
Des routiers en surpoids, des femmes aux prises avec la périménopause, des jeunes filles qui veulent bronzer sans soleil. Pas besoin d'être Bryan Johnson pour commander ses peptides en ligne. Bienvenue dans la « Folk Pharmacology » où tout le monde bricole ses protocoles à la maison.
Dale, 38 ans, chauffeur routier anglais, suit depuis quelques mois un traitement au Mounjaro pour perdre du poids. Jusqu'en septembre, quand le prix augmente. Il rejoint alors un groupe Discord où des centaines d'utilisateurs échangent sur des peptides gris achetés en ligne, non approuvés au Royaume-Uni. « S'il y a autant de gens dans ce groupe et qu'ils sont tous enthousiastes, ça ne peut pas être si dangereux », se dit-il. Il commande du BPC-157 et du CJC-1295 sur Internet, deux peptides « research use only » expédiés de Chine, et commence à se les injecter lui-même. Rapportée par le quotidien britannique The Standard, l'histoire de Dale n'est pas celle d'un enième disciple de Bryan Johnson. Car Dale n'a pas de coach longévité, ni même une bague Oura pour surveiller ses biomarqueurs. Non, Dale serait plutôt un biohacker qui s'ignore, qui fait avec les moyens du bord faute de trouver mieux dans les circuits officiels.
« Comme Temu, mais pour la médecine »
Pour ceux qui ont vécu dans une grotte ou ne lisent pas L'ADN, un peptide, c'est une courte chaîne d'acides aminés, les briques élémentaires des protéines. Synthétisés en laboratoire, certains sont censés réparer tendons et tissus, d'autres optimiser les neurones, réguler le métabolisme ou ralentir le vieillissement cellulaire : le BPC-157 pour les blessures sportives, le TB-500 pour la récupération musculaire, un peu de Semax comme booster cognitif, ou du Melanotan II pour son effet bronzant et aphrodisiaque et surnommé le « peptide Barbie » (attendez la fin du papier pour passer commande, s'il vous plaît). Un inventaire de promesses à la Prévert, aussi vaste que non vérifié. Mais c'est la peptide craze, voyez-vous, et il faut bien soutenir la demande. Heureusement, la Chine est là.
Selon des estimations douanières rapportées par le New York Times, les importations américaines de peptides depuis la Chine ont presque doublé en un an : 328 millions de dollars sur les neuf premiers mois de 2025 contre 164 millions en 2024. Les annonces publicitaires pour des peptides que LegitScript, entreprise américaine de conformité et de certification, qualifie de « problématiques » pour désigner ces produits vendus sans cadre, ont bondi de 308 % entre 2023 et 2024. Des usines du Hunan et de Shenzhen expédient des poudres sous l'étiquette « research use only », un euphémisme pour désigner des produits non approuvés pour usage humain, mais largement détournés à cette fin. Sur ce marché parallèle, une année de sémaglutide (GLP-1) gris se négocie aux alentours de 100 dollars, contre 1 000 dollars par mois en prescription officielle, selon le NY Post. « C'est comme Temu pour la médecine », plaisante un membre d'un groupe Telegram. En Grande-Bretagne, des « Wolverine stacks » – combinaisons de BPC-157 et TB-500 vendues comme protocole de guérison accélérée pour blessures sportives, en référence aux pouvoirs régénérateurs du personnage de X-Men – se vendent 350 à 450 livres par mois sur des plateformes en ligne peu regardantes, pendant que des influenceuses comme la star de télé-réalité Charlotte Crosby (7,6 millions d'abonnés sur Instagram) ont fait la promotion de marques dont les produits phares contiennent du Melanotan II.
Plomb, endotoxines et mélanomes
Comme souvent dans le business de la longévité, le raccourci est la norme. De fait, si le BPC-157 bénéficie de trente ans de publications, il n'affiche aucun essai clinique robuste et concluant chez l'humain. Qu'à cela ne tienne. L'inventeur de sa version dite « de synthèse », le physiologiste croate Predrag Sikiric détient pourtant des brevets sur la molécule depuis 1989 et dirige des sociétés qui en commercialisent les droits, sans jamais l'avoir divulgué dans ses publications, selon Undark et STAT News. Une enquête plus récente de ces deux médias y ajoute un doute plus fondamental encore : la séquence génétique censée coder pour BPC-157 n'aurait pas été trouvée dans le génome humain. Autrement dit, le produit vanté par les influenceurs pour sa « naturalité » serait peut-être un artefact de laboratoire. Son collaborateur historique, Sandor Szabo, l'admet : « Tant que ça fonctionne et qu'il n'y a pas d'effets secondaires, qui s'en soucie ? » Quand Sikiric apprend que des bodybuilders se l'injectent, il dit avoir ressenti « de la joie, comme un parent qui voit son enfant grandir. »
Les autres molécules stars partagent ce vide probatoire : TB-500 est un fragment synthétique dont les effets sur l'humain restent non établis, et Melanotan II n'est approuvé nulle part au monde. En avril 2026, des tests commandés par le New Yorker ont mis en évidence du plomb dans du BPC-157, des endotoxines dans du TB-500, une concentration à moins de 42 % de la dose annoncée dans du CJC-1295 (un peptide censé stimuler l'hormone de croissance). Une enquête de la BBC a montré que ces produits, illégaux à la vente au Royaume-Uni, peuvent provoquer des réactions graves et ont été associés à des cas de mélanome.
