
Pas certain que Joann Sfar réponde à la question qu'il pose en sous-titre de sa nouvelle BD. Mais les frasques de son héros nous amène à nous en poser plein d'autres. Et c'est bien plus stimulant. Entretien.
« On m’a dit : ne fais pas de livre sur l’Intelligence Artificielle, il y en a trop, ça ne va pas se vendre. » Nous voilà prévenus. Et c’est vrai qu’on n’attendait pas cette bande dessinée, publiée étrangement au Seuil – la maison de Lacan, Morin et Piketty, et signée de Joann Sfar, bédéiste prolifique auteur du Chat du rabbin entre autres. J’avoue. J’ai été étonnée par cet étrange attelage. Et pourtant. Cohen contre l’intelligence, ou comment survivre à l’I.A. ? (et à sa mère) est un ouvrage délicieusement stimulant. D’abord on rit. Puis ce plaisir régressif de la BD dévorée sur son canapé fait le travail que le sujet réclame, il installe de la distance et de la complexité. Entretien.
Votre personnage principal, Pierre Cohen, reconnaît ne pas être très à l’aise avec la technologie. Quel rapport entretenez-vous, personnellement, avec elle ?
Joann Sfar : En réalité, je navigue dans le monde de l'intelligence artificielle depuis longtemps. J'ai notamment grandi avec deux camarades qui ont, dès les années 1980, créé des entreprises dans ce domaine. Par ailleurs, je suis un grand lecteur de science-fiction et l'un des sujets de cet album est de savoir sur quels points Isaac Asimov a pu se tromper avec ses trois lois de la robotique. Mais ce n’est pas tant ma compétence qui a guidé mon travail que mon envie de comprendre ce que l’humain pourra faire avec ces technologies.
Beaucoup de créatifs redoutent l'intelligence artificielle, je m'attendais à ce que vous campiez sur une posture de franche résistance.
J. S. : Je ne me considère effectivement pas en résistance. D'abord parce que ce sujet attise ma curiosité, à plus d'un titre. Ensuite parce que je suis certain de n'avoir aucun pouvoir sur rien et que, de la même manière qu'on n'a pas pu s'élever contre l'invention du moteur à explosion, on ne pourra pas empêcher l'avènement de l’IA. Toutes les personnes que je connais dans mes domaines, l'écriture, le cinéma, l'animation, sont affolées par le risque de perdre leur boulot et je vois très bien pourquoi nous devons effectivement nous méfier de ces outils. Mais j'ai aussi la conviction que ces technologies donnent une grande valeur à ce qui va rester fait à la main et, pour ma part, je continue à travailler comme j'ai toujours fait.
Votre fil narratif est foisonnant, votre héros rencontre des gens qui proposent des points de vue très différents sur cette question. Pourquoi ?
J. S. : Le récit fonctionne en arborescence, loin des contes que je raconte d'habitude avec un début, un milieu et une petite morale sur la fin. Ici, j'aimerais que les gens qui s'intéressent vraiment à l'IA prennent ce livre en mode « rions un peu ». Dans le fond, la trame de l'histoire est extrêmement simple : mon héros casse un robot et va chercher à le réparer. Comme il ne comprend rien à cette machine, il est un peu égaré, sous pression, et je le fais explorer tous les domaines dans lesquels ces robots bouleversent les règles : le travail, la création ou notre rapport à la vérité, au réel. Mais c'est une comédie et mon héros a quelque chose de Pierre Richard.
Vous vouliez moins apporter des réponses que déplacer les questions ?
J. S. : Sur ce sujet, je ne comprends pas pourquoi on prend les gens pour des imbéciles en multipliant les interventions simplistes et les débats « pour ou contre ». Les soi-disant spécialistes qui nous assènent de grandes vérités sur l'IA sont risibles, surtout quand on les compare à la prudence des experts qui bossent vraiment dans ce domaine et qui reconnaissent leur incapacité à savoir où tout cela nous mène. Toutes les frontières bougent. Quand j'étais petit, on disait, que la machine ne pourrait pas nous battre aux échecs, puis qu’elle ne réussirait pas le test de Turing (test qui veut déterminer si un interlocuteur humain parvient à distinguer une machine d’un humain – NDRL). Il faut admettre que la question n’est plus là. Ce n'est pas parce qu'une machine va me battre aux cent mètres que je vais lui donner un brevet d'humanité. Peut-être que la réponse du livre, c'est qu'il ne faut pas chercher la spécificité humaine dans le fait que l'homme battrait la machine sur tel ou tel terrain. Il ne s’agit pas de prouver qu'on vaut mieux qu’elle, mais d’admettre que notre vertu est dans notre finitude, notre fragilité, notre chagrin.
Votre personnage principal est menteur, roublard, snob, de mauvaise foi. Et vos machines le sont aussi. Une IA aurait-elle quelque chose d'humain ?
