
Des films IA de plus en plus quali, des métiers qui changent et des géants de la tech qui se transforment en studios de production... L'IA va-t-elle avaler Hollywood ?
« Je me suis réveillé en croyant être victime d’un cyberharcèlement. » Le 17 août dernier, en postant un nouveau court métrage sur Bilibili, le YouTube asiatique, Qingguadan ne pouvait pas imaginer la vague d’enthousiasme qu’il allait susciter. En quelques jours, The Book of Strange Tales : Asking about the People arrivait en tête du classement général du site. Dans les commentaires, les internautes ont d’abord salué l’incroyable réalisme de ces images générées par IA. Mais, très vite, ils se sont aussi enthousiasmés pour la force du récit. Le héros, un sémillant fonctionnaire de la dynastie Han, découvre que derrière des phénomènes paranormaux se dissimulent des paysans déterminés à terroriser les seigneurs locaux. Afin de leur éviter une sévère répression, le fonctionnaire va valider ces histoires de démons – invisibilisant dans la foulée la bravoure d’un peuple en lutte. Et de conclure : « Derrière les histoires de monstres, cherchez toujours ce que veulent dire les hommes. » Un message philosophico-politique qui a emballé les internautes chinois et consacré le court-métrage de 26 mn au rang des productions cinématographiques.
Cet été, les avancés techniques et narratives des films réalisés par IA sont effectivement renversants. Comme le résume Patrice Nordey, expert de la Chine et fondateur du cabinet Trajectry : « La guerre du pixel est terminée ». À comprendre : les esthétiques cocaïnées et les mains à 8 doigts, c'est de l'histoire ancienne. Les IA peuvent désormais produire des films parfaitement réalistes. Mais les bouleversements en cours ne s'arrêtent pas là. Ce sont les métiers, les méthodes et les conditions de travail qui sont en train de changer et tout l’écosystème des studios qui se recompose. Un avant-goût des effets de l’IA sur le cinéma ? Certainement. Et qui pourraient se produire sur d'autres marchés ? C'est possible.
« Bientôt, nous arrêterons de parler de films IA pour parler juste de films »
D’autres apprentis réalisateurs ont réussi l'exploit de Qingguadan. Début février 2026, DiDi_OK, jeune chinois installé à Londres et salarié de l’agence de publicité WPP, a mis en ligne SIGN, un film dystopique et halluciné où toute l’humanité perd, d’un coup, sa compréhension de l’écrit. Réalisé en 23 jours sur son temps libre, le court métrage a dépassé les dix millions de vues en une semaine.
Le 9 mai 2026, c’est une ancien conducteur de train devenu photographe de mariage, Liu Ziyu, qui dépasse les 60 millions de vues avec Zombie Scavenger, l'histoire d'un robot cow-boy qui, dans une ambiance délicieusement rétro-futuriste, prend le pouvoir sur une humanité en déliquescence. Le producteur américain PJ Accetturo affirme dès le lendemain sur X : « Ceci est le meilleur court métrage que j’ai vu depuis des années. Bientôt, nous arrêterons de parler de « films IA » pour parler juste de films ».
Au Canada, en juin dernier, Robert Gaudette, 54 ans, remporte le grand prix du Runway AI Film Festival de New York avec A Face Only a Mother Could Love, un conte mielleux mais attachant, qui mixte, dans un Paris qui fleure bon la baguette et le camembert, les atmosphères d’Amelie Poulain et d’Elephant man. « Personne n’aurait financé un court-métrage réalisé par moi. Mais avec l’IA, je suppose que ce n’est plus nécessaire », reconnait Robert à The Hollywood Reporter.
Les micros-drama ont tout accéléré ? Attendez de voir les micro-dramas réalisés par IA
Permettre à des amateurs solitaires de produire tout seul dans leur chambre des films de grande qualité n'est qu'une des conséquences des outils IA. Ils ont des impacts aussi chez les pro. Li Jun fait partie de cette génération de réalisateurs qui, depuis 2024, a profité de l’explosion des micro-dramas, ces séries courtes (moins de 2mn par épisode) et addictives conçues pour les téléphones. À Zhengzhou, la « Vertical Hollywood » dit-on, elle pouvait diriger en parallèle jusqu’à quatre séries et les faire passer de la préparation à la mise en ligne en moins d’un mois. Un rythme effréné qui imposait à ses équipes des semaines de 7 jours et des journées de 16 heures. Au média Sixth Tone, elle raconte les malaises, les myocardites aiguës, les coups de chaleur et le défilé des ambulances sur les plateaux pour récupérer des techniciens épuisés. L’actrice Wang Ruoyan se souvient, elle, s’être endormie sous la douche après cinq jours de tournage presque ininterrompu.
On aurait pu croire que cette machine à produire avait atteint sa vitesse maximale. Eh bien non. Depuis la fin de 2025, puis l’arrivée en février 2026 de Seedance 2.0, le modèle de génération vidéo ultra performant de ByteDance, les cadences accélèrent encore et les tournages en réels sont remplacés par des productions full IA. Sur les 128 000 nouvelles séries recensées au premier trimestre, 95 % sont classées comme produites par IA. Et le public en redemande. En janvier, les contenus IA représentent déjà 38 % des cent microdramas les plus populaires, contre 7 % un an plus tôt.
