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La propagande d'extrême droite est devenue une « économie du clic » comme les autres

Des mid-terms américaines à la présidentielle française, des comptes Instagram et Facebook diffusent massivement des clips ou des images qui jouent sur les affects homophobes ou nationalistes. Ce contenu est monté à des milliers de kilomètres de là, depuis le Nigeria ou l'Inde, pour quelques centimes les 1000 vues.

« Je ne pourrais jamais faire d'enfants avec un libéral parce qu'il éduquerait mon fils pour en faire une pédale ». Sur Instagram, le compte @frontrowspolitics enchaîne des clips courts et coup de poing, censés être les plus viraux possible. L'un des derniers en date est un extrait de podcast d'une influenceuse républicaine dont la punchline homophobe est mixée avec un extrait d'un film Lego montrant un personnage tombant amoureux d'elle. Comprenez ici que cette femme serait l'épouse parfaite pour un Américain républicain ultraconservateur.

La légende du post est quant à elle plus étonnante : il s'agit d'un brief de campagne de communication qui semble avoir été copié-collé là par erreur et qui explique clairement les objectifs de cette vidéo : « se concentrer sur la défense des droits sociaux et politiques d'un point de vue conservateur, en mettant en lumière les commentaires, les débats politiques et les analyses culturelles de personnalités conservatrices influentes ».

C'est grâce à cette erreur grossière que le média The Atlantic est tombé sur ce compte ouvert depuis juillet 2026 depuis le Nigeria. Un autre compte Instagram ouvert depuis août 2026 en Inde partage aussi la même légende, intégrée dans un extrait de débat de l'influenceur d'extrême droite Charlie Kirk sur la Palestine. Ces deux exemples sont la partie visible d'un phénomène émergeant dans cette campagne politique américaine : l'utilisation des procédés du clipping comme arme de propagande massive.

Le clipping, nouvelle arme de la guerre informationnelle

Reprenons depuis le début. En 2021, la plupart des plateformes web tentent de copier le modèle de TikTok et donnent un avantage algorithmique au contenu qui cumule le plus de watch time et d'engagement dans les commentaires plutôt qu'au nombre d'abonnés. Rapidement, une prime à la vidéo courte et ultra virale est lancée tandis qu'une armée de monteurs vidéo, qu'on appelle les clippeurs, prend d'assaut les contenus longs des créateurs de contenu comme les live streams ou les podcasts filmés, et les découpe en petits morceaux, choisissant toujours les extraits à fort potentiel de vues.

Les premiers à exploiter ce procédé à fond sont les influenceurs masculinistes comme Andrew Tate, qui vont inonder TikTok et X de clips outranciers très populaires chez les petits collégiens déconfinés. Viennent ensuite les influenceurs politiques comme Hasan Piker ou bien Charlie Kirk qui produisent des heures et des heures de contenu qui est éditorialisé par des monteurs voulant leur part du gâteau. Les plateformes de streaming comme Kick intègrent directement des outils de mise en relation et d'incitation économique, ce qui permet à des personnages étranges comme Clavicular d'émerger très rapidement dans le paysage médiatique. En 2026, le clip est donc devenu l'unité de contenu de base de notre environnement médiatique et c'est tout naturellement qu'il est mis au service des campagnes d'astroturfing politique.

Pour Léo Percy, jeune fondateur d'une agence de clipping en France, cette industrie naissante va forcément jouer un rôle dans les élections à venir : « Prendre une longue vidéo et la découper en petits bouts de 8 ou 10 secondes, ça n'a rien de fou, explique-t-il. Mais le clip est publié sur des dizaines voire des centaines de comptes en même temps, ce qui fait que le message se retrouve partout, même chez des gens qui ne suivent pas la politique. C'est comme ça que des inconnus explosent en quelques semaines, avec trois fois rien de budget. Par-dessus, on rajoute un montage toujours plus outrancier et clivant et on peut faire bouillir les gens facilement. » Léo insiste d'ailleurs sur le fait que ces techniques sortent complètement du champ de la régulation électorale et qu'elles peuvent être facilement organisées en ligne de manière décentralisée et sans aucun contrôle. « Nos règles sur l'argent des campagnes et la pub politique ne sont pas du tout pensées pour des réseaux de comptes soi-disant “organiques” qui relaient en fait un contenu payé en douce. »