Les régulateurs commencent à s'emparer du sujet, et de part et de l'autre de l'Atlantique, c'est un peu deux salles, deux ambiances. D'après The Guardian, le régulateur britannique des médicaments a ouvert une enquête sur les « peptide clinics » qui fleurissent là-bas. Aux États-Unis, RFK Jr., grand défenseur de la liberté médicale contre les institutions, avait promis cette dérégulation dès février 2026. Le 15 avril 2026, la FDA a annoncé l'ouverture d'un processus de révision pour sept peptides dont BPC-157.
Today, we took long-overdue action to restore science, accountability, and the rule of law.
— Secretary Kennedy (@SecKennedy) April 15, 2026
In September 2023, the Biden FDA pushed a number of peptides into Category 2 — “Bulk Drug Substances that Raise Significant Safety Risks” — driving a dangerous black market that puts…
Une « Folk Pharmacology » qui en dit beaucoup
Mais pourquoi autant de gens soucieux de leur santé franchissent-ils la ligne avec autant de facilité, pour ne pas dire d'enthousiasme ? La réponse ne réside pas uniquement dans une crédulité moderne ou une nouvelle itération de médecine alternative. Selon Odoxa/Mutualité Française, 84 % des patients français déclarent des difficultés à voir un spécialiste. Selon l'Edelman Trust Barometer Health 2025, dans neuf pays sur seize, une majorité estime que les institutions n'agissent pas dans l'intérêt des patients. Et seulement 48 % des Français font confiance aux laboratoires pharmaceutiques, selon une étude Harris Interactive de 2021.
Mais ces défaillances ne suffisent pas à expliquer le passage à l’acte. Elles redéfinissent surtout l’arbitrage individuel. Face à des symptômes persistants et mal pris en charge, l’inaction finit par apparaître plus coûteuse que le risque lui-même. Et le phénomène ne se cantonne pas aux commandes discrètes sur Telegram. Depuis plusieurs semaines, des millions de femmes en périménopause échangent sur Threads et TikTok un protocole inattendu : un antihistaminique en vente libre combiné à du Pepcid AC, lui aussi disponible over the counter pour soulager des symptômes que leurs médecins disqualifient ou peinent à traiter. Aucun essai clinique ne valide ce « stack » (empilement) de médicaments, mais des études suggèrent un mécanisme plausible, et cette éventualité suffit à rendre le raccourci désirable. « Chaque femme de plus de 35 ans fait en ce moment un essai clinique dans son salon », résume une utilisatrice dans The Cut. Pourquoi ne pas corroborer ces mécanismes par des essais dignes de ce nom ? Pour la neurologue Lisa Mosconi, la raison n'est pas scientifique, mais économique : « La santé des femmes en milieu de vie est chroniquement sous-financée, et ces médicaments génériques n'ont aucun intérêt commercial pour sponsoriser de grands essais. »
Coût, accès, confiance... Confrontés à trois décrochages simultanés de nos systèmes de santé, les individus construisent autre chose, en s'appuyant sur ce que le chercheur britannique Luke Turnock nomme la « folk pharmacology » . Dans une netnographie menée sur des forums de bodybuilding (International Journal of Drug Policy, 2025) autour de l'usage des GLP-1, il montre ainsi comment ces communautés construisent un savoir collectif sur les dosages et les risques, tout en normalisant des associations de substances aux effets imprévisibles. Des effets imprévisibles qui n'empêchent évidemment pas une économie entière de s'y engouffrer.
La semaine prochaine, nous documenterons les acteurs de cette nouvelle économie : qui sont les nouveaux intermédiaires, comment le marché gris se normalise, et où est la prochaine molécule à basculer du gris au grand jour.






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