Conséquences ? D'abord des licenciements massifs. Chez les acteurs notamment qui, ne trouvant plus de contrats, sont contraints d’aller bosser comme figurants dans des parcs à thèmes. Mais tous les métiers sont concernés. Zhoutu Culture, un des plus importants studios chinois spécialisé dans les séries ultra-courtes, a réduit ses effectifs de 500 à 200 salariés.
Quant à Li Jun, elle doit désormais tourner une série de 100 minutes en trois jours, avec un budget de 200 000 yuans, contre sept ou huit jours et 300 000 yuans auparavant. Mais tout son métier a changé de nature : la plupart des tâches qu'elle réalisait dans le monde réel sont maintenant traitées sous logiciels, et sa dépendance aux plateformes qui financent, distribuent et fournissent les modèles est totale.
« Le sentiment d’accomplissement est différent »
Li Jun concède d'ailleurs être arrivée au bout de ce qu’elle pouvait accepter et ne renouvellera pas son contrat. Elle reconnait aux nouvelles technologies leur saisissante capacité à créer des scènes d’action, des décors féériques, mais elle prétend avoir perdu l’essence de son métier. « Sur un tournage, il faut travailler avec les acteurs, la caméra et la lumière. Maintenant, avec un bon prompt, n’importe qui peut produire une vidéo IA. Le sentiment d’accomplissement est différent. »
Un sentiment de perte que partage Chen Hao. Il a passé près de dix ans à maîtriser les logiciels de montage, apprenant l'anglais tout seul pour y parvenir. Aujourd’hui, son job consiste à coder une plateforme qui condensera ce savoir. Il l'a programmé en un mois. « Je n'aime pas l'IA, mais j'ai été contraint de l'utiliser, dit-il. Quand j'ai réalisé qu'un simple clic pouvait produire un meilleur résultat que deux ou trois jours de travail, j'ai dû m'y résoudre. » Son outil, développé pour le studio Qidian Interactive, condense toute la chaîne de production : il repère les sujets tendance, écrit les dialogues, fabrique les storyboards, agence les éléments en 3D et teste même la force des cliffhangers. Son objectif est que chaque salarié puisse bientôt concevoir tout seul une série complète.
Qidian Interactive s’est fait connaitre par la publicité et les micro-dramas, mais il devrait sortir son premier long métrage entièrement conçu sur sa plateforme avant fin 2026. Les employés promptent sur leur écran et partagent leur travail via un chat. Chaque scène est découpée en paramètres précis : durée, décor, action, jeu des acteurs, focale, lumière, mouvements de caméra et rythme du montage. Le prompt ne décrit donc pas seulement ce qui doit se passer, mais aussi la manière cinématographique de le filmer, et jusqu’au type de « caméra » à utiliser. Une bibliothèque numérique mémorise les personnages, les décors, les objets et les éclairages, afin qu’ils puissent être réutilisés dans d’autres scènes. Parallèlement, un modèle évalue en temps réel le rendu global du projet : le suspense est-il suffisamment intense ? Les émotions sont-elles développées au bon rythme ? Y a-t-il un risque de problème de contenu ? ...
À quoi ressemblera le nouvel Hollywood ?
Hollywood ne s’est jamais réduit à la création de films. Sa puissance venait d’une capacité d’intégration : réunir les capitaux, les talents et les infrastructures, posséder les catalogues et distribuer les œuvres dans le monde entier, en salles, à la télévision, en streaming et via les produits dérivés. Les nouveaux studios déplacent l'épicentre de leur puissance vers la tech. ByteDance, le géant chinois derrière TikTok, développe Seedance, un modèle de génération vidéo, et possède Douyin, une plateforme de diffusion de vidéos courtes. D’autres acteurs tentent leur chance. Kunlun Tech, entreprise technologique chinoise cotée, née dans le jeu vidéo, est devenue un groupe mondial de plateformes, de logiciels et de services numériques. Avec SkyReels, sa plateforme de création vidéo tout-en-un, elle cherche à transformer l’IA vidéo en infrastructure de production de microdramas à grande échelle.
La Chine n'est pas seule dans cette course. En Corée du Sud, Vigloo, plateforme de dramas verticaux adossée au géant du jeu vidéo Krafton, a mis en ligne en octobre 2025 ses premières séries entièrement réalisées par IA. Depuis juillet, le groupe ouvre en bêta Vigloo Studio, un environnement qui rassemble les quinze logiciels nécessaires auparavant à la fabrication d'un drama : génération des images, cohérence des personnages, direction, montage et diffusion... La plateforme ne produit plus seulement des séries, elle vend la machine pour en produire. Et selon son patron Neil Choi, c'est une conquête qui ressemble à une mise à mort : « Avec l'IA, vous n'avez plus besoin d'un budget hollywoodien pour construire un monde de cinéma. »



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