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Empreinte carbone : déjouer les biais de perception

Avec EDHEC

Interrogés sur leur empreinte carbone, les individus et les organisations ont tendance à sous-estimer leurs émissions de CO₂. Un biais de perception documenté par Valeria Fanghella, assistant professor à l’EDHEC, et observé par Clara Hansen, directrice du financement de projets d’énergie renouvelable en Europe centrale chez Akuo Energy. Entretien croisé exclusif.

Dans une étude publiée en septembre 2025, Valeria Fanghella, assistant professor à l’EDHEC, met en évidence une illusion largement partagée : en matière d’action climatique, nous nous croyons plus vertueux que nous ne le sommes réellement. Le constat est valable pour les individus, mais également à l’échelle des entreprises et des institutions, comme l’observe Clara Hansen dans ses échanges quotidiens avec les partenaires et investisseurs d’Akuo Energy, acteur spécialisé dans la mise en œuvre d’unités de production d’électricité décarbonée. Si ce biais cognitif peut conduire à l’inaction, l’étude approfondie de ses motifs pourrait, quant à elle, ouvrir de nouveaux horizons et leviers d’engagement environnemental. Décryptage.

Valeria Fanghella, vous faites état d’un écart entre l’impact carbone perçu des individus et leur impact réel. Comment l’expliquez-vous ?

Valeria Fanghella : Dans l’étude que j’ai menée conjointement avec Joachim Schleich (Grenoble École de Management) sur un échantillon démographiquement représentatif de 1 825 adultes en Allemagne, nous avons constaté qu’environ deux tiers sous-estiment leurs émissions de CO2 : c’est ce que nous appelons le « biais optimiste ». Cela signifie qu’en matière de changement climatique, nous avons tendance à nous penser plus vertueux que nous ne le sommes. 

Clara Hansen, constatez-vous ce même écart sur le terrain, dans votre entreprise ou chez vos partenaires ?

Clara Hansen : Chez Akuo Energy, je dirais que l'optimisme se décline de façons distinctes, en interne et en externe. Parmi les collaborateurs, la plupart sont à la fois des convaincus et des acteurs de la transition, dans leur travail comme dans leur vie personnelle. J'observe un véritable alignement entre leurs convictions et leurs comportements. Chez nos partenaires, l’enthousiasme peut conduire à une satisfaction trop rapide : les organismes financiers vont considérer qu'investir dans des infrastructures vertes est déjà en soi un effort remarquable, et que cela suffit. Cette posture ne favorise pas toujours la surmobilisation que les enjeux exigent.

Valeria Fanghella, vous avez également montré que lorsque nous savons que notre empreinte carbone est inférieure à celle de nos pairs, nous sommes plus susceptibles de redoubler d’efforts pour la réduire. Au contraire, apprendre que son empreinte dépasse celle de ses pairs n'incite pas à davantage d'efforts, voire peut décourager l'action. Comment interprétez-vous ces résultats ?

V.F. : C’est effectivement l’une des contributions majeures de notre étude. À rebours de la « régression vers la moyenne » habituellement observée dans la recherche sur les normes sociales, nos travaux font état d’une « divergence de la moyenne ». Dans de précédents travaux sur la consommation d’électricité ou d’eau, les répondants faisaient des efforts de réduction lorsqu’ils apprenaient qu’ils consommaient davantage que leurs pairs. Dans le cas de l’empreinte carbone, c’est l’inverse : apprendre qu’on émet plus que les autres a plutôt tendance à nous décourager. Mon hypothèse est que, contrairement à la réduction de la consommation d’électricité ou d’eau, qui comporte un intérêt économique évident pour l’individu, la réduction de l’empreinte carbone relève d’un engagement moral sans intérêt financier direct. Ces résultats rappellent ceux d’autres études où les individus sont invités à se comparer à leurs pairs sur des sujets d’ego, comme l’intelligence ou la beauté. Savoir que l’on est perçu comme plus beau ou plus intelligent que la moyenne encourage à développer davantage ces qualités, alors qu’une comparaison négative sur ces sujets apparaît comme décourageante. C’est visiblement la même chose pour l’empreinte carbone : apprendre qu’on émet moins que nos pairs nous fait redoubler d’efforts, mais savoir que les autres font mieux que nous décourage l’engagement climatique.

Selon vous, quelles erreurs les organisations commettent-elles lorsqu’elles cherchent à encourager l’action climatique, et comment peuvent-elles intervenir plus efficacement ?