Cette décentralisation du clipping politique est justement au centre de l'enquête menée par Ali Breland, le journaliste de The Atlantic qui dévoile l'existence d'une campagne de promotion intitulée « Elephant Clipping », dirigée par l'entreprise ClipIt, qui rémunère des sous-traitants souvent situés dans des pays pauvres d'Europe de l'Est ou du Sud global pour monter ces petites vidéos qui jouent souvent sur les émotions négatives. L'opération coûte 300 000 dollars par mois, mais les clippeurs sont surtout rémunérés à la vue, via un RPM de 30 cents pour 1 000 vues. À titre de comparaison, les clippeurs de Léo Percy gagnent aux alentours « d'un euro pour 1 000 vues ». Ces revenus ne sont d'ailleurs pas garantis. Sur le compte de @_politicalhub, on compte 55 publications sur 73 qui dépassent les 1 000 vues et seulement 5 publications au-dessus des 10 000. Avec ces chiffres, les créateurs sont donc obligés de publier très régulièrement (entre 1 et 3 posts par jour sur ce compte) pour espérer toucher une centaine de dollars par mois. Et comme l'indique Léo, la provenance de ces fonds est difficilement traçable. Derrière les entreprises comme ClipIt qui servent d'intermédiaire, The Atlantic a remonté la trace du commanditaire de la campagne, l'entreprise Enclave & Key, générée par Blake Wynn, le neveu de 26 ans du milliardaire et important donateur conservateur Steve Wynn, proche notamment de Charlie Kirk et du directeur du FBI Cash Patel.

« Slopaganda » : Pour quelques post de plus

Les clippeurs ne sont d'ailleurs pas les seuls à s'être positionnés sur ce créneau de la propagande conservatrice et d'extrême droite. Dans un récent article du Monde, on apprend que les très nombreux comptes Facebook « patriotes » qui diffusent chaque jour des contenus réactionnaires, anti-immigration et anti-Europe générés par IA sont pour la plupart administrés dans des pays comme le Sri Lanka, le Venezuela, le Vietnam, l'Algérie ou le Pakistan. Et contrairement aux clippeurs, qui sont financés par un budget de campagne marketing, beaucoup de ces créateurs de « slopaganda » visent avant tout les programmes de monétisation de Meta et mettent en avant du contenu haineux pour la simple raison qu'il s'agit du plus efficace d'un point de vue financier. Certains s'en sont d'ailleurs fait une spécialité, comme l'influenceur et entrepreneur Geeth Sooriyapura qui, d'après une enquête de l'Institute for Strategic Dialogue, publiée le 14 novembre dernier, était déjà à la tête de 128 pages et groupes Facebook, cumulant 1,6 million d'abonnés au Royaume-Uni.

Cette fois-ci, c'est un rapport récent de l'ONG Reset Tech qui épingle le Sri-Lankais, qui est derrière un réseau de 1 340 pages francophones cumulant 36 millions de réactions, 6,2 millions de commentaires et 1,9 million de partages. La plupart des posts publiés valorisent les agriculteurs, les policiers et les pompiers, ou critiquent les gens qui soutiennent les migrants, le programme de la France insoumise et la politique de soutien à l'Ukraine. Rien n'indique que Sooriyapura adopte réellement la même idéologie identitaire et nationaliste que les multiples comptes qu'il gère. C'est tout simplement les recommandations algorithmiques basées sur l'engagement, l'usage massif de l'IA et les incitations financières, même réduites, qui, mis bout à bout, forment une tempête parfaite à même d'inciter ce créateur à poster ce genre de contenu politique et d'orienter les utilisateurs de Facebook vers l'extrême droite.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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