parfois même avec les autres parents. Seule différence avec l’hexagone ? Le nombre d’appli et de canaux de conversations semble encore plus élevé que chez nous. Emily H., mère de trois enfants dans l’Utah, utilise près de vingt-quatre applications pour gérer leur scolarité et leurs activités. Sur le fil Reddit r/Parenting, on hésite entre les rires et les larmes en lisant les témoignages : « Notre enfant est juste en maternelle, mais on a, je crois, 4 applis pour l'école, puis les activités extrascolaires, chacune a une appli ou un groupe de discussion avec d'autres parents » ; « J'aurais besoin de thérapie, mais c'est ENCORE un autre truc à gérer » ; « Je vais me trouver une bonne école Amish. »

« Parcours labyrinthique et incertain »

En France, l’entrée du numérique à l’école n’est pas une hallucination collective. Depuis une vingtaine d’années, les usages se sont progressivement imposés, dans un système piloté par une multitude d’acteurs nationaux : État, collectivités, établissements et éditeurs privés. En 2025, 99 % des lycées publics, 89 % des collèges publics et 62 % des écoles publiques proposent un espace numérique de travail.

La relation école-famille fait l’objet de recherches depuis le début des années 2010 et la surcharge numérique parentale a donné lieu à une dizaine de travaux menés notamment en France, aux États-Unis, en Finlande, en Allemagne, en Chine et au Chili. Leurs conclusions convergent : les outils facilitent l’accès à l’information, mais fragmentent les échanges, multiplient les malentendus et transfèrent vers les parents une part du travail de coordination, de surveillance et de tri. La tension apparaît lorsque les messages s’accumulent, que les plateformes ne communiquent pas entre elles et que les familles se sentent obligées de rester disponibles en permanence.

En France, l’État aussi reconnaît le problème. Dans son rapport Usages du numérique dans la relation École-familles, publié en juin 2025, l’IGÉSR évoque des « utilisations intempestives et parfois inappropriées des outils, générant de toutes parts du stress et témoignant d’un moindre respect non seulement de la vie privée à laquelle chacun aspire, mais aussi de la préservation de la santé nécessaire pour tous ». La Stratégie du numérique pour l’éducation 2023-2027 souligne « un foisonnement important d’outils et de ressources numériques sans que leurs usages ne soient clarifiés, ni que leur accès ne soit facilité ». Elle estime que « cette multiplicité d’outils peut créer un parcours labyrinthique et incertain au détriment des usages, de la confiance et de la liberté de choix de certaines ressources numériques ».

Dans le cadre de cette stratégie, l’État prévoit d’ici à 2027 de rationaliser l’offre en favorisant l’interopérabilité des outils et une identité unique via ÉduConnect. Il prévoit également de limiter les nouvelles publications le soir et en fin de semaine pour que les parents puissent avoir droit à la déconnexion.

Ce qui rend la saturation numérique des familles intéressante n'est pas seulement le malaise sociétal qu'elle révèle. C'est qu'elle nous prive des alibis qu'on convoque habituellement sur ces sujets. Pour expliquer notre dépendance aux plateformes, nous accusons d'ordinaire, non sans raison, la marchandisation de notre attention par les GAFAM, auxquels il faut désormais ajouter les nouveaux entrants de l'IA, les pièges de l'algorithmie, le scroll infini. Mais le burn-out des parents n'obéit à aucun de ces mécanismes. L'edtech est tenue par des acteurs franco-français qui n'ont aucun intérêt à capter le temps des familles. Pourtant le résultat est le même, des adultes scotchés à leur téléphone à 22h47 un dimanche soir. La leçon n'en est que plus embarrassante. Notre hubris numérique peut se loger dans des mécanismes bien plus prosaïques que ceux qu'inventent les industriels de l'attention. Pour la maîtriser, il faudra aussi apprendre, collectivement et institutionnellement, à ne pas transformer chaque outil en obligation, chaque information en alerte, chaque famille en plateforme de gestion de notifications.

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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