Sur TikTok les survivalistes

Prepper chic : préparer l'appocalypse, ok, pourvu que mes stocks soient trop jolis

Les survivalistes voient-ils désormais le monde en bocaux rose bonbon ?

Des protéines en poudre, des sachets d'électrolytes pour ne pas se déshydrater, des sacs-poubelle renforcés, des friandises pour chats. Voilà, dans l'ordre, les quatre articles les plus vendus lors du dernier Prime Day, ces journées de promotions qu'Amazon organise pour ses abonnés, chaque été, depuis 2015 et qui fut longtemps la grand-messe du gros achat à prix cassé. On s'offrait alors le téléviseur géant Fire TV, l'enceinte connectée Echo Dot ou l’autocuiseur Instant Pot, récompense qu'on avait attendue toute l'année. Dix ans plus tard, l'électronique a quitté le haut du classement. Désormais, place aux stocks ! On dépense moins et on remplit son garde-manger : moins pour se faire plaisir que pour ne pas manquer. Bienvenue chez les preppers chic, ces adeptes du stockage qui, loin de l'esthétique des survivalistes d'antan, font de la préparation aux crises un contenu pop à partager.

Passion stock : petit plaisir ou grosse angoisse ?

Acheter avant de manquer est devenu un genre à part entière. Sur TikTok, le #restock voit défiler toujours le même type de vidéos. On filme, en très gros plan et en mode ASMR, ses mains parfaitement manucurées en train de réapprovisionner un placard, un frigo ou une buanderie. Les courses sont méthodiquement transvasées de leurs emballages d'origine vers des bocaux assortis, étiquetés puis alignés au millimètre dans un décor parfait d’appartement modèle. La plus grosse trend cuisine de l'année consiste à faire couler des pâtes ou des céréales dans des contenants transparents identiques. Le hashtag #Restock dépasse les vingt milliards de vues.

Les armoires garnies de confitures et de linge propre de nos grands-mères sont remplacées ici par des tiroirs en contreplaqué immaculés. On n'est pas certain que ces rituels obsessionnels soient réellement suivis, encore moins qu’ils soient souhaitables ou même seulement possibles autrement que dans la vie rêvée des trends TikTok. En revanche, d’autres inquiétudes sont clairement mesurées. En mai 2026, l'indice du moral des consommateurs Américains de l'université du Michigan, le plus ancien baromètre du genre, est tombé à 44,8, son plus bas niveau historique, sous le précédent creux de 2022. Malgré un léger rebond en juin, jamais les Américains n'avaient été aussi pessimistes. Ils sont une majorité, et de plus en plus nombreux, à citer la hausse des prix comme facteur de dégradation.

L'inflation officielle ralentit pourtant. Mais les ménages ne raisonnent pas sur les fluctuations, ils additionnent cinq années de hausses. La présidente de la Fed de Cleveland l'explicite ainsi : les Américains ont encaissé l'équivalent d'une décennie d'inflation en moitié moins de temps. Surtout, les chocs ne s'arrêtent plus. Le Covid, les guerres, les droits de douane, le conflit au Moyen-Orient, la flambée du pétrole au printemps 2026, le réchauffement climatique… sont une longue succession de secousses dont les conséquences s’additionnent et s’enchevêtrent.

L'angoisse, ce contenu cool et ce commerce florissant

Avant de mettre leurs lessives en bocaux, souvenez-vous, il y eut les bunkers. Le mouvement survivaliste est né dans les années 1960, en pleine guerre froide, dans une Amérique prospère, quand les catastrophes redoutées restaient hypothétiques et lointaines. C'est le paradoxe qu'a relevé le sociologue Bertrand Vidal : l'imaginaire de l'effondrement a prospéré à mesure que le monde devenait objectivement plus sûr. Étonnamment, le paradoxe s'est inversé : l'esthétique proprette et rose bonbon du prepper chic, elle, s'enracine dans une permacrise bien réelle.

Le survivalisme d'hier s'appuyait sur l'idée qu'on devait pouvoir s'en sortir seul, dans les bois, avec un bon couteau, du courage et une grosse appétence pour la pêche et la chasse à main nue. Ce mouvement n'a pas disparu, au contraire : ils sont environ vingt millions d'Américains à revendiquer le titre, le double de 2017. Et sur TikTok, les hashtags prepper et preppertok déroulent des images de sacs d'évacuation, de gilets pare-balles, avec le vocabulaire intact qui évoque la guerre civile, l’effondrement et tous les monstres de l'apocalypse.

Comme nos preppers chic, les survivalistes ont subi l’influence de la plateforme et de nouvelles gammes de produits. Les kits de survie s'alignent chez Costco et Walmart, et la marque Yeti, jusqu'ici connue pour ses glacières, commercialise désormais sa trousse de fin du monde à 730 dollars. Entre deux promotions, l'apocalypse a trouvé son rayon et le marché pèse déjà quatorze milliards de dollars et devrait approcher le double d'ici à 2031.

Mais transformer les peurs en business permettra-t-il de dépolitiser les frustrations des citoyens ? Pas sûre. Et les élections de mi-mandat de novembre prochain seront un bon baromètre pour le mesurer.

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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