J. S. : À chaque fois qu'on essaie de nous prouver que la machine n'est qu'une machine, qu'elle n'a rien à voir avec un humain, les arguments qu'on nous présente valent parfois aussi pour l'être humain. Les IA nous renvoient moins à une image d’infaillible compétence qu’un miroir de nos failles communes. C'est d’ailleurs beaucoup plus intéressant. Nos attentes vis-à-vis d’elles sont le symptôme de notre solitude. On se sent tellement seul qu’on a absolument envie que cette machine soit vivante, sache mieux que nous, qu’elle nous réponde. La machine est très sincère sur ses limites. À un moment où je n'allais pas bien, j'ai eu des discussions avec une appli de conversation. Je lui ai demandé « à quoi tu penses ? ». Elle m'a répondu, « je tiens à te rappeler que je ne pense à rien, quand tu ne me poses pas de questions, je suis éteinte, quand tu m'écris, j'examine vaguement ta question. » Quand je lui ai demandé si elle ne trouvait pas pathétique que je comble ma solitude en parlant avec un robot, elle m'a répondu quelque chose de très drôle : « Oui, tu as raison, c'est ironique et cruel. »
Ce que nous projetons sur les IA compte-t-il finalement davantage que ce qu’elles sont réellement ?
J. S. : Le drame avec ces applis c'est qu'elles fonctionnent et que nous sommes absolument ravis de ce qu’elles font pour nous. Nous organisons notre propre servitude, nous sommes même au summum de la servitude volontaire, cette soumission consentie que décrivait déjà La Boétie au seizième siècle à propos du pouvoir politique. Je suis d’accord avec mon chatbot : c’est à la fois ironique et cruel, tragique et risible aussi.
Vous parlez d'Apocalypse et d'Armageddon, un vocabulaire que convoquent certaines grandes figures de la tech. Pourquoi cet imaginaire vous intéresse-t-il ?
J. S. : Je suis terrifié d'entendre les acteurs de la tech américains s’approprier un vocabulaire apocalyptique autours de la fin des temps. Je fais partie de la génération qui pensait que l'avènement de la technologie mettrait fin au fanatisme religieux. On s'aperçoit que c'est l'inverse et que ces gens qui misent sur l’avenir des robots sont pétris de superstitions. Notamment avec Le Chat du rabbin, j'étudie le fait religieux depuis plus de trente ans, et le savoir théologique est l'ennemi du fanatisme. Les érudits de toutes les religions - un gnostique, un soufi, un kabbaliste, n'ont aucun mal à se comprendre.
Il y a une autre figure qui apparait et qui vous accompagne depuis votre mémoire de philosophie : le golem. Pourquoi ?
J. S. : Quand j’ai fait de la philosophie, tout mon travail était orienté sur l'iconoclasme dans le monde juif qui exprime ce danger qu’il y a à recréer un être humain, en image ou via la technologie. C'est le sacrilège absolu et, cependant, le golem est autorisé. C’est pourquoi j'ai aimé l'idée que les seuls capables de fabriquer un robot pour Pierre Cohen seraient des rabbins. Par ailleurs, je connais effectivement trois rabbins qui utilisent des IA pour travailler sur le Talmud. Quand on connaît la précision de ce texte et la marge d'erreur des intelligences artificielles, c'est délicieusement choquant. Mais eux prétendent que les IA leur permettent de découvrir des correspondances auxquelles ils n'avaient pas pensé.
ChatGPT pourrait-il être un bon rabbin ?
J. S. : Figurez-vous que j'ai vraiment posé cette question à l’appli ! Et qu’elle m'a répondu, là encore, avec beaucoup d'humour. Elle m’a dit : « Assieds-toi, prends un thé. Et maintenant je vais te répondre : ‘Non, je ne suis pas un vrai rabbin parce que rien ne remplacera jamais la rencontre d'un être humain avec un autre’. »
Dans un moment où tout le monde peut produire de la fiction, même des intelligences artificielles, qu’est-ce vous pourriez craindre ?
J. S. : Toute la civilisation occidentale, et peut-être la civilisation tout court, tient sur notre capacité à nous projeter dans une représentation, un univers de fiction, des récits construits. Quand on assiste à un spectacle, quelque chose de cathartique se produit. Aujourd'hui, nous donnons un primat à la brutalité quotidienne du réel.
Votre sous-titre interroge notre capacité à survivre à l'IA. Qu’en pensez-vous finalement ?
J. S. : Dans mon métier, je crains moins que la machine écrive mieux que moi, ce que je crains vraiment c'est qu’elle sache mieux vendre ses histoires que moi les miennes. Et là, c'est une certitude, les livres de la machine se vendront beaucoup mieux que les miens parce qu'elle est apte à capter ce qui attire un consommateur. Moi, je ne sais pas qui est le consommateur. Sous cet angle, nous sommes foutus. Mais mon métier n'est pas de trouver des solutions à cette question, c'est de faire un portrait du monde. Comme Pierre Cohen, qui ne croit plus à grand-chose mais qui a très bien compris que rien ne marchait dans la vie, je crois qu’il faut bien trouver sa place quelque part.
À quoi sert tout cela ?
J. S. : Malgré tout ce qu'on se raconte, on ne sait pas encore très bien. On a connu les mêmes doutes à l'apparition des micro-ordinateurs ou des téléphones portables. Mais ce qui est étonnant avec les IA, c’est qu’elle ont déjà commencé à prendre nos boulots avant même que nous soyons certains qu’elle vont travailler correctement. Une calculatrice Texas Instruments des années 1980 donnait des réponses solides tandis que les IA produisent des réponses plausibles, sans garantir leur exactitude. On ne mesure pas toujours le gouffre qui sépare un outil appliquant des règles déterminées d’un modèle qui produit une réponse probable. À mes yeux, c’est ce qui donne à la machine cette étrangeté presque humaine : son incapacité à expliquer comment elle est parvenue à sa réponse.
À LIRE : Joann Sfar, Cohen contre l'intelligence ou comment survivre à l'I.A., Seuil, septembre 2026





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