V.F. : Notre étude explique en partie la difficulté des puissances publiques à tenir un discours mobilisateur sur les questions climatiques. En particulier, l’échec de certaines campagnes tient à l’occultation de l’argument financier. En l’absence d’incitations monétaires ou de perspectives de gains, il faut prendre en compte à la fois le biais optimiste des individus sur leurs émissions et la comparaison sociale, qui ont un impact direct sur les efforts d’atténuation. S’adresser aux individus déjà engagés en soulignant qu’ils émettent moins que leurs pairs est une stratégie efficace ; mais rappeler à ceux qui émettent beaucoup que c’est le cas, c’est prendre le risque de renforcer l’inaction climatique. Cela explique probablement les reproches adressés à une écologie considérée comme « donneuse de leçons », qui vient justement percuter le biais d’optimisme des individus les plus émetteurs.

C.H. : Je rejoins Valeria sur l’inefficience de la culpabilisation. À l’échelle individuelle comme dans les organisations, il me semble important de présenter des actions concrètes et atteignables pour encourager le changement. Dans notre cas, il est certain que l’argument qui convainc le mieux nos interlocuteurs de s’engager sur des projets éoliens ou solaires est celui de la rentabilité économique. Il peut même être difficile d’en avancer d’autres, en particulier dans une période où la politique anti-renouvelables menée par les États-Unis fragilise le secteur. Nous faisons régulièrement face à des dirigeants de grandes entreprises qui nous disent chercher avant tout à maîtriser leurs coûts énergétiques, sur un marché extrêmement compétitif, et pour qui les bienfaits environnementaux ne sont qu’un nice-to-have. C’est là que nous avons un rôle à jouer : à prix égal, les gains associés au financement d’une énergie décarbonée sont plus importants, car ils impactent positivement l’image et la réputation de l’entreprise. Les consommateurs attendent des grands groupes un engagement RSE clair, et les clients des banques font de plus en plus attention aux secteurs dans lesquels elles investissent. C’est là que se situe notre levier de négociation.

Valeria Fanghella, vous notez aussi dans votre étude de 2025 que le facteur de mobilisation le plus efficace est la confirmation positive de l’image de soi comme un individu engagé pour l’environnement. L'ego, en somme, peut être un levier de mobilisation climatique ?

V.F. : L’ego et l’enjeu réputationnel peuvent être à la fois des leviers d’action et un ferment d’inertie, ce qui requiert des politiques très fines. Les chercheurs Magali A. Delmas et Neil Lessen ont ainsi montré en 2014 qu’afficher publiquement la consommation d’électricité des étudiants sur un campus poussait les gros consommateurs, déterminés à améliorer leur image, à la réduire de 20 %. Mais il existe d’autres stratégies qui ne s’appuient pas sur l’ego. Une étude de 2016 indique par exemple que les petits changements de facto sont souvent plus efficaces que les arguments moraux : les employés d’une université suédoise ont réussi à réduire de 15 % leur utilisation de papier là où une campagne ciblée avait échoué, simplement parce que le réglage par défaut des imprimantes est passé à l’impression en recto verso !

C.H. : Il faut en effet ajuster nos stratégies en fonction des cibles visées. Les formations et opérations de sensibilisation qui sont proposées aux salariés d’Akuo Energy sont mobilisatrices, car ceux-ci sont déjà sensibles aux enjeux d’impact environnemental et climatique. Nous avons l’habitude de comparer nos empreintes carbone, de partager les gestes que nous mettons en place au quotidien… Cette émulation est source d’action. Avec nos partenaires, nous appuyons sur ce que j’appelle l’« ego corporate ». Dans certains pays des Balkans où le marché n’est pas favorable au développement d’une énergie décarbonée, nous essayons par exemple de décrocher des contrats d’achat d’électricité avec des grands groupes, en faisant jouer la comparaison avec les pairs. Il est souvent difficile d’attirer la première entreprise, mais une fois que c’est fait, les autres suivent plus facilement. Un autre argument qui peut paraître anecdotique, mais dont j'observe qu'il fait souvent la différence, c'est l'évocation des générations futures. Souvent, les dirigeantes et dirigeants de banques, de fonds d’investissement ou de grandes entreprises avec qui j'échange ont des enfants eux-mêmes. Ils et elles s'inquiètent de l'état du monde qui leur sera laissé. Pour moi, cet exemple à la croisée de la morale et de l’intérêt personnel illustre assez bien le pouvoir mobilisateur de ces leviers.


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